lundi 6 août 2018

Editorial: Bienvenue au cirque

Dans un mois jour pour jour, les Mauritaniens sont appelés à élire leurs conseils régionaux, députés et maires, dans une opération qui s’apparentera plus à une foire d’empoigne qu’à des élections proprement dites. À part une dizaine de formations qui peuvent se prévaloir de programme plus ou moins cohérent, la centaine d’autres qui se lanceront dans la bataille n’ont de partis que le nom. La décision du gouvernement de dissoudre tout parti qui ne se présente pas à deux consultations électorales successives ou n’obtient pas plus de 1 % de votants les a soudainement réveillés de leur torpeur. Résultat des courses : certains ont cédé leurs partis gracieusement, d’autres ont carrément vendu des places sur leurs listes – les meilleures, bien évidemment –, tous ont accueilli des mécontents, particulièrement du parti/État qui n’est pas parvenu à satisfaire les demandes des milliers de candidats à la candidature. Rien qu’à Nouakchott, plus de quarante listes se disputeront les suffrages des électeurs, dans chaque moughataa, sans compter les listes nationales qui dépassent la centaine. A l’intérieur du pays, la concurrence, aiguisée par les enjeux locaux et un tribalisme exacerbé, fait voler l’électorat en éclats. Avec de non-négligeables risques de débordement. Face à cette inflation de candidats, de partis et de logos, comment la Commission électorale pourra-t-elle confectionner les bulletins de vote, les acheminer à l’intérieur du pays dans des délais aussi courts ; en bref, organiser des élections transparentes et crédibles ? Cela relève, au bas mot, des travaux d’Hercule. Et, si jamais la consultation est organisée comme prévu, comment les électeurs arriveront-ils à s’y retrouver, avec autant de bulletins de vote ? Lors des élections de 2013, avec moins de formations politiques, le parti arrivé en tête fut celui des bulletins nuls. Imaginez le pauvre citoyen perdu, derrière l’isoloir, avec des logos pleins la tête, ne sachant pas quoi faire. Ce serait un miracle si tout le monde réussissait à voter correctement. Une fois l’opération achevée, ce qui ne sera pas une mince affaire, il est illusoire de penser un instant qu’un parti pourrait obtenir une majorité à l’Assemblée nationale. L’UPR – PRDS nouvelle version, l’argent en moins – risque de payer très cher ses mauvais choix. Il est contesté partout et certains gros bonnets n’hésitent plus à soutenir ouvertement des listes concurrentes. L’opposition risque, elle aussi, de faire les frais de ses atermoiements et de son manque de moyens. Beaucoup de petits partis devraient, du coup, profiter de la situation et, jouant sur la fibre tribale et régionale, obtiendront des postes de maire et de député un peu partout dans le pays. En temps normal, il aurait été pratiquement impossible de fédérer autant de monde dans une majorité parlementaire mais les choses ont changé en catimini. La loi sur la transhumance politique a été abrogée en douce et n’importe quel député peut quitter son parti et conserver son mandat. Sentant le vent du boulet, Ould Abdel Aziz a voulu prendre les devants et préparer, comme en 2006, un bataillon de députés, issus de divers horizons, pour se constituer, au final, une majorité à sa botte. Et si tout ceci n’était, somme toute, qu’un cirque destiné nous faire avaler, au final, de nouvelles couleuvres ?
                                                                                        Ahmed Ould Cheikh

samedi 28 juillet 2018

Editorial: A Madame Christine Lagarde, directrice générale du FMI

Madame, le 5 Mai dernier, six membres du Congrès des USA (1) tenaient à vous exprimer, publiquement, leur« préoccupation face à l'approbation récente, par le FMI, d'un crédit de 163,9 millions de dollars accordé à la République Islamique de Mauritanie ».  Et de citer diverses sources motivant leur inquiétude : le rapport, publié en 2017 par SHERPA, déclarant que «la Mauritanie est, actuellement, l'un des pays les plus corrompus au monde » ; Transparency International, la classant 142ème sur 176 sur l’échelle de la bonne gouvernance ; la CIA et le Département d’État s’inquiétant, eux, du « manque fondamental d'engagement, accompagné d’efforts sérieux et soutenus, pour combattre l'esclavage héréditaire»…
Tous ces rapports ont en commun une écriture non-mauritanienne. Ce n’est évidemment pas que les Mauritaniens ne les fassent leurs. Moins de cinq ans après le coup de force du général Ould Abdel Aziz (Août 2008), contre le premier président mauritanien démocratiquement élu, la dérive du pouvoir était devenue si patente qu’un de ses soutiens de la première heure, le RFD d’Ahmed ould Daddah –déjà très échaudé, il est vrai, par le massacre des accords de Dakar (2009) – se devait d’en dresser l’accablant constat (2). De nombreuses autres enquêtes l’ont, depuis, considérablement étoffé, comme celle menée, en Novembre 2013, par l’Observatoire des biens et avoirs mal acquis (3), ou, encore, des diverses organisations de la Société civile mauritanienne engagées dans la défense des droits humains (4).
En Mars 2016, j’ai moi-même tenu à signaler, publiquement, à celle qui gérait le portefeuille Mauritanie au FMI, madame Mercedes Vera Martin, l’aggravation manifeste de la situation (5). Toutes ces voix et bien d’autres encore – en fait, tout celui qui osait mettre en cause la gestion du pouvoir actuel – se sont vues, l’an dernier, taxées, par celui-ci acharné à totalement renverser le vrai, d’odieux et corrompus « conspirateurs contre la Nation ». Une falsification qui prend, à l’aube de consultations locales et nationales  cruciales, pour la Mauritanie, une tournure plus qu’inquiétante. La présomption de fraudes et manipulations massives augmente de jour en jour.
Le FMI aurait-il décidé de les financer ? 23,4 millions de dollars du crédit susdit seraient, en effet, « immédiatement disponibles », nous informent les lucides membres du Congrès américain.  Il en a fallu beaucoup moins, en Août 2017 - avec, il est vrai, la mobilisation massive de tout l'appareil de l'Etat, des media publics et des entreprises parapubliques -  pour acheter juste assez d’acquiescements populaires à de bien peu goûteux amendements constitutionnels. Votre regrettable contribution au « bon » déroulement des élections à venir devraient donc largement suffire. À moins que vous ayez la sagesse d’attendre leurs résultats, pour venir en aide à une Mauritanie qui en a certes bien besoin, après dix années d’un si rude régime…
                                                                                                                     Ahmed ould Cheikh

Notes
(1) :Thomas A. Garret, Jr. Mark Meadows, Gus Bilirakis, Scott Perry,  Jeff Duncan et Lee Zeldin. Voir http://lecalame.info/?q=node/7542
(2) : http://www.cridem.org/imprimable.php?article=640740 (Cheikh Aïdara, « L’Authentique »)
(4) : Voir, par exemple, http://mauriweb.info/node/1445
(5) : http://lecalame.info/?q=node/3568 : Lettre ouverte à madame Mercedes Vera Martin, édition-papier N°1016 du 02/03/2016.

lundi 16 juillet 2018

Editorial: Température instable

« Sois courageux, tu en auras besoin. De toute façon, on sera là ». Ce sont les  termes, très peu diplomatiques, qu’Emmanuel Macron, le président français, a glissés, à son départ de Nouakchott, à l’oreille d’Ould Abdel Aziz et que les caméras ont immortalisés. Les deux présidents auraient sans doute voulu que les propos restent entre eux, pour éviter le flot des interprétations contradictoires qu’on ne manquera pas de leur donner. En visite en Mauritanie, les 1er et 2 Juillet, pour assister à la clôture du Sommet de l’Union africaine et s’entretenir avec les présidents des pays du G5-Sahel, Macron avait le feu aux trousses. Quelques jours avant son arrivée, deux attaques terroristes avaient en effet touché l’état-major du G5 et le siège de la force Barkhane au Mali, provoquant la mort d’une dizaine d’hommes, beaucoup de blessés et des dégâts considérables. Ni les lieux (Gao et Sévaré) ni les dates n’avaient été choisis au hasard. Sachant que le G5 allait se réunir, les jihadistes voulaient envoyer un signal fort à des dirigeants qui n’arrivent toujours à accorder leurs violons sur la conduite à tenir, face à un danger qui peut frapper n’importe où. Macron et Hollande, avant lui, l’ont dit et répété : c’est aux États eux-mêmes qu’il revient d’assurer la sécurité des territoires qu’ils gèrent. Encore faut-il qu’ils en aient les moyens, soient d’accord et que la Communauté internationale les épaule. C’est loin d’être le cas. La France veut tout régenter dans la région, l’argent promis n’arrive toujours pas, l’armée malienne est aux abois et la Mauritanie freine, pour différentes raisons, des quatre fers, afin de ne pas engager ses troupes contre un ennemi auquel elles se sont déjà frottées et qui ne leur a évidemment pas déroulé le tapis rouge. Lemghaïty, Al Ghallawiya, Tourine, Wagadou, Hassi Sidi, autant de batailles  perdues contre ces insaisissables barbus qui n’aspirent qu’à une chose : mourir en martyrs. Échaudé par ces malheureuses expériences, notre guide éclairé n’a plus voulu prendre de risques. Depuis 2011, il n’a plus attaqué personne et a refusé, malgré l’insistance de la France, de participer à la guerre au Mali. Certains ont parlé de « gentlemen agreement » conclu avec AQMI et qui aurait été retrouvé dans les petits papiers de Ben Laden après sa mort. Si tel est le cas, le G5 risque de n’avoir pas plus de chance que l’opération Serval. Engagée depuis près de six ans au Sahel, dans une opération coûteuse, en hommes et en matériel, la France veut se désengager progressivement, en laissant, aux États de la région, le soin d’assurer eux-mêmes leur sécurité. Un combat autrement plus difficile. C’est dans ce contexte qu’il faudra, peut-être, placer la phrase de Macron. Veut-il encourager Ould Abdel Aziz à aller plus loin dans le G5, envoyer des troupes et s’engager enfin sur le terrain, au même titre que les autres ? C’est l’explication la plus plausible mais en échange de quoi notre épicier en chef enverrait-il ses troupes dans une guerre aussi périlleuse ? La France fermerait-elle les yeux, s’il tentait, demain, de tripoter la Constitution, pour rester au pouvoir ? Sacrifierait-elle ses sacro-saints principes de liberté et de démocratie, en échange d’une guerre par procuration ? Un Etat, dit-on,  n’a pas d’amis, il n’a que des intérêts. Certes mais, si la France acceptait ce marchandage malsain, rien ne permet d’avancer qu’Ould Abdel Aziz en accomplirait tous les termes. Chat échaudé craint l’eau froide… d’autant plus qu’elle peut bouillir à tout instant.
                                                      Ahmed ould Cheikh

dimanche 8 juillet 2018

Editorial: Franc succès

Clap, clap ! Applaudisseurs  de tout le pays, unissez-vous ! Après celui de la Ligue arabe, notre pays a organisé, « avec succès », le Sommet de l’Union africaine. Notre guide éclairé a démontré, à la face du Monde, que la Mauritanie sait recevoir et ne rechigne pas sur les dépenses… inutiles. Vingt milliards, au bas mot, partis en fumée ! Pour, entre autres, un Palais des congrès qui a toutes les chances de rester vide, toute l’année. Vingt milliards pour qu’une vingtaine de chefs d’Etat africains viennent, pince-sans rire, débattre de la corruption.  L’hôpital qui se moque de la charité, en quelque sorte. Avant d’entrer dans le vif du sujet, quelques questions, toutes simples, méritaient d’être posées.  L’antre qui les a hébergés a coûté combien, a été attribué à qui et selon quelle procédure ? Et les dizaines d’autres marchés, petits et grands, auxquels ce genre de cirque donne lieu, qui en a hérité ? Toujours les mêmes, direz-vous, et vous aurez raison. Le pays est désormais en coupe réglée. Plus rien n’échappe à la boulimie ambiante. Pas même un trait blanc, sur une chaussée, ou des fleurs à planter, sur un rond-point. Et l’on viendra, ensuite, nous dire que la lutte contre la gabegie est un indéniable succès ou que la corruption a « sensiblement » reculé. On se permet même de recevoir un sommet qui débattra de cette problématique qui fait que notre continent reste à la traîne, incapable de profiter de ses ressources,  par la faute des clans mafieux qui le dirigent. Des débats peu propices à faire le buzz, donc.
 Il fallait donc trouver autre chose, pour ameuter l’opinion internationale. Sur France 24 (encore un média étranger), Ould Abdel Aziz s’y est employé, en sortant sa panoplie habituelle. « Je ne me présenterai pas en 2019 ». L’évidence même. « Des gens à quatre mille-cinq mille kilomètres… carrés (tiens, tiens : lapsus révélateur…) n’ont pas à nous donner des leçons », allusion à la commission des Droits de l’homme des Nations Unies exigeant la libération immédiate du sénateur Ould Ghadda, victime de détention arbitraire. « Notre justice est indépendante et c’est elle qui doit décider de son sort », enchaîne-t-il. Pourquoi alors, dix mois après la fin de l’instruction, n’a-t-elle toujours rien décidé ? Pourquoi le Parquet garde-t-il toujours le dossier et refuse-t-il de le renvoyer au juge, si on ne le lui a pas ordonné ? Comment onze ans après un jugement condamnant un certain Marc d’Hombres, devenu, entretemps, fréquentable puisque trésorier d’une association qui veut lisser l’image d’Aziz en France – tout un programme… – la justice se réveille-t-elle, subitement, déterre le dossier et casse le jugement ? Le tout en deux jours ! Une célérité qui ferait pâlir d’envie les meilleures juridictions du Monde. Mais toujours pas de quoi, là encore, exciter les media.
Ould Abdel Aziz a donc jeté un énorme pavé dans la mare, en titillant le problème du Sahara. Et déchaînant, illico, l’ire de la presse marocaine, généralement très sensible à cette question. « Le peuple sahraoui vit une situation dramatique », a-t-il larmoyé mais… soigneusement oublié de préciser  de quel  peuple parlait-il. Celui du Sahara occidental ou des camps de Tindouf ? Une sortie qui a piqué au vif le ministre marocain des Affaires étrangères, déjà irrité de n’avoir été accueilli que par le secrétaire général du ministère des Affaires étrangères, alors que le ministre se trouvait à l’aéroport. Réplique immédiate : « La question du Sahara ne concerne que les Nations Unies ». Messieurs de l’UA, vous pouvez baratiner autant que vous le voulez, constituer une ou plusieurs commissions, si ça vous chante, le Maroc ne traitera cette affaire qu’avec l’envoyé spécial de Gutteres. Nasser Bourita a été ferme. Mais l’important n’était pas là. Yahoo s’est fait l’écho des propos du président mauritanien. CQFD : le Sommet a été un franc succès.
                                                                   Ahmed ould Cheikh

lundi 2 juillet 2018

Editorial: Politique sécuritaire

Dans quelques jours, le président français Emmanuel Macron foulera, pour la première fois, notre sol national. Une « victoire », pour notre guide éclairé et notre diplomatie, si l’on en croit la presse officielle, toujours prompte à présenter le moindre événement, aussi banal soit-il, comme une réalisation grandiose. Après la Ligue arabe et le sommet de l’Union africaine que nous nous apprêtons à accueillir, voilà le chef de notre ancienne puissance coloniale qui nous fait l’honneur de « traverser », en route pour le Nigeria, notre pays. Pas de quoi se vanter : nous sommes, encore une fois, le dernier de la liste. Macron s’est déjà rendu en Algérie, au Maroc, au Sénégal, au Mali, au Niger et au Tchad. Mais ne faisons pas la fine bouche. Ce n’est pas tous les jours qu’un président français nous fait l’honneur de passer quelques jours sous notre soleil caniculaire. Le dernier en date, c’était Chirac en 1997. Ni Sarkozy (qui avait pourtant cautionné le coup d’État de 2008, dans un revirement spectaculaire), ni Hollande n’ont daigné rendre la politesse à notre rectificateur en chef qui, lui, n’a jamais raté une occasion de s’envoler pour la ville-lumière. Mais pourquoi tenons-nous tant à Macron et au spectacle que sont devenus les sommets africains? N’avons-nous d’autres soucis que de réunir des présidents pour un jour ou deux, quitte à dépenser des milliards, dans un contexte de récession, de misère et de sécheresse ? Les 16 milliards qu’a coûtés le nouveau Palais des congrès, en plus des autres qu’occasionnera le sommet, n’auraient-ils pas été plus utiles ailleurs ? Sauver un cheptel décimé par la sécheresse ? Construire des hôpitaux, des écoles, des routes ou des barrages ? Est-ce une fin en soi d’organiser un sommet, quand on tire le diable par la queue ? A quoi sert-il de recevoir en grandes pompes, quand on est incapable d’assurer, à son peuple, le minimum vital ? Que diront les milliers de chômeurs, les pères de famille incapables de joindre les deux bouts, les employés des entreprises publiques dont les salaires sont en retard de plusieurs mois, les pauvres éleveurs auxquels l’État n’arrive pas à assurer un sac d’aliment de bétail, quand ils verront les milliards partir, en fumée, dans ce qui n’est, ni plus ni moins, que de la folie des grandeurs ? « L’ambition dont n’a pas les moyens est un crime », rappelait à raison Chateaubriand.
Macron en profitera-t-il pour mesurer les effets réels de la prétendue « réussite » sécuritaire dont se pomponne le régime ? S’il tancera, probablement, Ould Abdel Aziz, pour la lenteur de ses engagements dans la mise en place du G5, il serait bien inspiré de relever de plus criantes lacunes, pour le peuple mauritanien : prolifération des viols de mineurs et de femmes mariées, casses de magasins, vols à main armée, attaques à l'arme blanche, meurtres en tout genre, braquages de banque, etc. Et demander à de visiter les écoles publiques vendues et ce qu'il est advenu de leurs terrains ; à l’instar de l'école de police ou du Stade olympique... Mais, suis-je bête, monsieur Macron ne s’ingère pas dans les affaires internes d’un pays ami ; seulement des pays ennemis ou de ceux inconsidérément gérés, au mépris des nécessités de la Communauté internationale. Serait-ce que la sécurité des gens ne soit pas celle de ladite Communauté ? Celle du président français sera, en tout cas, prioritairement assurée. Évidemment. A grands coups de milliards, si nécessaire. La sécurité d’Ould Abdel Aziz en dépend. 
                                                                                           Ahmed Ould Cheikh

samedi 23 juin 2018

Editorial: Assurance démocratique, assurance islamique

300 jours ! 307 jours, plus précisément, que Mohamed ould Ghadda croupit en prison. 307 jours qu’il est privé de sa liberté de mouvement. 307 jours qu’il n’a pas vu ses enfants, en signe de protestation contre les restrictions décidées, unilatéralement, par ses geôliers. 307 jours de détention arbitraire, sans procès, malgré la clôture, depuis plusieurs mois, de l’instruction. 307 jours d’incertitude.  307 jours qu’un dossier vide, sur la base d’accusations fallacieuses, est ouvert, contre des sénateurs, des journalistes et des syndicalistes, dont le seul tort est d’avoir dit non. Le dossier de la honte. Une affaire montée de toutes pièces, par le pouvoir, où la justice s’est, encore une fois, fourvoyée. Et qui n’a fait qu’écorner  son image, déjà ternie par une soumission aveugle à l’exécutif, alors qu’elle est censée jouir d’un minimum d’indépendance. Mais 307 jours de combat, de lutte acharnée contre l’arbitraire et l’injustice, de sacrifice et de défis.
Chacun de nous peut être, demain, Ould Ghadda : embastillé pour rien, gardé au secret, torturé physiquement et psychologiquement. Quand la machine répressive se met en branle, épaulée par une justice impuissante, elle peut tout broyer sur son passage. Ould Ghadda n’est que la partie visible d’un énorme iceberg, d’une comédie qui ne fait rire personne et dont les actes se jouent  dans les commissariats, les brigades de gendarmerie et les dédales de la justice. Il ne se passe pratiquement pas un jour sans arrestations, détentions, tortures. Dernier épisode en date, celles infligées à des jeunes auxquels on a voulu faire porter  le chapeau du dernier braquage d’Attijari Bank, la semaine dernière. La police, la gendarmerie et, au-delà, tout le système n’arrivent toujours pas à se départir des réflexes hérités des régimes d’exception. Pour eux, quand la liberté d’expression ou d’association desservent le pouvoir en place, il faut sévir. Ce n’est pas pour rien qu’on  essaye de faire payer, aux sénateurs, leur indocilité ; de mettre des bâtons dans les roues des syndicats et de tenter de bâillonner la presse. Quitte à utiliser les moyens, même les plus illégaux, comme, par exemple, saisir, sans mandat, les téléphones d’un sénateur encore en exercice, l’ordinateur d’un homme d’affaires, placer des écoutes téléphoniques et intercepter des messages privés. Une justice normalement constituée devrait normalement rejeter ce genre de preuves et non s’en servir de base, pour engager des poursuites, envoyer en prison ou placer sous contrôle judicaire. Les juges sont persuadés, en leur intime conviction, qu’il ne s’agit que d’un montage mais ils sont obligés de jouer le jeu, pour ne pas faire de vagues. La justice sous nos tropiques s’accommode mal de rébellion.
Un exemple qui nous vient de loin devrait, cependant, faire méditer ceux qui aujourd’hui, se croient intouchables. Un mandat d’arrêt international a été lancé il y a deux ans contre l’ancien président panaméen, Ricardo Martinelli (2009/2014), qui avait espionné illégalement, grâce à des fonds publics, les communications de plus de cent cinquante personnes, dont des opposants politiques et des journalistes. Il fait aussi l’objet d’une dizaine de plaintes pour sa gestion passée. Son extradition par les États Unis vers son pays d’origine n’est plus qu’une question de jours. À quand chez nous ?
Tôt ou tard, les « écoutés » porteront certainement plainte contre Ould Abdel Aziz et les « écouteurs ». Mais pas seulement : contre aussi les équipementiers. Car leurs outils n'ont pas été utilisés dans le cadre de la lutte contre le terrorisme mais bel et bien contre des opposants politiques pacifiques.  Quand on se prétend démocratie, il faut assumer ce qui la fonde : l’assurance donnée, à tout un chacun, de dire tout haut ce qu’il pense, en toute légalité, et de voir préservé tout ce qu’il tient en son intimité, en toute légalité. Est-il nécessaire de signaler, ici, qu’une telle assurance est on ne peut plus islamique ? Mohamed ould Ghadda fêtera-t-il l’Aïd en prison ?
                                                                                Ahmed ould Cheikh

lundi 11 juin 2018

Editorial: Mode d’emploi de la gabegie (suite)

Depuis quelques jours, les journaux, les sites, les réseaux sociaux et, même, la TVM – certainement à son corps défendant – se sont tous fait l’écho d’un débat houleux à l’Assemblée nationale, entre le ministre de l’Économie et des Finances et un député pourtant encarté « parti au pouvoir ». Tout est parti d’une flèche décochée, par cet élu, lors d’une intervention devant ses collègues. Fustigeant les disparités de salaires dans la Fonction publique, il n’a pas hésité à déclarer qu’une seule personne gagne vingt-cinq millions de nos anciennes ouguiyas par mois. Le tonitruant ministre de l’Économie, qui se sentait certainement visé, sort alors de ses gonds et s’attaque frontalement à Ould Babana, le député de Barkéol, auteur de la sortie. Ce dernier revient à la charge, lors de la plénière suivante, et cite nommément Ould Djay, disposant de comptes au Trésor public, alimentés par la Douane et les Impôts,  au motif de lutte contre la fraude, et dans lesquels il puise à sa convenance.  Le député demande même à l’Assemblée de désigner une commission parlementaire pour vérifier ses dires et s’engage à présenter sa démission sur le champ,  si ses propos se révèlent erronés. Clair comme de l’eau de roche.
Pour toute réponse, Ould Djay fait fuiter, dans la presse, le relevé d’un compte d’où quarante-cinq millions d’anciennes ouguiyas ‘’seulement’’ se sont évaporés, en cinq mois. Du travail d’orfèvre. D’importantes sommes ont été retirées, par un porteur indéfini. Si, comme il le prétend, Ould Djay n’a rien à se reprocher, pourquoi n’exige-il pas, lui-même, une commission d’enquête parlementaire, pour le disculper ? Cela le grandirait et contribuerait grandement à faire éclater la vérité. Mais il n’y a aucune chance qu’il en soit ainsi. La gestion de cette manne est entourée d’une telle opacité que personne, surtout pas le premier concerné, n’a intérêt à ce que certains détails soient dévoilés. Telle une boîte de Pandore qu’il faut éviter soigneusement d’ouvrir. Pourtant, celui qui se veut champion de la bonne gestion et de la transparence n’est pas exempt de tout reproche, au moins sur ce dossier. Il suffit de voir sa réaction, pour se rendre compte qu’en cette affaire, il y a bel et bien anguille sous roche. Accusé de prodigalité envers lui-même, l’homme se veut paradoxalement champion de la rigueur budgétaire. C’est lui qui a réduit à néant les budgets de fonctionnement des sociétés d’État, des ministères et autres projets ; exigé que tous les salaires, même ceux des employés des sociétés financièrement autonomes, soient payés par le Trésor public ; privé les enseignants des indemnités de craie et d’éloignement ; refusé la moindre augmentation de salaire aux médecins. Un statisticien devenu économe, par intermittence, gérant le budget de l’État à sa convenance.  Libérant des milliards pour les uns et refusant le minimum vital aux autres. Comme l’Imprimerie nationale dont les employés n’ont pas vu la couleur de l’argent depuis trois mois. J’évoquais, il y a quinze jours, le mode d’emploi de la gabegie. Je ne m’attendais évidemment pas à ce qu’un député UPR en demande une notice explicative. Une bonne suite… en attendant quelle fin ? En tout cas et au nom de tous, merci, monsieur Ould Babana !
                                                                           Ahmed Ould Cheikh