dimanche 15 octobre 2017

Editorial: Mauritanie/Sénégal: Arrondir les angles

Dans un style qu’on croyait à jamais révolu, la très officielle Agence mauritanienne d’information (AMI) s’est fendue, la semaine dernière, d’un « éditorial » qui flaire les années de braise des tristement célèbres régimes militaires. La voilà à attaquer, en termes très peu voilés, notre voisin sénégalais. Pourquoi ? Tout simplement parce que l’agence de presse sénégalaise (qui dépend, certes, du ministère de l’Information mais qui, contrairement à la nôtre, dispose d’une certaine marge de manœuvres, aussi petite soit-elle) a publié une information relative à une conférence de presse  que comptaient organiser des ONG sur « la situation des droits de l’homme et des libertés démocratiques en Mauritanie ». Sous le titre « Erreur ou dérive délibérée », le pamphlet de l’AMI qualifie le communiqué repris par l’APS de « haineux, mensonger, diffamatoire et hostile à la Mauritanie » – excusez du peu –  et décoche une flèche empoisonnée, en évoquant l’esclavage, dont « la Mauritanie n’est pas historiquement connue en centre de gravité sous-régional de la traite des êtres humains ». Manière de rappeler l’île  de Gorée, sans la citer nommément. Sur la bonne gouvernance où la Mauritanie se voit de plus en plus épinglée – le rapport de Sherpa ne date que de quelques jours – l’AMI rétorque : « Pour une crédibilité maximale, [ces ONG] auraient dû s’intéresser, prioritairement, aux cas de corruption soulevés par la presse sénégalaise locale ». Là, notre AMI y va un peu fort et en langage très peu diplomatique.
Les manœuvres ne se sont pas arrêtées en si « bon » chemin. La Mauritanie a fait pression sur le Sénégal qui a fait pression, à son tour, sur les ONG pour que ni la conférence de presse de samedi (à laquelle devaient assister des avocats français, dont le président de Sherpa), ni celles du jeudi suivant n’aient lieu. Elles furent annulées. Macky, qui a su, jusqu’à présent, gérer intelligemment Ould Abdel Aziz, a préféré éviter l’incident diplomatique avec un pays voisin et un président dont les réactions sont imprévisibles. Comme l’année dernier, lorsque  celui-ci décida, subitement, de renvoyer chez eux tous les pêcheurs sénégalais, parce que le Sénégal avait ordonné, aux éleveurs mauritaniens, de rapatrier leurs troupeaux, au motif qu’ils constituaient un danger pur l’écosystème. Malgré l’existence d’un accord, signé en 2006, règlementant la transhumance entre les deux pays. Le Sénégal était rapidement revenu sur sa décision mais  Ould Abdel Aziz a la rancune tenace. Depuis, il y a comme un nuage, sur les relations entre les deux Etats. D’autant plus persistant que Dakar a pris la fâcheuse habitude de recevoir, sur son sol, des opposants au régime mauritanien. Ses télés, radios et journaux privés leur ouvrent largement les bras, ne ménageant nullement le régime de Nouakchott. Et, quand l’agence de presse officielle s’est mise de la partie,  ce fut comme la goutte qui fait déborder le vase. Mais le Sénégal, soucieux de préserver ses relations de bon voisinage, a joué balle à terre. Son nouveau ministre des Affaires étrangères faisant même le déplacement de Nouakchott, à l’occasion d’une tournée sous-régionale. Non pas, bien évidemment, pour se plier en quatre devant notre guide éclairé, comme l’ont rapporté certains sites – toujours les mêmes porte-couteaux qu’on utilise pour le sale boulot – mais, pour arrondir, tout simplement, les angles.
                                                                                      Ahmed Ould Cheikh

lundi 9 octobre 2017

Editorial: Blanchissez, blanchisseurs

Samedi 30 Septembre, le régime mauritanien n’allait pas être à la fête à Dakar. Ce jour-là, en effet, le président de l’ONG Sherpa (spécialisée dans la traque des biens mal acquis) comptait présenter, lors d’une conférence de presse organisée par le président d’IRA, Biram Ould Dah, le rapport de son organisation intitulé « La corruption en Mauritanie, un gigantesque système d’évaporation ». Mais les autorités sénégalaises, qui gèrent leurs relations avec la Mauritanie avec une extrême prudence, n’ont pas voulu prendre le risque de froisser l’homme fort de Nouakchott dont les nerfs paraissent à fleur de peau, depuis sa dernière déconvenue sénatoriale. Elles ont préféré interdire la conférence de presse conjointe. Une réaction surprenante de la part d’une démocratie et une décision regrettable venant d’un Etat qui a toujours été une terre d’accueil. Malgré cette interdiction (une mesure qui ne grandit pas ses auteurs), le rapport accablant de l’ONG a été, quand même, envoyé à la presse  et son impact n’en a été que plus grand. Etabli en 2013, il a été mis à jour  cette année, avec un seul constat : « la situation n’a fait qu’empirer, les spoliations se sont accentuées, alors même que le pays traverse une période difficile, depuis la chute des prix des minerais de fer. Les ressources publiques continuent à être détournées par le clan au pouvoir ».  Un constat qui résume, parfaitement, la situation que nous vivons depuis un bien triste 6 Août 2008 tuant, dans l’œuf, notre embryon de démocratie. Depuis, c’est la prédation à grande échelle. Un clan a fait main basse sur le pays et ses ressources. Une situation extrêmement grave et aux conséquences imprévisibles que dénonce Sherpa. Bien documenté et chiffres à l’appui, le rapport de l’ONG revient, avec force détails, sur la mise à sac de l’Etat et de ses ressources. Il évoque, d’abord, la malédiction des ressources minérales dont les prix ont connu une flambée, entre 2010 et 2014, qui a  si peu profité au pays, seulement à des chanceux « bien nés ». Il dresse, ensuite, la liste des marchés de gré à gré conclus au profit des mêmes, sans aucun respect pour les procédures, comme l’aéroport international de Nouakchott, la centrale électrique duale (attribuée à la société Wartsila dont l’offre était pourtant la plus chère), des marchés « bien souvent conclus au mépris de l’intérêt général », note le rapport.  Et d’épingler, dans la foulée, le programme Emel 2012 qui coûta des milliards, pour un résultat plus qu’aléatoire, sommet, parmi tant d’autres, hélas, de la mauvaise gestion et du pillage des finances publiques, au grand dam des institutions financières internationales.
C’est donc un énorme pavé dans la mare que vient de lancer cette ONG. Il aurait pu être plus complet, si l’on y avait ajouté un petit paragraphe sur la justice. Ce bras vengeur du pouvoir exécutif a perdu toute crédibilité. Désormais utilisée pour fabriquer des dossiers de toutes pièces et régler des comptes, elle a perdu son indépendance et n’est plus que l’ombre d’elle-même. Sinon, comment expliquer qu’on puisse placer, sous contrôle judiciaire, douze sénateurs,  quatre journalistes et deux  syndicalistes, pour la simple allégation qu’ils furent aidés par un mécène ? Comment comprendre qu’à part les petits dealers, aucun gros bonnet du trafic de drogue ne croupit actuellement en prison ? Ils ont pourtant été arrêtés, parfois la main dans le sac.  Par quel miracle dix kilos de cocaïne, saisis récemment, se sont-ils transformés en ciment blanc ? Blanchissez, blanchisseurs, mais craignez qu’une fois pris, le ciment ne vous fixe à la merci du peuple qui vous demandera, tôt ou tard, des comptes…
                                                                       Ahmed Ould Cheikh

dimanche 1 octobre 2017

Editorial: Ne pas prévoir, c'est quoi?

Si l’on en croit le site Al Akhbar (généralement bien informé), le gouvernement vient d’attribuer un marché de gré à gré, de près de 14 milliards d’ouguiyas, à une société de la place, pour la construction d’un nouveau palais des congrès, non loin du nouvel aéroport de Nouakchott. L’homme d’affaires, qui dirige cette heureuse société, commence à entrer, de plus en plus, dans les grâces du pouvoir. Il s’est, en effet, déjà vu attribuer un agrément bancaire et une usine de décorticage du riz – à… Néma, alors qu’il est produit à Rosso ! – à plus d’un milliard d’ouguiyas, alors que sa société n’a même pas participé à l’appel d’offres. Il y en a qui ont de la veine, vous dis-je. Mais là où il y a un hic, c’est quand notre guide éclairé se permet de déclarer – les enregistrements sont là – que plus jamais les marchés publics ne se feront de gré à gré. Tant que lui sera au pouvoir, en tout cas. Alors, en sus des deux marchés susdits, à qui ont été attribués le canal de Keur Macène (facturé quatre fois son prix et qui a donné lieu à de faramineuses commissions), le barrage de Seguelil et les routes que l’ENER devait construire ? Les exemples ne manquent pas. Ces dernières années, le financement des infrastructures est désormais imputé sur le budget de l’Etat, alors qu’en principe, ce sont les bailleurs de fonds et les partenaires techniques et financiers qui doivent s’en charger. Vous savez pourquoi ? Ceux qui mettent la main à la poche sont très regardants sur les procédures et il n’est pas facile de leur faire avaler n’importe quoi. Quand c’est l’Etat qui finance, on tord facilement le cou aux textes et, par le fait du prince, on choisit l’adjudicataire qui a ses faveurs. Une anomalie budgétaire bénéfique, pour certains, mais qui se répercute, immanquablement, sur le fonctionnement de l’Etat, les services sociaux de base et creuse un peu le déficit budgétaire. Il est vrai que notre capacité d’endettement a atteint près de 74 % du PIB (si l’on en croit le dernier rapport du FMI) mais ce n’est pas une raison pour charger encore plus la barque. A quoi sert, par exemple, un nouveau palais des congrès, quand on en a déjà un qui reste pratiquement vide toute l’année ? N’aurait-il pas été plus conséquent d’orienter ces quatorze milliards vers quelque chose de plus judicieux, comme la construction d’hôpitaux ou de dispensaires et leur équipement ? La construction ou la réhabilitation de routes ? Un réseau d’assainissement à Nouakchott ?
Dans un pays qui manque de tout, dépenser autant d’argent, pour le prestige, relève du crime économique. A l’heure où le déficit pluviométrique se creuse dangereusement, ce qui risque de provoquer, dans les mois à venir, une hécatombe au sein du cheptel et une terrible famine, dans les zones rurales, il aurait été plus sage d’orienter cet argent ou, au moins, une partie, dans un plan d’urgence. On sauverait ainsi des milliers, pour ne pas dire des millions, de têtes de bétail et l’on empêcherait, du coup, un nouvel exode rural désastreux. Gouverner, c’est prévoir. Alors ne pas prévoir, c’est quoi ?
                                                                                                      Ahmed Ould Cheikh

samedi 23 septembre 2017

Editorial: Délit de mécènat

Après avoir passé quelques jours à vadrouiller, entre Paris, Astana au Kazakhstan et Bamako (l’Europe, l’Asie et l’Afrique, presque un tour du Monde en moins d’une semaine), Ould Abdel Aziz n’est revenu à Nouakchott que le temps d’enfiler un nouveau costume. Destination : l’Amérique, New-York plus précisément où l’ONU tient son assemblée générale annuelle. Il est bien loin le temps où celui qui se prétendait encore président des pauvres accusait Sidioca de tous les maux dont le plus flagrant, selon lui, est de multiplier les voyages aux frais de la princesse. Celui-là ne parcourut pourtant jamais, lui, quatre continents en une semaine. Pour un résultat plus qu’aléatoire : une table ronde sur le Tchad, une conférence sur les sciences et la technologie, des entretiens avec IBK et un discours devant l’assemblée générale de l’ONU. Rien de vraiment urgent ni de véritablement utile, pour un pays dont les maigres ressources devraient plutôt aller aux services de base, au lieu de financer les pérégrinations d’un président fuyant une réalité qui finira bien par le rattraper. Tôt ou tard. Voyons voir : en neuf ans de règne sans partage, qu’a réalisé notre guide éclairé, dans les domaines de l’éducation, de la santé, de la justice, du partage des ressources, de l’emploi, de la lutte contre la gabegie, de l’industrie, du redressement économique ? Qu’a-t-il fait des milliards que le pays a engrangés, lorsque les prix des matières premières étaient au firmament, et des autres que nous léguerons, à nos générations futures, sous forme de dettes ? Une école par-ci, un dispensaire par-là, une route reliant deux trous perdus méritent-ils un tel tapage ? Il faut bien plus, pour construire un Etat, et ce ne sont pas quelques affaires, manigancées par quelques sombres officines, qui cacheront l’amère réalité.
Après les affaires d’Air Mauritanie, du riz avarié, de l’argent de la BCM, de Biram et de son autodafé, ce pouvoir a, en effet, pris la fâcheuse habitude, chaque fois que la situation devient intenable, de jeter quelque chose en pâture à l’opinion, pour la distraire. Et lui faire oublier un quotidien de plus en plus difficile. Le plat qui nous est servi, depuis quelques semaines, ne déroge pas à la règle. Des sénateurs, des syndicalistes et des journalistes sont traînés devant la justice, tout simplement parce qu’ils ont osé dire non. On leur a confisqué leur passeport et interdit de quitter Nouakchott, seulement coupables d’avoir bénéficié des largesses d’un mécène. Mais ils ne sont pas les seuls, apparemment. Si l’on en croit les informations publiées par la presse, preuves à l’appui, de hauts responsables encore en fonction sont, eux aussi, allés à la soupe bouamatienne. Ils n’ont pas été inquiétés pour autant. La Mauritanie nouvelle a la mémoire sélective. Ceux qui ne lui obéissent pas au doigt et à l’œil se retrouveront dans sa ligne de mire. Quitte à inventer un nouveau délit: celui de mécénat.
                                                                                           Ahmed ould cheikh

dimanche 17 septembre 2017

Editorial: "L"Etat, c'est moi!''

Non content de traîner des sénateurs, des syndicalistes et des journalistes devant les tribunaux, pour des motifs fallacieux, le pouvoir, qui ne recule devant rien pour faire payer à ces « insolents » leur rejet de « ses » amendements constitutionnels et leur liberté de ton, vient de poser un nouveau pas, dans sa politique répressive tous azimuts. Un sénateur est envoyé en prison, treize autres sont placés sous contrôle judiciaire, ainsi que trois journalistes, la directrice d’un site Web et deux syndicalistes. Tout ce beau monde doit remettre ses titres de voyage, se présenter, tous les lundis matin, à la police économique, pour faire acte de présence, et ne quitter Nouakchott sous aucun prétexte. L’arbitraire à l’état « pur ».
Les sénateurs, qui appartiennent tous, bizarrement, à la majorité présidentielle et dont le chef de file n’a pas été inquiété, font les frais de l’ire présidentielle pour être sortis des rangs en refusant de se faire harakiri. Les syndicalistes et les journalistes, eux, ne sont jamais entrés dans les grâces du leader éclairé. Quel lien peut-il  y avoir, entre ces deux affaires ?  Les sénateurs rejettent les amendements constitutionnels et le pouvoir leur  cherche noise : soit, avec toutes les pincettes qu’un tel comportement anti-démocratique oblige. Mais que font les journalistes et les syndicalistes dans cette galère ? Veut-on leur faire payer d’avoir bénéficié des faveurs d’un mécène nommé Mohamed ould Bouamatou ? Si l’on s’en tient à ce raisonnement, beaucoup, et pas n’importe qui, devraient être également traînés devant la justice : la presse, les ONG, les syndicats, les politiques, tant du pouvoir que de l’opposition, les hommes d’affaires, les commerçants, les fonctionnaires… la liste n’est pas exhaustive.
Tous seront, en suivant, accusés de « corruption » et l’Etat se retrouvera rapidement décapité, si la justice suivait son cours « normal ». Mais ce serait trop lui demander d’être moins sélective. Le dossier a été préparé ailleurs, dans ses moindres détails, et il ne restait plus, à la pauvrette, qu’à le mettre en œuvre. Sinon, comment expliquer qu’on trimballât des citoyens innocents, près de vingt- quatre heures durant, à la veille, qui plus est, d’une fête religieuse majeure, entre le Parquet et un pool de juges, nuit et jour, alors qu’il n’y avait pas urgence ? Ne pouvait-on pas attendre que la fête passe ? Quel délit avaient donc commis ces gens, pour que la justice fasse preuve d’autant de célérité dans le traitement de cette affaire ?
Les avocats ne s’y sont pas trompés, en la qualifiant de « purement politique ». L’un d’eux, maître Ebetty, qui a plaidé, plus de trente-six ans, en toute sortes de litiges, dira, à juste titre, qu’il n’a jamais vu un dossier aussi vide. Il a raison, le maître : montage grossier, argumentaire tiré par les cheveux, tout ne tient qu’à son objectif, obsessionnel : mouiller un homme dont le seul tort est de s’opposer à un régime et d’utiliser les moyens dont il dispose pour le combattre. Après avoir été un de ses plus fervents soutiens. Les milliards qu’il distribuait, à tour de bras, pour la réussite du candidat Aziz en 2009, c’était quoi ? Une aumône ? Quoi d’étonnant, aujourd’hui, que sa sympathie et ses dons aillent, depuis, plutôt à ceux qui critiquent le pouvoir qu’à ceux qui le soutiennent, aveuglément ?
Alors qu’Ould Abdel Aziz s’applique, obstinément, à raréfier les sources financières de toute critique de son pouvoir, il sous-entend, par cette nouvelle affaire, que toute expression contraire à ses «propres » décisions serait systématiquement associée, sinon associable, à un financement occulte visant à déstabiliser l’Etat mauritanien. « Inconcevable », semble-t-il pérorer, « qu’un bon citoyen puisse ne pas s’incliner devant mes prestigieuses réalisations ». Et paraphrasant en conséquence le fameux Roi-Soleil : « l’Etat, c’est moi ! », Sa Boursouflure en hurle à la haute trahison. Rumination symptomatique du putschiste invétéré ou… préparation d’un nouveau coup à échéance 2019 ?
                                                                                         Ahmed ould cheikh

dimanche 10 septembre 2017

Editorial: Justice aux ordres

En Mauritanie rectifiée, donner ne se conjugue à aucun temps. Pire, c’est désormais assimilé à une  corruption insolite sans passe-droit en contrepartie. Pour avoir connu ce "dangereux" mécène qu’est Mohamed Ould Bouamatou, trois journalistes et la directrice d’un site web se sont ainsi vus traînés devant la justice. Longs interrogatoires, par la police chargée des crimes et délits financiers, sur la ligne éditoriale de leur organe de presse respectif,  les sujets évoqués, leurs liens supposés avec Ould Bouamatou et son adjoint Mohamed Ould Debagh, les aides reçues de leur part… Alors qu’ils ne sont ni accusés  (pour le moment) ni témoins dans une quelconque affaire, les journalistes, dont le ton critique vis-à-vis du pouvoir actuel dérange apparemment beaucoup, sont passés sur le gril, de longues heures durant.  Mais ils ne seront pas les seuls  à être impliqués dans cette mascarade aux relents politiques manifestes. Après Ould Ghadda, le sénateur récemment kidnappé dans un premier temps  puis placé en garde à vue, plusieurs de ses pairs et deux syndicalistes sont, à leur tour, interpellés et interrogés par la police économique. Avec toujours en ligne de mire, Ould Bouamatou. Tout ce beau monde – sauf la cible principale, toujours exilée au Maroc ou ailleurs – se retrouve au tribunal de Nouakchott, le jeudi 31 Août, au matin, pour être présenté au Parquet. Commence alors un long processus qui ne s’achèvera que le lendemain matin à 7 heures. Le procureur de Nouakchott-Ouest, qui a hérité de la patate chaude, requiert un mandat de dépôt contre Ould Ghadda, El Maalouma mint Meidah, l’icône de l’opposition et sénatrice frondeuse et le sénateur de Magta Lahjar ; des mandats d’arrêt, contre Ould Bouamatou, Ould Debagh et neuf sénateurs absents ; des placements sous contrôle judiciaire, à l’encontre des journalistes et syndicalistes. Le pool de juges, à qui le dossier est envoyé, ne suit cependant pas exactement le Parquet dans  ses réquisitions tout au moins celles qui sont écrites. Il place les deux  sénateurs présents sous contrôle judiciaire, décerne des mandats d’amener contre les sénateurs absents  mais  maintient les deux  mandats d’arrêt internationaux contre les  deux hommes d’affaires en exil. Une véritable  bouffonnerie qui, n’hésitent pas à dire des observateurs judiciaires,  démontre, si besoin est, que la justice est, plus que jamais, aux bottes d’un exécutif déterminé à l’utiliser pour régler ses propres comptes ! Instrumentalisation de la justice à des fins politiques partisanes, soutiennent avec plus de retenue les avocats de la défense. Sinon, comment expliquer qu’on puisse traîner autant de monde  avec une si grande célérité devant des juges, pour avoir seulement bénéficié de la générosité d’un homme, qui a apporté  un appui à une  presse libre encore en  construction et à des syndicats dépourvus de  ressources ? Pourquoi ne pas étendre, alors, la liste à ceux  que M. Bouamatou  a pourvu de milliards, pour financer leur campagne, de maisons (dont une, au moins, a pignon sur rue) et de voitures, reconnaissance nationale et internationale en prime? Depuis quand donner est devenu un acte  criminel ; recevoir, délictueux et licite selon le destinataire et le montant de la donation?  En tout état de cause, il ne nous a jamais été demandé en contrepartie de ce que nous avions pu recevoir de ce mécène ou d’un autre  de commettre un délit ou de porter atteinte à l’honneur  de notre profession ou  à sa dignité.
Depuis que les sénateurs ont asséné, à Ould Abdel Aziz, un coup qu’il n’est pas près d’oublier, auquel s’est ajouté un referendum catastrophique, au regard de son rejet et du peu d’enthousiasme qu’il a suscité, en cette conjoncture, fort irritante, on le convient, pour la très haute opinion qu’il a de lui-même et qu’il exige, sinon universelle, du moins nationale, le chef de l’Etat, ne sait, certes plus, où «donner » de la tête. En pointe dans le combat contre les réformes constitutionnelles, Ould Ghadda, qui a  eu l’outrecuidance d’évoquer des dossiers malodorants, fut le premier à faire les frais de l’ire présidentielle. D’autres victimes collatérales, comme les journalistes et les syndicats, ont été emportées par la bourrasque. Mais la méthode utilisée fut si grossière, le dossier si vide  qu’aucune justice se prévalant d’un minimum d’indépendance ne la qualifierait de recevable. Pourtant, tous ces gens se retrouvent sous contrôle judiciaire. Accabler les juges n’ajouterait cependant qu’une injustice à l’injustice : politique au plus haut degré, la piètre pièce a été écrite ailleurs.  Il ne leur a été demandé que d’en jouer l’acte I. D’autres suivront et seront certainement de même  nature. Philosophes, les habitués du prétoire disent que dans les dossiers judiciaires à caractère politique, les PV de police, les actes d’accusation du Procureur, les mandats du Juge d’instruction,  les décisions rendues par les juridictions de renvoi se suivent et changent seulement de dénomination.
La Mauritanie rectifiée n’en finit pas de nous surprendre. Après s’être ingénié à tarir les sources de financement de la presse indépendante, en interdisant, à toutes les structures de l’Etat, d’en souscrire abonnements ou d’y publier annonces, voici son maître d’ouvrage en train de poursuivre celle-ci, parce qu’elle a reçu le soutien d’un homme plus tout-à-fait en odeur de sainteté auprès de Sa Majesté. A tout prix. Quels qu’en soient les sacrifices. Et l’on se souviendra, en ce lendemain d’Aïd El Kébir, fête par excellence du Sacrifice, de la victime délibérément immolée par Ould Abdel Aziz : rien de moins que la justice elle-même. 
                                                                                             Ahmed Ould Cheikh

dimanche 3 septembre 2017

Editorial: De Grab en Grab

Deux semaines après avoir été kidnappé par des policiers en civil, le 10 Août dernier, alors qu’il jouissait toujours de son immunité parlementaire, le sénateur Mohamed ould Ghadda reste gardé au secret, entre la gendarmerie, la Sûreté d’Etat et la police économique. Ce n’est que sept jours après son enlèvement que son avocat a pu enfin le rencontrer. Sept jours d’angoisse pour sa famille sans nouvelle de lui. La justice non plus, alors que dans un Etat normal, c’est elle et elle seule qui peut – doit – ordonner toute arrestation.  Il aura fallu une semaine, au Parquet, pour se rappeler à nos (bons) souvenirs. Il se fend d’un communiqué, rédigé apparemment à la hâte, faisant état d’« informations documentées, sur l’implication de plusieurs personnes dans des actes de complicité et de planification, en vue de commettre de crimes transfrontaliers de grande ampleur et étrangers aux mœurs et valeurs de notre société, dans le cadre d’une structure organisée, cherchant à semer le désordre et à perturber la sécurité publique ».  Ça ne s’invente pas. Pressé de partout, le pouvoir a voulu lâcher du lest. Tentative maladroite de se rattraper et de donner l’impression d’avoir respecté la procédure. Mais à supposer que ce fut le cas, ce qui est loin d’être vrai, pourquoi attendre une semaine, avant de donner une si vague information ? De quel droit le Parquet ordonne-t-il l’arrestation d’un sénateur qui jouit de l’immunité parlementaire ? Que signifient « actes de complicité et de planification » ?  « Crimes transfrontaliers de grande ampleur » ?  Dans le communiqué, diffusé en arabe, il est fait mention de ‘’crimes de gabegie transfrontaliers’’, un délit qui ne figure nulle part dans le droit pénal mauritanien. D’où l’idée de tordre le cou au texte initial.
Quels règlements de comptes veut-on encore nous faire avaler ? Et qui sont ces gens victimes de l’ire azizienne ? Le rejet, par le Sénat, des fameux amendements du Raïs, abasourdi par une telle effronterie, et le taux catastrophique de participation au referendum décrété, en suivant, par notre guide imprudemment engagé, à titre personnel, pour une si piètre victoire (on parle d’un taux de participation réel de 23%), ont singulièrement terni l’éclat d’un pouvoir qui ne sait plus où donner de la tête. Son parti et ses ministres, avec, à leur tête, le premier d’entre eux,  lui ont fait miroiter l’idée, fausse bien évidemment, que la consultation passerait comme une lettre à la poste. Avec le résultat qu’on sait. S’ajoutent, à ce climat pesant, une situation économique plus que morose, un mécontentement populaire qui ne cesse de prendre de l’ampleur, une opposition farouche qui ne lâche rien, des affaires qui n’arrêtent plus d’éclabousser la tête de l’Etat et un sénateur teigneux qui a juré de déterrer des dossiers pas vraiment parfumés. Que faire ? Embastiller Ould Ghadda, pour le jeter en pâture à l’opinion, en espérant y faire oublier la déconvenue du referendum ? Et après ? Cela le fera-t-il taire ? Rien n’est moins sûr. Chercher d’autres boucs émissaires pour expliquer la fronde des sénateurs ? Indexer, comme au temps des pires régimes dictatoriaux, cette cinquième colonne qui « cherche à semer le désordre dans le pays » ?
Empêtré dans d’inextricables difficultés,  Maaouya avait chargé ses services secrets de goupiller, en 2003, un plan diabolique, nommé Grab 1, pour envoyer les opposants en prison. Il s’avérera, plus tard, qu’il ne s’agissait que d’un montage grossier, inventé de toutes pièces. Alors, un Grab 2 en perspective ? On sait comment le premier s’est soldé, deux ans plus tard. Aurait-on, cette fois, l’opportunité d’en finir, dans les mêmes délais mais avec beaucoup plus de citoyenneté ? Grab… uge des urnes, donc, en 2019 ?
                                                                                Ahmed Ould Cheikh