dimanche 26 mai 2013

Editorial : Myopie ou aveuglement ?



Plus quelques mois avant la date-butoir des élections législatives et municipales, fixée unilatéralement par la CENI. Entêté, le pouvoir veut les organiser à tout prix, même sans le moindre consensus politique, mais l’étau semble se resserrer sur lui. La Coordination de l’Opposition Démocratique (COD) a accepté le plan de sortie de crise du président de l’Assemblée nationale. Histoire de couper seulement l’herbe sous les pieds du pouvoir qui misait, beaucoup, sur son rejet de cette initiative ? Quoiqu’il en soit, elle a, désormais, pris les devants. Sa réponse à Messaoud s’est accompagnée d’un document, publié la semaine dernière, détaillant son point de vue sur la meilleure manière de sortir de la crise où se débat le pays. Cette vision, déclinée en plusieurs points, a très peu de chances – pour ne pas dire aucune – d’être acceptée par un président plus que jamais convaincu qu’après lui, ce sera le déluge. Petit florilège des propositions de la COD : « Seul un gouvernement consensuel, dirigé par un Premier ministre neutre et investi de tous les pouvoirs nécessaires, peut garantir la transparence des prochaines élections. En outre, le chef de l’Etat, le Premier ministre et les membres de ce gouvernement devront s’engager à ne pas se présenter aux prochaines échéances électorales, ni à soutenir un candidat. La non-neutralité de l’Etat et des attributs de la puissance publique est un des facteurs majeurs qui faussent le jeu électoral. [Il faut assurer] l’unification des structures de l’Armée, en y intégrant le BASEP, et la normalisation du vote militaire ; une déclaration de neutralité, publique et sous serment, de la part des chefs de corps (Armée, Gendarmerie, Garde, Police, autres forces de sécurité) ; la révision des textes électoraux de façon consensuelle et l’audit du fichier électoral ; l’ouverture des media publics, de façon concertée et continue, et la désignation, à leur tête, de responsables politiquement neutres et républicains… »
Faut-il voir, dans ces propositions, une façon, pour la COD, de démontrer qu’elle est capable de faire taire ses détracteurs, avec des propositions concrètes ? Et que son combat ne se limite pas à l’organisation de meetings et aux demandes de départ du président ? Certes, il y a loin de la coupe aux lèvres mais, incapable d’éjecter le général putschiste par la rue, elle peut, au moins, le pousser dans ses derniers retranchements. En montrant à l’opinion nationale et internationale où se situe le blocage. Les Français, à présent seul soutien du pouvoir, refusent toujours d’en reconnaître la vraie nature, guerre contre le terrorisme – stratégie énergétique ? – oblige. Mais jusqu’à quand feront-ils la sourde oreille ?
En janvier 2011, au déclenchement de la révolution, Michèle Alliot-Marie, la ministre française des Affaires étrangères proposait, maladroitement, le soutien de son pays, pour le maintien de l’ordre en Tunisie. Quelques jours plus tard, le pouvoir de Ben Ali était balayé par la rue. Myopes, les Français n’avaient rien vu venir et se sont ainsi offert de tenaces inimitiés, dans ce pays. Est-ce pour cela qu’ils essaieront de prendre, quelques mois plus tard, le train libyen en marche, en aidant les rebelles contre Kadhafi ?
Mais en soutenant, contre vents et marées, un pouvoir mauritanien d’essence putschiste, c’est à nouveau faire preuve, non pas de myopie mais bien de total aveuglement. On pensait pourtant en avoir fini avec la Françafrique, à l’arrivée des socialistes dont le président avait promis une autre méthode de gouvernement. Apparemment non. Hollande n’est pas à un reniement près. En France, comme ailleurs, les hommes changent mais les méthodes restent. C’est que leur logique, probablement, n’appartient pas aux hommes, mais aux gros intérêts dont ils sont, tous, les instruments…  L’argent n’a pas d’odeur, dit-on. N’aurait-il pas, non plus, d’yeux ?

                                                                                                                   Ahmed Ould Cheikh

lundi 20 mai 2013

Editorial : Ah, ça ira, ça ira, ça ira…



Après un silence de plusieurs mois, les partis dits de la majorité – en fait, les partis « pro-Aziz », puisqu’on ne peut plus parler de majorité, le Parlement étant forclos depuis octobre 2011 – ont, enfin, réagi à la fameuse Initiative du président de l’Assemblée nationale. Cette médecine censée nous sortir de l’ombre à la lumière, régler la crise politique que nous vivons depuis 2008 et permettre l’organisation d’élections, libres et transparentes, à l’ombre d’un gouvernement d’union nationale. Vaste programme, comme eût dit de Gaulle ! Un précieux mais hypothétique sésame, pour un pays qui n’arrive pas à trouver le chemin de la normalité, depuis que les militaires ont décidé d’en faire leur chasse-gardée. Rien n’indique, cependant, que cette potion magique ait la moindre chance d’aboutir. L’opposition lui a donné, c’est vrai, une réponse hautement politique et globalement favorable, dans ses grandes lignes. Avait-elle, d’ailleurs, le choix ? Mais la « majorité » (?), elle, n’a rien dit. Strictement rien. Ou, plus exactement, si l’on s’en tient au communiqué sanctionnant la réunion que certains de ses partis ont tenue, la semaine dernière, avec Messaoud, un monument de langue de bois où l’on parle de bonnes « intentions », de « disponibilité » au dialogue et de démarche « importante », sans oublier de jeter quelques fleurs à l’auteur de l’Initiative. Pas un mot sur le gouvernement d’union nationale ou sur la CENI. Des choses trop sérieuses, de toute évidence, pour qu’elles leur soient confiées. Leur rôle se limite à faire de la figuration et à donner l’impression de bouger sur la scène politique. Mais c’est assez godiche pour laisser deviner le marionnettiste en chef qui tire les ficelles et rabat les cartes. Ould Abdel Aziz l’a dit et redit : il n’y a de chef que lui. Et ce n’est pas à des civils, spécialistes en retournement de boubou, qu’il confierait un aussi sensible dossier. S’il s’agit de discuter gouvernement d’union nationale ou CENI, c’est à lui qu’il faut s’adresser et non aux paravents dressés pour amuser la galerie. C’est lui qui tient les cartouches – les prend même, à l’occasion, dans le ventre – et il ne s’en servira qu’en dernier recours. Comme il l’avait déjà fait en  2009, lorsqu’il accepta gouvernement de transition et CENI, quelques jours seulement avant l’élection présidentielle, pour donner l’impression d’un scrutin libre. Alors que les dés étaient pipés Avec le résultat et la crise que l’on sait.
Echaudée par l’expérience, l’opposition retombera-t-elle dans le panneau ? Ce serait se déclarer totalement niaise et inculte, politiquement parlant. Non, elle n’acceptera plus aucune concession de façade. Rouler dans la farine, ça suffit d’une fois ! Mais, pour l’instant, le problème n’est pas là. Le pays ne peut pas se permettre de rester à l’arrêt, retenant son souffle, à attendre que ces messieurs-dames veuillent bien trouver une quelconque – mais vraie – solution politique. A y regarder de plus près, on a comme l’impression que le pouvoir joue la montre, fort de sa « majorité » ( ?) et campant sur ses lauriers. C’est à se demander, d’ailleurs, si l’initiative de Messaoud ne fait pas son jeu, en se jetant en pâture à une opposition en panne d’idées. En attendant qu’elle la décortique, Aziz, lui, ne perd pas son temps. Il fait main basse sur le pays, place ses pions et règle ses comptes. Quand son manège finira, il se réveillera, un beau jour, en déclarant tout de go : « Allez, populo, à la votation ! » Et vous croyez, vraiment que, comme le dit la célèbre chanson de la Révolution française, Ah, ça ira, ça ira, ça ira ?
                                                                                                                         Ahmed Ould Cheikh

dimanche 12 mai 2013

Editorial : Liberté funambule



Comme (presque) partout dans le monde, la Mauritanie a célébré, le 3 mai, la Journée internationale de la liberté de la presse. Non pas en une journée, comme l’appellation semblerait l’imposer, mais en une semaine. Pourtant, une matinée aurait largement suffi, pour nous assommer, par tous ses angles, de la première place de la Mauritanie, en matière de liberté d’expression, dans le classement des… pays arabes ; c’est-à-dire, de ce conglomérat d’Etats policiers et de monarchies tyranniques dont la liberté, de façon générale, a toujours été le cadet des soucis. Sacrée référence ! Des rencontres, auxquelles tout le monde – sans exagération aucune, quant au nombre – a été invité, ont été organisées, à la TVM et à Radio Mauritanie, pour débattre des problèmes du secteur. Sans jamais les effleurer – débattre n’est pas combattre –  mais en prenant un soin particulier à ne pas oublier les acquis réalisées depuis un certain 6 août 2008.
Le premier jour, le tout nouveau ministre de la Communication  a présidé une cérémonie officielle et assisté le dimanche soir à un dîner-débât organisé pour la circonstance.  On a évoqué, de ci, de là, parfois pêle-mêle, les réalisations aziziennes en ce domaine, la fameuse première place de la Mauritanie, la dépénalisation des délits de presse, le fonds d’aide et la libéralisation de l’espace audiovisuel. Un bien beau tableau, n’eût été le revers de la médaille. On n’a, par exemple, pas parlé de l’insignifiance de ce fonds d’aide, destiné, au départ, à la presse écrite à laquelle on a adjoint les sites électroniques pour qu’elle n’ait droit qu’à la portion congrue. Cette année, la part de chacun risque d’être encore plus insignifiante, avec l’intrusion des radios et télés privées. Au Sénégal voisin, chaque quotidien reçoit, tous les ans et en moyenne, 11 millions de FCFA de l’Etat, soit un peu plus de six millions et demi de nos ouguiyas.  L’Eveil Hebdo et Le Calame, les journaux les plus anciens du paysage médiatique mauritanien, n’ont pas reçu, l’an passé, quatre millions d’ouguiyas, à eux deux.
On a oublié aussi de dire que  les délits de presse n’ont pas tous été dépénalisés. Et que les journaux et sites qui ont l’outrecuidance de critiquer un peu fort notre rectificateur en chef sont frappés d’ostracisme. Ils ne sont jamais invités à couvrir les (très) nombreux déplacements présidentiels, ni à assister aux conférences de presse que notre guide éclairé organise, pour célébrer son coup d’Etat ou quand il n’a rien à dire et qu’il lui semble important d’en informer le bon peuple.
Personne n’a également rappelé que cette première place, dans le classement des pays arabes, n’est que le fruit des efforts de la presse privée et de son long combat pour la liberté. C’est elle qui fut censurée, saisie et interdite, pendant quatorze pénibles années, et dont certains veulent, à présent, capitaliser les acquis à leur profit. Si « Reporters Sans Frontières » n’avait tenu compte, dans son évaluation, que de l’état de la presse officielle, on serait dans les profondeurs de ce fameux classement, non loin d’une monarchie où le roi est au centre de tout et où les organes de l’Etat sont à son service exclusif. Comme ils l’ont toujours fait ici, quel que fut, au demeurant, celui qui tenait le gouvernail. Avec un bref bémol, cependant, durant la transition et la plus brève encore magistrature de Sidioca. Zigouillée de la manière qu’on sait.
Que serait notre paysage médiatique, où iriez-vous pêcher vos informations nationales, s’il n’y avait que la TVM, Radio-Mauritanie, Chaab-Horizons et tutti quanti ? Mais comment la presse indépendante pourra-t-elle continuer son travail, alors que le prix de vente des quotidiens et hebdomadaires n’a pas bougé, depuis plus de vingt ans, et que le pouvoir ne semble toujours pas décidé à la soutenir à la vraie mesure des services qu’elle rend à la Nation ? C’est en funambules que les professionnels du secteur travaillent. Sans protection, sans marge de manœuvres, sans facilité d’accès aux informations administratives. En Mauritanie, la liberté d’expression tend toujours à se conclure, d’une manière ou d’une autre, par l’obligation de se taire…

                                                                                                                              Ahmed Ould Cheikh

mercredi 8 mai 2013

Editorial : Vox populi…



« La situation sociale, très tendue, impose de dialoguer avec l'opposition. Par ailleurs, cette législature a dépassé le terme de son mandat. Le président n'a donc plus de majorité. Et quand on n'a plus de majorité, on n'est plus légitime. »  Elle est de qui, cette phrase ? D’un député ou d’un simple membre de  l’opposition mauritanienne, tant elle résume la situation ubuesque que nous vivons depuis octobre 2011 ? Non. Elle est du leader de l’opposition togolaise qui, dans une interview à Jeune Afrique, résume parfaitement ce que vit le Togo, à l’ombre de cet apprenti dictateur qu’est Faure Gnassingbé, un président-roi qui a hérité le pouvoir de son père. Elle est apparemment maudite, cette Afrique. Entre putschistes, galonnés ou pas, vieux séniles accrochés au pouvoir et roitelets ignares, l'agronome René Dumont ne croyait certainement pas si bien dire, en affirmant, dès les premières années d’indépendance, que notre continent était mal parti.
Quelle différence y-a-t-il, entre la Mauritanie et le Togo ? Aucune, à la lumière de la déclaration de l’opposant togolais. La situation sociale est la même. Plus que jamais tendue, avec des travailleurs qui élevent, de jour en jour, la voix, exigeant que cesse l’exploitation abusive dont ils ne cessent de faire l’objet. Les dockers ont été les premiers à sonner la charge. Ils ont eu gain de cause. Face à leur détermination, le pouvoir a fini par plier. D’autres corporations ne manqueront pas de s’engouffrer dans la brèche. On peut donc s’attendre à un été chaud.
Dialogue avec l’opposition ? Tout le monde l’appelle de ses vœux, depuis les Accords de Dakar mais le pouvoir ne cesse, lui, de freiner des deux pieds, pour maintenir un statu quo qui lui semble favorable. Jusqu’à quand ? Même si la législature a dépassé, comme au Togo, le terme de son mandat et que le président n’a plus, formellement, de majorité, il multiplie les subterfuges pour ne pas organiser de consultation électorale. Celle qui concernait le tiers du Sénat a été reportée, l’année dernière, sur demande de… l’opposition mais pas plus de vive voix que par écrit. Ould Abdel Aziz avait, pourtant, répété à l’envi que les élections auraient lieu bien dans les délais et qu’il n’y aurait, ô grand jamais, de vide constitutionnel. Son Premier ministre y avait, même, été de sa petite tirade, en déclarant, quelques minutes à peine avant le fameux report, que les élections sénatoriales auraient bel et bien lieu. Il est vrai qu’Ould Mohamed Laghdaf n’est pas à une couleuvre près.
Peut-on, dans ce cas, parler encore de majorité ? L’autre soir, dans un débat diffusé par la TVM , le professeur Lô Gourmo s’est évertué à démontrer, à deux députés de l’UPR, que le Parlement lui-même est forclos, le fait d’avoir voté la prolongation de son propre mandat ne pouvant, en aucun, cas, modifier cette implacable réalité. Plus personne n’est dupe. Tout le monde sait, à présent, qu’Ould Abdel Aziz n’a cure de considérations constitutionnelles. Le pouvoir était et reste au bout de son fusil. Et il n’y a qu’un guichet unique : le BASEP. Les opposants peuvent aller se rhabiller. En période de vaches grasses, la majorité silencieuse n’y verrait, sans doute, rien à dire.  Mais si ventre affamé n’a pas d’oreilles, il a, par contre, de la voix, aussi peu électorale, alors – et hélas, mais il eût fallu y penser plus tôt – que craintive du fusil : vox populi, vox dei: La voix du peuple, c’est la voix de Dieu.

                                                                                                            Ahmed Ould Cheikh

dimanche 28 avril 2013

Editorial : Indignons-nous !



Il y a encore deux semaines, Dieng Mika était un fonctionnaire modèle. Le genre de scribe dont notre administration a le secret. Plusieurs fois directeur puis conseiller au ministère de l’Energie, il avait la particularité de ne pas faire de vagues, de traiter sans excès les dossiers qu’on voulait bien lui confier et de laisser passer tous les orages. Lors de l’avant-dernier Conseil des ministres et alors qu’il n’était plus qu’à quelques mois d’une retraite bien méritée, le voilà relevé de ses fonctions. Son tort : avoir révélé un secret de… Polichinelle, en dénonçant la mainmise d’un certain clan sur le secteur des mines. Via, selon ses tombeurs, une revue confidentielle française qui a publié un dossier, certes truffé d’incorrections sur la situation des mines mauritaniennes, mais qui donne une idée de l’ampleur du gâchis. De quoi indigner Mika qui en avait pourtant vues, en trente-cinq ans de service, de vertes et de pas mûres ! Et pas que lui d’ailleurs. Qui, en effet, pourrait rester insensible  à tant de népotisme et de passe-droits ?

Du forage aux fournitures, en passant par la consignation et le transit, les sociétés minières présentes en Mauritanie sont soumises à un racket systématique, de la part de la parentèle d’un président dont le discours sur la gabegie prend de plus en plus les allures de coup d’épée dans l’eau. Même les permis de recherche, jadis réservés aux sociétés pourvues de vrais moyens d’explorer les zones spécifiées, font l’objet d’une terrible surenchère. Il ne se passe pas un Conseil des ministres sans qu’une fournée de permis ne soit attribuée à des sociétés fictives mais appartenant à gens « bien nés », pour les vendre ou les louer à des sociétés étrangères. Des fortunes ont ainsi poussé, comme des champignons.

Et il n’y pas que les mines. Les rares sociétés d’Etat qui n’ont pas de problème de trésorerie sont pressurisées, à longueur de journée, par cette armée de sangsues. La SNIM, les ports autonomes de Nouakchott et Nouadhibou, l’ENER, ATTM et consorts subissent, quotidiennement, les assauts de ces prévaricateurs qui entendent faire main basse sur le moindre marché. Le nettoyage, les fournitures de bureau, les pièces de rechange de voitures, les services en tous genres, tout, absolument tout est avalé. Englouti le plan d'urgence 2012 où des milliers de tonnes de blé et d'aliments de bétail leur ont été attribuées, sans appel d'offres, à un prix évidemment « convenu ». Rien n’est laissé aux autres, même pas le menu fretin.

Et l’on veut nous chanter, encore, qu’Ould Abdel Aziz, champion de la lutte contre la gabegie, pourfendeur du népotisme, a mis à bas toutes les pratiques en cours sous les régimes militaires. Indignons-nous, Mauritaniens, et décidons-nous, enfin, à mener nos affaires avec un tant soit peu de jugeote : c’est, tout de même, de notre sol, de notre Nation, de l’avenir de nos enfants qu’il s’agit !

                                                                                                                Ahmed Ould Cheikh

dimanche 21 avril 2013

Editorial : Réinventons-nous !


Selon Wikipédia, la lâcheté désigne, de manière générale, le manque de fermeté ou le défaut de courage, face à une situation ou un choix qui peut impliquer un danger, physique ou autre. Pratiquement, la lâcheté d'un individu se matérialise par le refus d'agir dans un sens perçu comme bon, juste ou nécessaire, par la culture dans laquelle vit cette personne.
Au vu du parcours de nos élites, de l’indépendance à nos jours, cette définition leur est-elle opposable ? Quand on les vit s’engouffrer, comme des morts de faim, dans le Parti du Peuple Mauritanien, applaudir ses tombeurs, des deux mains, théoriser pour les structures d’éducation des masses, adhérer, en bloc, au parti/Etat qu’était le PRDS, faire la cour aux militaires, en 2005, pour les encourager à rester au pouvoir, et se plier, en quatre,  à ceux qui ont assassiné la démocratie, en 2008, on se dit, oui, que la Mauritanie est malade. De son armée. Mais surtout de son élite. De sa classe politique. De ses intellectuels.
Comment, après plus de cinquante-deux ans d’indépendance et vingt-deux de démocratie, ce pays n’arrive toujours pas à trouver sa voie ? Celle qui mène au développement bien mesuré, au libre débat public, correctement régulé par un Etat qui en soit réellement le fruit, promoteur et bon gestionnaire de la Nation. La nôtre, à nous, tous ensemble. Notre élite, qui devrait être la locomotive pour la masse indécise, n’a-t-elle pas été à la hauteur ? N’a pas fait les sacrifices nécessaires ? Las, ce serait un euphémisme de dire qu’elle a failli à sa mission, en abdiquant, beaucoup trop tôt, devant l’ampleur des défis. Elle était pourtant bien partie, lorsqu’elle se battait, au début des années 70, pour la nationalisation de la MIFERMA, la révision des accords avec la France et plus de justice sociale. Pas encore pour la démocratie, certes, qui n’était pas dans l’air du temps. Mais, depuis cette époque, elle est comme pétrifiée, vaincue par le découragement. Ou, disent les mauvaises langues, tellement obnubilée par les maroquins qu’elle en a perdu son latin et sa verve.
« La Mauritanie sera ce qu’en fera sa jeunesse », disait feu Mokhtar Ould Daddah. Il ne croyait, certainement pas, si bien dire. Trente-cinq ans après son départ du pouvoir, le gâchis est énorme. La jeunesse, éberluée, a pris goût à l’argent, l’élite se soucie fort peu de l’intérêt général et le pays ne s’est jamais senti aussi délaissé. Au profit d’un régime de généraux qui le prennent en otage, en font ce qu’ils veulent et ne comptent pas s’arrêter en si bon chemin. 
Comme partout, désormais, sur la planète, mais beaucoup plus crûment dans les pays dits « avancés », l’adoration du veau d’or nous démolit. Nous-mêmes et notre environnement, tant naturel que moral et culturel. Allons-nous nous révéler incapables de vivre en notre propre pays, d’en porter la saveur à nulle autre pareille ? Non, nous ne sommes pas de nulle part. Cessons de nous jeter, à corps et âme perdus, sous le rouleau compresseur d’une société de consommation qui ne fut jamais la nôtre. Réveillons-nous, réinventons-nous ! Et donnons, ainsi, à nos élites, l’occasion de se racheter ; à notre jeunesse, de donner raison à feu Mokhtar et, au Monde, de nous connaître… enfin.
                                                                                          Ahmed Ould Cheikh






dimanche 14 avril 2013

Editorial : L’appel du vide



L’opposition a marché, la semaine dernière. De l’ancienne Maison des jeunes à la mosquée Ibn Abass où elle a tenu meeting. Ses principaux leaders ont parlé. Dénoncé la morosité ambiante, évoqué la crise politique, la cherté de la vie et même fait écouter, à leurs militants, les enregistrements d’Ould Abdel Aziz en train de négocier une affaire louche avec un prétendu irakien au Ghana. C’est à croire que notre opposition n’a de programme que le sujet de l’heure : le refus du dialogue avec une partie d’elle-même, la balle amie qui a failli coûter la vie au président, la guerre au Mali, l’affaire Bouamatou et, last but no least, le Ghanagate. Chaque fois, c’est le même itinéraire et la même rengaine. Pas de quoi inquiéter un président, jouissant d’une confortable majorité au Parlement, verrouillant l’armée et riant sous cape, au spectacle de l’opposition crier tout son saoul, sans que cela ne l’ébranle d’un pouce.
Il aurait pu, pourtant, avoir des sueurs froides. Lorsque le Printemps arabe frappait à nos portes ou lorsqu’il gisait sur le lit d’un hôpital parisien. Mais, encore une fois, l’opposition a raté le coche. Elle a été frileuse, la première fois, pour éviter, dit-elle, que le pays ne sombre dans l’instabilité. En fait, rien n’indique qu’elle pouvait mobiliser son monde pour cette cause et que ses militants étaient prêts au sacrifice nécessaire pour la réussite d’une révolution. Lors de la vacance du pouvoir, elle a décidé, tout simplement, de signer un cessez-le-feu avec… elle-même, en attendant que le président se rétablisse et revienne plus hardi que jamais. L’occasion se répétera-t-elle ? On peut légitimement en douter.
Faut-il en déduire que nous avons, pour paraphraser Guy Mollet parlant en 1956 de la droite française, l’opposition la plus bête du monde ? Sinon, comment expliquer que, face à un pouvoir empêtré dans ses propres turpitudes et qui multiplie erreurs sur erreurs, elle n’arrive pas à tirer son épingle du jeu ? Certes, son péché originel a été d’avoir signé les accords de Dakar, de compétir avec un putschiste et de le reconnaître mais elle a eu d’autres occasions de se racheter par la suite. Qu’elle a toutes ratées. Il est donc normal qu’elle refuse d’aller aux élections législatives et municipales, pour ne pas donner, à son adversaire, un nouveau bâton pour la battre. Et se donner, ainsi, un nouveau crédit à moindre frais.
La politique de la chaise vide peut, parfois, se révéler fatale mais il arrive, en certains cas, qu’elle devienne la solution. Face à un pouvoir juge et partie, qui a toutes les cartes en main et ne veut rien lâcher pour s’offrir une nouvelle majorité, la seule issue serait de le laisser jouer tout seul. Donner le coup d’envoi et siffler la fin du match. Pour montrer, à la face du monde, qu’on ne peut se prétendre démocrate et ne pas respecter un minimum de règles. Mais, au-delà du bout de ce nez, de cette révélation de La Palice, quoi d’autre ? Le vague espoir que la Nature a horreur du vide ?
                                                                                                                              Ahmed Ould Cheikh