lundi 8 octobre 2018

Editorial: Et pourtant elle tourne...

« Je soutiendrai un candidat en 2019 » ; « je ne modifierai pas la Constitution » ; « les députés peuvent voter des amendements constitutionnels mais pas nécessairement relatifs au mandat » ; « si vous voulez un troisième, un quatrième mandat ou, même, un royaume, donnez une majorité écrasante à l’UPR » ; « je ne laisserai pas la Mauritanie retomber entre les mains de ceux qui lui ont déjà fait tant de mal, par le passé » : le moins qu’on puisse dire est qu’en quelques mois et quelques mots, Ould Abdel Aziz nous a donné le tournis. A six mois d’une élection majeure, décisive pour l’avenir du pays, personne ne sait à quoi s’en tenir. Le Président le sait-il d’ailleurs lui-même ? Entre hésitations, atermoiements et déclarations contradictoires, il n’a apparemment pas encore fait le deuil de la Présidence. Son désarroi est visible, lorsqu’il évoque la question des mandats. Malgré deux conférences de presse en moins d’un mois, il n’a toujours pas convaincu. Ni ceux qui lui demandent, ouvertement, de fouler au pied la Constitution et de « continuer son œuvre de construction nationale », encore moins ceux qui gardent encore un faible espoir de le voir raison garder et de ne pas s’aventurer sur un chemin si dangereux, pour lui et pour le pays. Il maintient visiblement le flou… en attendant une éclaircie qui permettrait de faire avaler cette couleuvre ? La caution de la France ou le feu vert de l’Armée ? Deux impondérables qui lui tiennent à cœur. L’avis de la population ? Il n’en a que faire. Il tient en si petite estime ce pays, son peuple et sa classe politique qu’il n’a pas hésité à renverser un président élu, changer son hymne national et sa monnaie, piétiner ses symboles, falsifier son histoire  et l’appauvrir encore plus. Dans un contexte où, il est vrai, tout lui a souri mais jusqu’à quand ? La roue tourne et l’on ne peut rester éternellement du bon côté.
« Le pouvoir », disait feu Moktar ould Daddah, « a un goût ». Il faisait allusion, dans un style qui lui est propre, aux tentations et à l’impossibilité de s’en défaire volontairement. Jamais cette formule n’a trouvé autant de sens qu’avec Ould Abdel Aziz. L’homme, qui a pris le pouvoir parce qu’un président de la République, chef suprême des forces armées, a usé de ses pouvoirs régaliens, ne veut plus rien lâcher. Il se considère, désormais, comme notre tuteur sans lequel ce pays serait parti, depuis longtemps, à vau-l’eau. Rappelons-lui, s’il l’a oublié, que c’est à partir de rien qu’Ould Daddah mit en place les fondements de l’Etat, dirigea celui-ci pendant dix-huit ans, Maaouya vingt-et-un. Ils sont partis, la Terre n’a pas arrêté de tourner et la Mauritanie avec, à son rythme…
                                                                                Ahmed Ould Cheikh 

lundi 24 septembre 2018

Editorial: Un pas vers 2019

La situation se répète à chaque élection. Invariablement. Le peuple est appelé à voter ; on lui fait miroiter l’espoir que sa volonté sera respectée ; la campagne électorale prend, chaque fois, des allures de fête foraine ; les portraits des candidats sont affichés partout ; les logos et les slogans foisonnent ; les media publics sont, une fois n’est pas coutume, ouverts à tous, qu’ils soient de l’opposition ou de la majorité ; tout a l’allure d’une démocratie réelle où un homme égal une voix…. Mais il y a loin de la coupe aux lèvres.
Car, entre l’une et les autres, il y a un chef d’orchestre. Plus précisément, le président en exercice de la République, auto-promu directeur effectif de campagne du parti au pouvoir. Il sillonne le pays, tient meeting sur meeting, reçoit, promet, menace, tempête et sort même, parfois, de ses gonds. Les généraux sont mobilisés. Les hommes d’affaires et les banquiers obligés de débourser et de battre campagne. Un redressement fiscal plane sur leurs têtes, comme une épée de Damoclès. Leur préférence doit aller au parti du chef. Interdit de s’afficher ailleurs ou de donner la moindre ouguiya à un autre parti ! Les notables et autres gabegistes recyclés sont appelés à la rescousse, pour monter la « bonne » voie aux électeurs. L’opposition est diabolisée, vouée aux gémonies et nul n’a le droit de lui manifester la moindre sympathie, s’il veut conserver ou prétendre à la moindre petite fonction dans un État mafieux qui classe ses ressortissants selon leur appartenance politique. L’armée, comme d’habitude, est appelée en renfort. Des régiments entiers, encadrés par leurs chefs, votent un peu partout, souvent sans être inscrits sur les listes électorales. Ils feront pencher la balance en faveur des candidats du pouvoir. Les représentants de la Commission électorale, jugés peu dociles face aux injonctions des notabilités, sont mutés sans autre forme de procès. Ajoutez, à ce sombre tableau, les pressions en tous genres exercées sur les électeurs, l’achat des consciences, le bourrage des urnes par des gens sans scrupules ; les votes multiples, le déplacement en masse des électeurs pour voter dans des zones où ils n’ont aucune attache et l’utilisation de l’argent sale. Comment parler d’élections honnêtes et transparentes, dans ces conditions ? Comme toutes celles que le pays organise, depuis l’avènement de cette pseudo-démocratie octroyée par les militaires en 1991. Aucune n’a dérogé à la règle. Toutes étaient des simulacres de consultation électorale, des pièges à cons, des pièces de goût où le recyclage, parfois, même, l’acharnement thérapeutique, sont de règle. Où même les apparences ne sont plus sauves. Où la forme n’est pas respectée. Où la commission chargée de les organiser n’a pas fait l’objet d’un consensus et dont les membres sont choisis sur des critères paternalistes. Où l’administration affiche un parti-pris flagrant.
Un système bâti de la sorte ne peut que générer fraude, dévoiement de la volonté des uns et des autres  et profond sentiment d’injustice. Mais à quelque chose malheur est bon. Malgré tous les moyens mis en œuvre,  l’omnipotent parti au pouvoir a tremblé. Ses plans sont tombés à l’eau. Des citadelles, jusqu’ici imprenables, sont tombées. Des gros bonnets ont sué, jusqu’à la dernière minute. Un pas vient d’être franchi dans la déconstruction du système. Petit, diront les uns. Mais un pas tout de même, rétorqueront les autres. 2019 tranchera-t-il ?
                                                                              Ahmed Ould Cheikh

dimanche 16 septembre 2018

Editorial: Kamikaze ou pas?

Le premier tour des élections municipales, législatives et régionales a vécu. Et ses résultats n’ont été proclamés que samedi dernier, soit une semaine, jour pour jour, après la fin du vote. Certes, le scrutin était lourd : cinq consultations en une, plus de quatre mille bureaux de vote, près de deux mille deux cents listes en compétition et environ cent partis, pour un marathon où les recalés furent, et de loin, plus nombreux que les admis ! Un challenge presqu’impossible à relever, pour une commission électorale qui traînait un vice rédhibitoire, celui d’être plus politique que technique, et de ne pas avoir fait l’objet d’un consensus entre les partis, particulièrement ceux de l’opposition radicale qui considèrent, à juste titre, qu’ils en ont été exclus. La CENI a, malgré tout et tant bien que mal, tracé son petit bonhomme de chemin, essuyant, au passage, salves sur salves de critiques. Dont certaines, il faut le reconnaître, sont bien fondées. Des représentants choisis sur des critères qui furent tout, sauf objectifs, et dont certains étaient ouvertement engagés dans la campagne de l’UPR ; des présidents de bureaux de vote zélés, au profit du parti/Etat, excluant les représentants d’autres partis ou refusant de remettre des copies des PV du dépouillement ; des cas de bourrage d’urnes signalés, ici et là. Tout ceci, et autres « petits détails », ont-ils faussé, de manière significative, l’issue du scrutin ? « Oui », répond en chœur l’opposition pour qui la volonté des électeurs a été « usurpée », par la fraude massive et les manipulations généralisées des résultats. Au profit de qui, selon vous ? Du parti dont le président de la République est devenu le directeur officiel de campagne ; celui qui se prévaut de plus d’un million cent mille adhérents mais dont, chose bizarre, moins du cinquième a voté en sa faveur ; le parti des notabilités, des féodaux, des fonctionnaires et de l’administration territoriale ; le parti, qui raflera, comme le PRDS en son temps, la majorité des sièges, au Parlement, et des conseils municipaux, avant de se volatiliser, à la première secousse qui emportera son fondateur ; un parti qui, malgré tous les moyens légaux et illégaux dont il a usé et abusé, ne réussira pas à obtenir les fameux deux-tiers des députés de l’Assemblée dont Ould Abdel Aziz s’est fait une barrière psychologique. À moins de s’allier avec les autres partis de la majorité et autres qui auront obtenu des représentants à la Chambre, désormais unique, du Parlement. Pour faire quoi ? Tenter l’opération kamikaze des amendements constitutionnels et ainsi faire sauter le verrou des mandats présidentiels qui commence à hanter ses nuits.
Kamikaze : Personne qui se met délibérément en grand danger, à un niveau personnel, professionnel ou autre… On peut certes comprendre qu’Aziz joue le tout pour le tout, pour se maintenir au pouvoir, mais, en agissant ainsi, ne fait-il pas courir de plus graves dangers au pays ? La réponse, en fin de comptes, est bel et bien d’abord entre les mains des électeurs : ils ont encore la possibilité de faire élire plus d’un bon tiers d’opposants résolus à cette aventure. On peut, bien évidemment, parier sur la capacité du pouvoir à tout faire, y compris la plus grossière fraude, pour contrecarrer cette éventuelle volonté populaire. Mais l’important est que celle-ci se manifeste : même s’il la camoufle, le pouvoir saura parfaitement, lui, à quoi s’en tenir. Et mesurer, ainsi, l’exact danger de l’option kamikaze…
                                                                                   Ahmed Ould Cheikh

dimanche 9 septembre 2018

Editorial: A moins que....

Les Mauritaniens ont enfin voté. Pour élire leurs députés, leurs maires et leurs conseillers régionaux. Dans un désordre total et une impréparation caractéristique de nos pays sous-développés où rien n’est vraiment pris au sérieux. Cinq consultations en une ! Une centaine de partis au départ, comme dans un marathon ! Des électeurs trimballés entre les villes, des bulletins de vote kilométriques, à peine lisibles ; un vote régional, tribal et familial à souhait ; et, last but no least, un parti-État qui ne lésine, comme au temps du PRDS, sur aucun moyen pour battre campagne, y compris faire, du chef de l’État himself, son VRP attitré ! Tandis que le président dudit parti reste cloitré entre quatre murs, ne sachant ni quoi dire ni quoi faire…
Pour les besoins de la campagne, Aziz a parcouru les douze régions du pays au pied levé. Se déplaçant aux frais du contribuable, sous prétexte d’inaugurer de fantomatiques projets, tenant meetings et réunions, y entonnant la célèbre litanie « qui m’aime me suive ». Sans mâcher ses mots, il a demandé, ouvertement, de voter UPR, « pour continuer son projet » et, implicitement, de lui offrir ainsi une confortable majorité, à l’Assemblée nationale, en vue de futurs amendements constitutionnels, « n’ayant pas nécessairement de liens avec les mandats », a-t-il tenu à préciser, en quelques localités. Mais personne ne s’y trompe. L’homme n’a en ligne de mire que ce verrou des mandats et fera tout, quoiqu’il en dise, pour le faire sauter, pour peu qu’on lui en laisse l’opportunité. La fougue et l’énergie avec lesquelles il a mené cette dernière campagne, tambour battant, en disent long sur sa volonté d’obtenir, coûte que coûte, les deux-tiers de « sa » future assemblée. N’hésitant pas à attaquer ouvertement ses adversaires, les accusant de terrorisme et de blanchissement d’argent, entre autres propos peu amènes. Lors du meeting de clôture de la campagne, pour lequel tous les moyens ont été mobilisés, il s’en est pris si violemment à l’opposition qu’il en a perdu la voix. L’homme, qui se croit populaire, malgré le désaveu cinglant du dernier referendum, cherche à convaincre un public de curieux venus assister à son show.
Mais, même au temps du PRDS où l’argent coulait à flots, Nouakchott a toujours échappé à l’emprise du parti au pouvoir. Et cette fois encore, la ville restera frondeuse. Aux dernières nouvelles, l’opposition y obtiendrait la majorité des sièges de député, avec toutes les chances de gagner le Conseil régional et la plupart des mairies où un deuxième tour semble inévitable. À une condition, une seule : que toute l’opération se déroule dans la transparence. Staline ne disait-il pas, à juste titre, que l’essentiel dans une élection, ce ne sont pas ceux qui votent mais ceux qui comptent ? C’est la CENI qui compta les voix, en 2013, avec les résultats qu’on sait. Certes, les hommes ont changé mais les méthodes restent. Il n’y a aucun risque qu’Ould Abdel Aziz organise une élection pour la perdre. Le vernis de la commission électorale ne résistera pas à la volonté d’un homme de tout contrôler. L’opposition aura donc quelques députés, pour sauver les apparences, mais, comme l’exécutif et le judiciaire, le législatif n’échappera pas à la boulimie de l’ogre. À moins que… à moins que la déconfiture de l’UPR soit telle, dissensions internes aidant une opposition vraiment coalisée – ah, le second tour… – il ne soit plus possible de maquiller l’évidence du ras-le-bol général.
 ,                                                                                                 Ahmed ould Cheikh

dimanche 2 septembre 2018

Editorial: Racket

Dans sa guerre ouverte et désormais totale, contre Mohamed ould Bouamatou, Ould Abdel Aziz vient de franchir un nouveau palier d’une extrême gravité. En connivence avec le Parquet, le juge d’instruction chargé du fameux dossier RP 004, a ordonné la saisie des comptes en banque de l’homme d’affaires et de son adjoint Mohamed ould Debagh, pour les reverser dans un compte ouvert à cet effet à la Caisse de Dépôt et de Développement (CDD). Même du temps de Haïdalla, un régime d’exception connu pour le peu de cas qu’il faisait des droits de l’Homme, la saisie des biens de l’opposant et homme d’affaires Haba Ould Mohamed Vall, en 1982, ne se fit pas de manière aussi cavalière. Il fallut attendre un jugement de la Cour spéciale de justice, pour que le pouvoir militaire arrive à ses fins. En 2018, après plus de 27 ans de démocratie censée assurer la séparation des pouvoirs, l’exécutif, parce qu’il  a maille à partir avec un opposant, embrigade la justice pour ouvrir des dossiers vides, mettre aux arrêts, envoyer en prison, placer sous contrôle judiciaire, ordonner des perquisitions et, enfin, saisir des biens, alors qu’aucune juridiction ne s’est encore prononcée sur le fond.
Face à la levée de boucliers provoquée par cette décision (toute l’opposition et diverses ONG l’ont ouvertement condamnée), le Parquet a été obligé, pour une fois, de sortir de son mutisme. Maladroitement.  Dans un communiqué publié dans les organes de presse officiels, il justifie la décision prise dans le cadre du dossier RP 04/2017 – celui où sont impliqués Ould Ghadda, les sénateurs, les journalistes et les syndicalistes – par le fait que « les actes de saisie et de gel en question sont de nature conservatoire et prévus par l’article 29 de la loi 14/2016 relative à la lutte contre la corruption, et ne comportent nullement de confiscation, de la seule compétence des juridictions de jugement, et qui n’interviennent que sur décision judiciaire définitive qui a passé en force de chose jugée (sic) ». Ça ne s’invente pas. Le Parquet s’est apparemment emmêlé les procédures. Le gel et la saisie des avoirs auraient pu être ordonnés – et encore – dans le cadre de la procédure ouverte contre X, pour « blanchiment d’argent et fraude fiscale » (indépendamment du dossier RP 04), qui avait entrainé la perquisition des domiciles des deux hommes d’affaires en exil. Un X finalement pas si inconnu que ça. Résultat des coures : l’hôpital ophtalmologique de la Fondation éponyme est fermé, faute de moyens. L’argent destiné à son fonctionnement est entre les mains d’un État qui ne soigne pas ses propres citoyens et ne laisse plus les autres le faire. Tel le fameux beau-fils des autres, cher à l’imagerie populaire locale. Des milliers de pauvres qui venaient se faire consulter et opérer gratuitement n’ont plus que leurs yeux pour pleurer. Ils n’auront plus accès ni aux soins, ni aux médicaments, encore moins aux lunettes que l’hôpital mettait gracieusement à leur disposition. Mais, de cela, Ould Abdel Aziz n’a cure. Que tous les Mauritaniens ne mangent pas à leur faim ou deviennent aveugles, pourvu qu’il arrive, lui, à ses fins : dépouiller un opposant, sans autre forme de procès. Quand il a l’argent en ligne de mire, le reste importe peu. Qu’on dise que la loi n’a pas  été respectée et que la justice est aux ordres, que le pays soit condamné, par les instances internationales, pour détention arbitraire des opposants, violation de la vie privée, irrespect des procédures, tout cela ne le dérange pas outre mesure. Faudrait-il, cette fois, condamner la justice mauritanienne pour… racket au nom de l’État ?
                                                                         Ahmed Ould Cheikh

jeudi 23 août 2018

Editorial: Coupe pleine?

3 Août 2008-3 Août 2018 : dix ans que notre pays vit sous la coupe d’Ould Abdel Aziz. En coupe réglée, serait-on tenté de dire. Une décennie perdue, pour reprendre les termes d’une étude savamment menée par Moussa Fall, le président du Mouvement pour un Changement Démocratique (MCD). Dix ans d’occasions ratées, de jeu haché, de mauvaises passes et de changements injustifiés. Dix ans au cours desquels, notre guide éclairé, venu en sauveur d’une ‘’démocratie menacée’’ par un pouvoir civil éphémère, s’est trompé de priorités. Dix ans au cours desquels aucun secteur n’a sorti la tête de l’eau. L’école publique ressemble à tout, sauf une école. La santé est à l’agonie. L’endettement atteint des records inégalés. La pauvreté nous devient une seconde nature. Le chômage n’a jamais été aussi prégnant. L’Etat s’appauvrit. Pourtant, on ose parler de « réalisations grandioses » et de « bilan positif ». Voyons donc de quoi peuvent bien se prévaloir les chantres de la Rectification, ceux-là mêmes qui perdirent Ould Taya et furent les premiers à lui tourner le dos. L’énergie ? Le pays a certes acheté plusieurs centrales électriques mais dans la plus totale opacité. Pour quels résultats ? Les coupures de courant sont monnaie courante, à Nouakchott et à l’intérieur du pays, la Fée Électricité prend les allures d’Arlésienne. L’eau ? Plus de deux tiers de la capitale s’alimente encore par camions-citernes et charrettes. Les routes ? Comme les centrales électriques, leur attribution n’a profité qu’à un cercle très restreint mais cela n’a ni amélioré ni rendu plus sûr le réseau routier. Les trois routes nationales sont dans un état déplorable et provoquent quotidiennement des hécatombes. Pour un régime qui se vante d’avoir construit autant de routes en dix ans que d’autres en 50, cela fait quand même désordre. La situation politique ? Elle n’a jamais été si longtemps bloquée. Les élections ? Un véritable piège à cons où, comme disait Staline, « l’essentiel, ce ne sont pas ceux qui votent mais ceux qui comptent ». La justice ? L’ombre d’elle-même,  à la botte de l’Exécutif auquel elle est totalement inféodée. Les droits de l’Homme ? Un déterminant qui ne veut plus rien dire, tant leur violation est devenue la règle. La détention arbitraire, la torture, les enlèvements et les procédures interminables sont dénoncés régulièrement, sans que cela ne change grand-chose.
Ce triste bilan ne fait apparemment pas froid aux yeux des laudateurs, réclamant, à cors et à cris, que cette « œuvre de (dé)construction nationale » soit achevée. « Déchire, viole et écrase la Constitution, ô Aziz ! », exigent-ils sans vergogne, « ta coupe ne sera jamais assez pleine… si tu nous en remplis les poches ! » Et Dieu sait combien celles des laudateurs sont accueillantes quand tant d’autres, et de plus en plus, restent désespérément vides. Désespérément ? Rendez-vous donc au soir du 1er Septembre, pour juger de ce ras-le-bol…
                                                                                          Ahmed ould Cheikh

lundi 6 août 2018

Editorial: Bienvenue au cirque

Dans un mois jour pour jour, les Mauritaniens sont appelés à élire leurs conseils régionaux, députés et maires, dans une opération qui s’apparentera plus à une foire d’empoigne qu’à des élections proprement dites. À part une dizaine de formations qui peuvent se prévaloir de programme plus ou moins cohérent, la centaine d’autres qui se lanceront dans la bataille n’ont de partis que le nom. La décision du gouvernement de dissoudre tout parti qui ne se présente pas à deux consultations électorales successives ou n’obtient pas plus de 1 % de votants les a soudainement réveillés de leur torpeur. Résultat des courses : certains ont cédé leurs partis gracieusement, d’autres ont carrément vendu des places sur leurs listes – les meilleures, bien évidemment –, tous ont accueilli des mécontents, particulièrement du parti/État qui n’est pas parvenu à satisfaire les demandes des milliers de candidats à la candidature. Rien qu’à Nouakchott, plus de quarante listes se disputeront les suffrages des électeurs, dans chaque moughataa, sans compter les listes nationales qui dépassent la centaine. A l’intérieur du pays, la concurrence, aiguisée par les enjeux locaux et un tribalisme exacerbé, fait voler l’électorat en éclats. Avec de non-négligeables risques de débordement. Face à cette inflation de candidats, de partis et de logos, comment la Commission électorale pourra-t-elle confectionner les bulletins de vote, les acheminer à l’intérieur du pays dans des délais aussi courts ; en bref, organiser des élections transparentes et crédibles ? Cela relève, au bas mot, des travaux d’Hercule. Et, si jamais la consultation est organisée comme prévu, comment les électeurs arriveront-ils à s’y retrouver, avec autant de bulletins de vote ? Lors des élections de 2013, avec moins de formations politiques, le parti arrivé en tête fut celui des bulletins nuls. Imaginez le pauvre citoyen perdu, derrière l’isoloir, avec des logos pleins la tête, ne sachant pas quoi faire. Ce serait un miracle si tout le monde réussissait à voter correctement. Une fois l’opération achevée, ce qui ne sera pas une mince affaire, il est illusoire de penser un instant qu’un parti pourrait obtenir une majorité à l’Assemblée nationale. L’UPR – PRDS nouvelle version, l’argent en moins – risque de payer très cher ses mauvais choix. Il est contesté partout et certains gros bonnets n’hésitent plus à soutenir ouvertement des listes concurrentes. L’opposition risque, elle aussi, de faire les frais de ses atermoiements et de son manque de moyens. Beaucoup de petits partis devraient, du coup, profiter de la situation et, jouant sur la fibre tribale et régionale, obtiendront des postes de maire et de député un peu partout dans le pays. En temps normal, il aurait été pratiquement impossible de fédérer autant de monde dans une majorité parlementaire mais les choses ont changé en catimini. La loi sur la transhumance politique a été abrogée en douce et n’importe quel député peut quitter son parti et conserver son mandat. Sentant le vent du boulet, Ould Abdel Aziz a voulu prendre les devants et préparer, comme en 2006, un bataillon de députés, issus de divers horizons, pour se constituer, au final, une majorité à sa botte. Et si tout ceci n’était, somme toute, qu’un cirque destiné nous faire avaler, au final, de nouvelles couleuvres ?
                                                                                        Ahmed Ould Cheikh