dimanche 18 février 2018

Editorial: L'art de la diplomatie

Les garde-côtes mauritaniens ont la gâchette facile lorsqu’il s’agit de traquer les petites pirogues sénégalaises. Pendant ce temps, les bateaux chinois, russes et hollandais pillent nos côtes, en toute impunité, chaque jour en milliers de tonnes. Mais, bon, ceux-ci sont couverts par des conventions très… policées, alors que ceux-là filoutent pour survivre ; et donc mourir, à l’occasion, sous les balles de nos défenseurs du… désordre. L’affaire a fait du bruit, au sein du petit peuple sénégalais, avec quelques soucis, pour nos ressortissants à Saint-Louis. Remake des années 1989-90? Car les relations, entre Ould Abdel Aziz et Macky Sall, n’ont jamais été au beau fixe. Si le premier n’a jamais hésité, n’hésite et n’hésitera jamais à s’enorgueillir d’une stratégie de tension permanente, avec nos voisins, le second a cette insigne qualité d’être un vrai chef d’Etat et préférer, en conséquence, la gestion à l’affrontement. Voilà pourquoi, sans doute, c’est lui qui a accouru à Nouakchott, pour tenter d’éteindre le feu. Alors qu’en toute civilité et logique, c’est Ould Abdel Aziz qui aurait dû se rendre, en personne, à Dakar, présenter les excuses de la Mauritanie. A contrario, son court message – quasiment un texto, façon amerloque : « Sorry, collatéral dommage ! » – n’aura encore prouvé que son mépris pour les « petites gens » qu’il croit ne plus être, lui, parvenu au pouvoir. Avec, comme à son habitude, des « justifications » a posteriori. Macky Sall n’héberge-t-il pas des opposants – que dis-je, des comploteurs traîtres à la Nation ! – en leur accordant une totale et exaspérante liberté de manœuvre ? Et de faire diffuser, via Whatsapp, par les services de renseignement mauritaniens, un enregistrement audio où l’on entend Macky discuter avec l’un d’eux, en l’occurrence Moustapha Limam Chafi, pestiféré premier dans la hiérarchie criminelle de notre teigneux dictateur.
En visite au Sénégal, il y a quelques jours, Macron a-t-il usé de son influence pour désamorcer la crise ? En conseillant, au chef de l’Etat sénégalais, de signer la convention de coopération bilatérale, pour le développement et l’exploitation conjointe du champ gazier Grand Tortue/Ahmeyin, impraticable sans le paraphe du pays de la Téranga, Macron veut-il forcer la main à Aziz, pour permettre, au Sénégal, d’intégrer le G5 ? Quoiqu’il en soit et à part l’accord sur Grand Tortue, qui sert plus les intérêts de la Mauritanie que ceux de son voisin – celui-ci dispose déjà d’un champ presque équivalent, au large de Dakar (Yaakar) – on peut dire que Macky est rentré bredouille. La résolution du problème des licences de pêche, très attendue, a été refilée aux ministres concernés, tout comme celui de la transhumance. Aux calendes mauritaniennes, donc, qui sont, comme chacun sait, infiniment plus élastiques que les grecques ? Les pêcheurs saint-louisiens peuvent toujours ronger leur frein, en profitant de l’aubaine pour apprendre à éviter, au mieux, les balles… Mais n’est-ce pas là, somme toute, l’art fondamental de la diplomatie ? Nos chefs s’emploient à le vulgariser : c’est déjà un bon point…
                                                                                    Ahmed ould Cheikh

dimanche 11 février 2018

Editorial: Et pourtant elle tourne....

Occultée quelques temps, la question du troisième mandat revient au-devant de la scène. Et pas n’importe où : à l’Assemblée nationale, s’il vous plaît ! Un député, spécialiste du retournement de boubou, a demandé, ouvertement, au président de la République de violer la Constitution, en se présentant à  la prochaine présidentielle. L’élu, qui a bénéficié, il y a quelques mois, d’un quota de poulpes (cédé à un opérateur, contre monnaie sonnante et trébuchante), veut, sans doute, rendre la monnaie de la pièce à son bienfaiteur. Bien qu’Ould Abdel Aziz a dit et redit qu’il n’y consentirait pas. Même si ce n’est pas l’envie qui lui manque. « Le pouvoir a un de ses goûts ! », disait feu Mokhtar ould Daddah. Et, en effet : entre notre guide éclairé et le pouvoir, c’est une longue histoire d’amour. Principal auteur du coup d’Etat de 2005, Il y resta d’abord dans l’ombre, tirant les ficelles. En 2007, il propulse un civil à la tête de l’Etat et se propulse général chef d’état-major à la Présidence. Y prenant tant d’aises que ledit civil dut s’enhardir à le limoger, avant de se voir à son tour limogé, illico presto, par l’étoilé furibard de tant d’audace sans armes. Bizarre, ce pays où des généraux démis  ne se trouvent pas mieux, pour justifier leur coup, que d’accuser le Président d’avoir « décapité » l’armée. Enfin, bref, voilà le pays désormais à la botte du général… qui s’empresse de changer de chaussure et profil, histoire de paraître civilisé. En 2019, il aura totalisé onze ans de pouvoir. Ce qui, comparé à certains dinosaures arabes et africains, n’est pas grand-chose, vous en conviendrez. Mais notre pays a cette particularité d’avoir verrouillé la Constitution, pour éviter que, débotté ou non, nul ne puisse se prétendre indispensable. L’opposition affûte déjà ses armes et la rue, qui commence à en avoir assez de ces années de disette, acceptera difficilement qu’on la trompe de nouveau. Après les slogans tapageurs de 2009, « lutte contre la gabegie », « fin des inégalités » ou « justice sociale », qui se sont révélés vaines et creuses promesses, elle aspire désormais à un mieux-être, une éducation de qualité, un système sanitaire fiable, de vraies infrastructures, plus d’emplois et justice effectivement équitable. Autre donnée incontournable : les partenaires au développement veillent au grain. Ce n’est, en effet, pas un hasard si le représentant de l’Union européenne et, en suivant, l’ambassadeur de France, ont, tous deux, insisté, dans des interviews au Calame et à Al Akhbar, sur la promesse solennelle d’Ould Abdel Aziz à ne pas requérir un troisième mandat, et l’en ont félicité. Des propos qui n’ont apparemment pas plu au porte-parole du gouvernement dont l’ire était perceptible, lors de sa rencontre hebdomadaire avec la presse. Le ministre ne voulait peut-être pas que des étrangers évoquent un sujet « tabou ». La question n’aurait, pourtant, jamais dû jamais se poser, dans un Etat se réclamant de Droit, respectueux de ses institutions et de sa loi fondamentale. Il existe une Constitution, elle est en vigueur et prévoit deux mandats, point final. Appeler à la violer doit valoir, à son auteur, de lourdes peines, amende et inéligibilité. De quoi fermer le clapet à ces oiseaux de mauvais augure qui, pour des intérêts bassement mercantiles, ne veulent pas que le pays avance. Ou vive une alternance pacifique.
Le pays en a assez d’être pris en otage par une junte. Au Mali, Niger et Burkina, pays sur la même ligne de front que nous, dans la lutte contre le terrorisme, des régimes militaires, parfois beaucoup plus ancien que le nôtre, ont cédé la place à des civils. Et la terre a continué à tourner. Certains, il est vrai, s’entêtent à la croire plate et seraient tout-à-fait enclins à jouer les inquisiteurs. Mais, pourtant, elle tourne, notre bonne vieille Terre… et la roue du temps, aussi !
                                                                                   Ahmed Ould Cheikh

mardi 6 février 2018

Editorial: Prestation de services

Ah, les soucis de la presse réputée indépendante ! J’évoquais, dans un précédent édito, ceux de « Jeune Afrique » rampant à peshmerguer* pour le pouvoir nouakchottois. Voilà maintenant que la gangrène touche de plus prestigieux titres ! Ce n’est, en effet, pas moins que le « Journal du Dimanche » (JDD) qu’on vient de surprendre à fouiller les poubelles du Palais gris ! Triste. Après avoir vu ses ventes baisser de près d’un quart, compressé son personnel  et fusionné ses locaux avec ceux d’Europe 1, JDD complète, comme il peut, sa gamelle. En s’avançant imprudemment à défendre une justice aux mains d’une dictature africaine, assimilée, localement, à une « régie des prisons ». Mais le peshmerguisme à la française est autrement plus fin – et sournois – dans ses méthodes, que son homologue africain…

Petite analyse du texte publié, dimanche 28 Janvier 2018, dans les colonnes de l’édition-papier de JDD. La complaisance envers Ould Abdel Aziz est signée de Pascal Ceaux, « enquêteur expert, spécialisé dans les affaires policières ». Elle débute par un astucieux message subliminal, avec une photo du président de la célèbre ONG Sherpa, maître William Bourdon, en sa tenue d’avocat, « au tribunal de grande instance de Paris », précise le journaliste ; photo suivie, immédiatement, de ce commentaire : « l’association de défense des droits de l’homme est mise en cause pour son rôle auprès de Mohamed Bouamatou ». Tribunal, mise en cause… une affaire judiciaire, donc ? On en est, évidemment, à des années-lumière, mais le suggérer suffit à introduire « l’argumentation » de l’habile scribouillard.

Argumentation au demeurant faiblarde, pour ne pas dire étonnamment frivole, de la part d’un si réputé expert. S’étonner, par exemple, que Sherpa n’ait jamais mentionné Bouamatou, en une seule des quinze pages du rapport de Juillet 2017, consacré à la dégradation, depuis 2013,  de la situation en Mauritanie, c’est, à tout le moins, ignorer le fait que le richissime cousin d’Ould Abdel Aziz s’était volontairement exilé de Mauritanie… dès 2010. Preuve, s’il était nécessaire, que l’homme d’affaires était déjà très loin des « bénéficiaires » du pouvoir d’Ould Abdel Aziz qu’il avait, pourtant, très généreusement aidé, lors du putsch de 2008 et, encore sans compter, lors de la campagne électorale de 2009. Ignorance imputable à un manque de professionnalisme, défaut d’informations ou… sélectivité obligée de leurs sources ?

Quoiqu’il en soit, c’est surtout en voulant trop bien faire, au passage des « preuves » de la corruption présumée de Sherpa par Bouamatou, que l’enquêteur de JDD dévoile, sans ambiguïtés, ses accointances privilégiées avec le pouvoir mauritanien. D’où tient-il, en effet, les « 11 308 emails » (sic !) dont il a extrait celui évoquant les aides financières du magnat  à l’association ? Mais Pascal, je l’ai souligné tantôt, est habile. Il se contente d’en déduire une « familiarité » entre l’un et l’autre, laissant, à « l’entourage présidentiel », la matraque de l’accusation de « corruption ». Sans cesser, pour autant, de marquer de quel côté du bâton se trouve-t-il, lui, le grand expert réputé objectif. Quel est, en effet, cet « on » qui « dresse portrait du multimillionnaire ? […] Un  homme », écrit-il, « qui a profité de sa proximité avec les régimes précédents, tout en dirigeant le patronat local, et qui n’admet pas de ne plus être en cour auprès d’Abdel Aziz » ?

Le clou est pointé ; il ne reste plus qu’à l’enfoncer. Et c’est précisément là que Pascal Ceaux va, lamentablement, se le planter dans la main. Car affirmer que c’est « alors qu’il tente de quitter le pays » (sic !) qu’Ould Debagh « est interpellé par les douaniers […], parvient à s’enfuir à pied » (re-sic !), abandonnant voiture et matériel informatique dont les gendarmes extrairont les fameux emails et autres documents, c’est étaler, publiquement, son incompétence professionnelle ; probablement conjoncturelle, soyons indulgents, attribuable aux seules nécessités de son peshmerguiste et, on le lui souhaite, très exceptionnel emploi.

Manifestement, l’impartial expert n’a pas pris la peine de recueillir la version d’Ould Debagh ou, à défaut, du moindre observateur mauritanien non corrompu par le pouvoir azizien. Il eût ainsi appris que l’homme d’affaires était en mission, routinière, vers Dakar ; a passé, sans encombres, les contrôles de douane et de gendarmerie ; s’est vu détrousser, on ne peut plus illégalement, de ses outils de travail par la police et a dû se résigner à continuer sa route, avant d’apprendre leur exploitation outrancière et malhonnête qui l’obligera à rejoindre son ami Bouamatou en exil au Maroc. Comble de sournoiserie, la parole donnée, pour finir l’article, à maître William Bourdon, rappelant combien « juste est la cause de Sherpa, dans son enquête sur la Mauritanie […] gravement minée par la corruption », n’a d’autre objet que de préparer ce que le piètre matador croit l’estocade : « À Nouakchott », écrit-il, « c’est enquêter sur Mohamed Bouamatou qui paraît légitime ». Pourquoi lui, omet de s’étonner monsieur Ceaux ? Bouamatou, mécène qui soutient l’opposition démocratique de son pays, la société civile nationale et internationale pour l’égalité des chances en Afrique…
Aussi apparemment nuancée, hors contexte, la conclusion hâtive de l’expert policier, s’apparente, bel et bien, après un tel discours, à une facture de… prestations de service. JDD nous en révèlera-t-il le montant ? L’éclat de l’or aveugle bien des compétences.

                                                                                  Ahmed ould Cheikh

* Du mot « peshmerga », expression célèbre détournée, en Mauritanie, pour évoquer ceux qui s’avancent en journalistes pour se vendre au plus offrant.

dimanche 21 janvier 2018

Editorial: Hydre invincible

Chers lecteurs, nous voilà, de nouveau, dans les kiosques, après une interruption de plus d’un mois, indépendante de notre volonté. Quarante jours exactement au cours desquels aucun journal privé n’est sorti des rotatives de l’Imprimerie nationale. La faute à qui ? Au papier qui a fait défaut, à l’Imprimerie qui n’a pas été prévoyante et à l’Etat (ou, plutôt, son argentier Ould Djay qui gère les biens publics comme s’il s’agissait de ses propres deniers) qui a, tout bonnement, refusé de verser, à cet établissement, sa quote-part de 170 millions de nos anciens ouguiyas, dans le budget consolidé d’investissement de 2017. Ainsi que des arriérés de factures de plus de 300 millions de « travaux de labeur » effectués au profit des différents services de ce même Etat.
Nombreuses interrogations. De deux choses l’une : Ou l’Etat, contrairement à ce qu’on chante, n’a pas les moyens de faire face à ses engagements Ou il veut porter un nouveau coup à la presse indépendante dont les titres tirent, tous, sans exception à l’Imprimerie, après avoir interdit, depuis 2015, à tous les établissements publics d’y souscrire des abonnements ou d’y publier des annonces. Jamais, en plus de vingt-sept ans d’existence, la presse n’a connu pareille situation. Elle a vécu censures, interdictions et saisies ; le pays, dévaluation, inflation et récession ; mais elle continuait à tourner. Pourquoi maintenant ? Nos ministres n’arrêtent-ils pas de nous chanter combien nos finances publiques sont assainies ? Que l’argent coule à flots ? Que les Impôts et la Douane  battent, année après année, des records de recettes ? Il y a, en tout cas, anguille sous roche.
Après les télévisions et les radios privées qui ont arrêté d’émettre, pour non-paiement des redevances à l’Etat, en ce qui concerne les premières, et insuffisance des recettes, pour les secondes, et la mise sous contrôle judiciaire de quatre journalistes pour des motifs fantaisistes, la cerise sur le gâteau fut, incontestablement, cette pénurie de papier. Classée, depuis quelques années, première du monde arabe, par Reporters sans frontières, dans le domaine de la liberté de la presse, la Mauritanie risque voir pâlir son étoile. Au moment où la presse, dans les pays voisins (avec lesquels nos gouvernants nous comparent souvent), considérée, à juste titre, comme un pilier de la démocratie, est subventionnée, notre pouvoir prend un malin plaisir à lui mettre des bâtons dans les roues. Si elle ne le ménage pas, est-une raison de tenter de la bâillonner ? De l’injustice naissent les libertés, disait le célèbre poète Ahmedou ould Abdelkader. Les garantir permet de minimiser celle-là et, ce n’est pas la moindre utilité de cette attention de l’Etat, les tentations de les prendre, toutes, chacun pour soi, dans le plus grand désordre. Couper la langue d’un peuple, c’est aussitôt s’exposer à en voir repousser cent, mille, des millions, à chaque coin de rue. L’Hydre du Peuple est invincible.
                                                                                   Ahmed Ould Cheikh

dimanche 14 janvier 2018

Editorial: Travaux d'Hercule

Une année vient de s’achever. Une autre commence. L’ordre normal des choses et l’heure du bilan. Qu’avons-nous fait de l’année écoulée ?  Un referendum (anti) constitutionnel, des changements de drapeau, hymne national et monnaie. Rien que du symbolique. De la poudre aux yeux. Pour masquer l’essentiel : quel progrès avons-nous réalisé, dans la lutte contre la pauvreté ? Notre école publique est-elle devenue plus performante ? Notre système de santé sorti de son agonie ? Notre ouguiya a-t-elle tenu bon, face aux devises étrangères ? Notre économie redressé la tête ? Le chômage résorbé ? Nos finances publiques assainies ? Bien qu’on soit très loin d’être sorti de l’auberge, il se trouvera toujours de petits flagorneurs pour vous chanter, encore et encore, les « réalisations grandioses de notre guide éclairé ». Certains allant même jusqu’à réclamer un troisième mandat pour « parachever le travail accompli ». Quel travail ? Tuer, une à une, les sociétés publiques ? Jugez par vous-mêmes : l’Etablissement national d’entretien routier a été dissous ; la Sonimex est sur le point de disparaître ; les deux sociétés de transport, terrestre et aérien, sont sous perfusion ; l’Imprimerie nationale n’arrive plus à éditer les quotidiens nationaux et la presse privée (une première depuis 1975) ; la Société du sucre, qui a déjà englouti des milliards, est mort-née ; la Sonader et la SNAAT le sont cliniquement.
Quel travail ? Nous endetter jusqu’à la moelle ?  Offrir, sur un plateau d’argent, le peu de ressources dont nous disposons à un clan qui a juré de saigner ce pays jusqu’à l’os ?  Nous isoler, un peu plus, sur la scène régionale et internationale ?  De quel travail peut-on parler, quand la liberté d’expression et d’association est menacée, quand la presse est bâillonnée, quand la justice n’est plus qu’un appendice de l’Exécutif, quand les mêmes chances ne sont pas offertes à tout le monde, quand on n’est pas tous égaux devant la loi ?
Les mêmes causes produisant les mêmes effets, un régime en fin de mandat a généralement tendance à produire les conditions susceptibles de repousser l’échéance au maximum, en se risquant, soit à modifier la Constitution (Burkina Faso), soit à se pérenniser au pouvoir (Niger et RDC). Avec les résultats qu’on sait : Compaoré a été chassé par la rue, Tandja par l’Armée et Kabila fait face à une insurrection populaire qui finira bien par avoir raison de lui. A écouter ses laudateurs, Ould Abdel Aziz va-t-il tomber dans le piège ? Quoiqu’il en soit, sa situation n’est guère enviable. Tentera-t-il de s’incruster au pouvoir et ce sera un saut vers l’inconnu, pour lui et pays. Cèdera-t-il la place et il aura besoin d’une solide carapace : les nombreux ennemis qu’il s’est fait, au cours de ses deux mandats, ne lui laisseront aucun répit. A moins qu’il ne se choisisse un dauphin tout à la fois assez docile et puissant pour lui assurer l’impunité et la pleine jouissance des biens qu’il a accumulés. Le seul hic est que, si les Mauritaniens sont amateurs de poisson, ils ne goûtent guère les dauphins… Au final, sortir de cette impasse constituera, certainement, le plus rude travail de notre si piètre « Hercule » national. 
                                                                                                                 Ahmed Ould Cheikh

mardi 26 décembre 2017

Editorial: Littérature

Dans l’affaire dite « Bouamatou et consorts », la décision de la Cour suprême qu’on attendait depuis plus d’un mois est tombée. Sans surprise. Le pourvoi en cassation, introduit par les avocats du sénateur Mohamed ould Ghadda, sur la base de l’article 50 de la Constitution qui stipule qu’aucun membre du Parlement ne peut être poursuivi, recherché, arrêté, détenu ou jugé à l'occasion des opinions ou des votes émis par lui dans l'exercice de ses fonctions, a été rejeté. Après l’avoir été par la Chambre d’accusation qui, elle, s’était déclarée « incompétente », pour invalider ou non les poursuites contre le sénateur. Du coup, la balle revient dans le camp du pool des juges  qui a hérité de l’affaire. Qui peuvent prononcer des non-lieux, renvoyer les prévenus en procès ou continuer l’instruction. Tout dépendra de la volonté du pouvoir de jouer ou non l’apaisement, puisqu’il est illusoire de croire, un seul instant, que les juges diront le droit. Comme avec tout le reste, depuis son arrivée au pouvoir, Ould Abdel Aziz a fait, de la justice, un de ses bras armés pour régler ses comptes personnels. En 2009, il n’avait pas hésité à coffrer, dans le cadre des fameuses affaires d’Air Mauritanie et du riz avarié, une dizaine d’opposants qui avaient, aussi simplement que courageusement, rejeté son coup de force contre un président élu. Leur libération fit l’objet d’âpres négociations, avant la signature de l’Accord de Dakar. Au plus fort de l’affaire, alors que l’instruction battait son plein, Ould Abdel Aziz s’empêtra dans ses contradictions, lors d’un meeting à Rosso, en déclarant qu’il n’intervenait pas dans le fonctionnement de la justice, avant de lancer, quelques minutes après, qu’il était prêt à libérer Ould El Waghf, « s’il acceptait de manger une petite quantité du riz avarié ». Tous les prévenus bénéficièrent d’une liberté provisoire. Tout comme Ould Debagh, vice-président du groupe BSA en 2013. A ce jour, leurs dossiers dorment dans les méandres du palais de justice et, comme une épée de Damoclès pendue au-dessus d’eux, peuvent être réactivés à tout moment. Comment donc parler d’indépendance de la justice ?
Le dossier des sénateurs, des journalistes et des syndicalistes participe de cette logique. Placés sous contrôle judiciaire, privés de leur liberté de mouvement, depuis plus de trois mois, ils n’ont rien fait d’autre que croiser la route d’un généreux mécène, devenu dangereux et infréquentable, depuis qu’il a coupé les ponts avec le pouvoir actuel. Mais la médaille a son revers. Embrigader la justice, entraver les libertés, violer le secret des correspondances et maintenir en prison, au mépris des lois, ne sont plus acceptables dans un monde désormais petit village. La réunion du parlement ACP/UE, qui s’achèvera le 20 courant en Haïti, s’apprête à adopter un certain nombre de résolutions, portées par des députés européens, condamnant la Mauritanie pour, entre autres, « les mesures répressives continues contre l’opposition, le recours à la torture par les forces de l’ordre, les arrestations arbitraires, la mise au secret de personnes placées en détention provisoire prolongée […], les violations de la liberté de presse, d’association et de conscience et toutes les formes d’esclavage, […] les violations de droits de l’homme subies par les opposants politiques et les différents groupes de militants, y compris ceux engagés dans la lutte contre l’esclavage »... Les résolutions exhortent les autorités mauritaniennes à « respecter les droits de l’homme, y compris la liberté d’expression, d’association et de réunion et à éviter tout recours excessif à la force contre des manifestants pacifiques ». Que ces résolutions soient adoptées ou rejetées parce que la solidarité des dictateurs ACP aura joué en faveur d’Aziz, cela importe finalement peu. Tout a été dit. Le reste n’est que littérature

                                                                                 Ahmed ould Cheikh

dimanche 17 décembre 2017

Editorial: Au service du grand désordre mondial

Les Français vouent un amour certain envers le paradoxe, si proche cousin de l’ambiguïté. Pour nouvelle preuve, s’il était besoin, la forme interrogative donnée au thème du colloque organisé, le 12/12, à l’Assemblée nationale française, par l’Association Europe-Mauritanie (AEM), présidée par l’ex-colonel Peer de Jong : « G5 Sahel: une initiative régionale pour une nouvelle architecture de paix? ».
Outre la date – Ah le 12/12, si cher au cœur des militaires mauritaniens, Ould Abdel Aziz en tête, mais peut-être simple coïncidence, ici – la présence, parmi les intervenants, de Jean-Louis Bruguière, ancien juge antiterroriste, et de François-Xavier de Woillemont, l’ex-patron de Barkhane, signale, déjà, le filigrane guerrier des débats. Et l’on comprend bien par quelle logique sanglante les grands stratèges de ce monde auront-ils fait passer la sous-région, pour y imposer leur paix, après l’avoir si longtemps assignée au non-droit. L’exploitation des matières premières saharo-sahéliennes, désormais rentabilisées par leur inexorable raréfaction en régions plus accessibles, passait par une sécurisation militarisée des espaces si opportunément terrorisés par nos fumeux alqahideux. Est-ce chose accomplie ou en passe de l’être ? Là réside, peut-être, le sens de l’interrogation posée par AEM.
Il n’est évidemment pas anodin qu’Ould Abdel Aziz ait été prié d’assurer la présidence de cet ambigu questionnement. Non pas tant parce qu’il fut le forgeron commis à la fondation du G5 ou qu’il soit président d’une Mauritanie reformatée charnière sahélo-européenne, mais parce qu’il en a été un des plus troubles artisans, depuis, disons, Lemgheïty, prélude de son premier coup d’Etat et de la reprise en main, par la France européanisée, de son « pré carré », après l’offensive américaine des premières années de ce siècle (via, notamment, la Trans-Saharian Counter Terrorism Initiative). Fortuite ou non, la coïncidence lui aura valu un singulier et durable soutien de l’Hexagone. En dépit de ses nombreux errements dans la lutte antiterroriste : la tragédie de Tourine, ses douze militaires décapités et tant de véhicules butinés ; la débandade, à Hassi Sidi, de nos troupes si lamentablement dirigées, depuis Nouakchott, par Ould Abdel Aziz lui-même, et qui ne furent sauvées que par l'intervention d’Ould Debagh, vice-président du groupe BSA, mettant un Boeing à disposition, en pleine nuit, pour transporter, de toute urgence, des troupes d'élite d'Atar à Néma (mention spéciale au courage du commandant El Hadj qui était, cette nuit-là, aux commandes dudit Boeing de Mauritania Airways) ; l’impéritie du coup de Wagadou où, sans l’intervention, là encore, d’Ould Debagh qui mit à nouveau un avion de sa compagnie à la disposition de l'armée, pour acheminer le kérosène et les munitions « oubliées » par l’intendance – mention également au courage du commandant Bennahi et de l'officier pilote Ould Jiddou qui acceptèrent de prendre les commandes de cette bombe volante –   ceci quelques jours seulement après que le même Ould Debagh ait envoyé plusieurs téléphones satellitaires Thurayas, au chef de l’unité à Tombouctou, pour lui assurer des contacts sécurisés avec Ould Abel Aziz et l'état-major en Mauritanie… Le Parlement européen attend toujours les mille huit cents hommes de troupe mauritaniens promis, à Fabius, pour intervenir au Nord-Mali et les attendra aussi longtemps que durera le « gentleman » agreement conclu, par notre si fin « architecte de la paix », avec Al Qaïda au Maghreb Islamique.
A quel prix Jeune Afrique, qui attribue ainsi la paternité de ladite architecture au chef de l’Etat mauritanien, s’est-il ainsi investi dans la déférence servile ? Il faut bien boucler les difficiles fins de mois et soyons justes : Ould Abdel Aziz est, à n’en point douter, un éminent architecte. Celui du mal gratuit, du délabrement  de l'économie mauritanienne, de la destruction du secteur privé national ; de la vente du Domaine public : écoles, pans entiers de l'école de police, du Stade olympique, de la Cité de la fanfare, de la caserne de la gendarmerie d'escorte et tutti quanti. Il est aussi l'architecte du pouvoir personnel, du référendum anticonstitutionnel, de la disparition de l'Administration, du recul de l'Etat de droit et de la liberté d'expression. Des compétences idéales pour présider une nouvelle architecture de quelle paix ? A ce point fragile, hélas, qu’on en sent, ici même, déjà la poudre mais, somme toute, n’est-ce pas là l’épice préférée des militaires et des juges antiterroristes, l’argument de leur gagne-pain, au service du grand désordre mondial ? De quoi valoir, on en admet le paradoxe, une belle jaquette, aujourd’hui, à l’Assemblée nationale française et, plus sûrement encore… une belle veste, demain, au tribunal des peuples du G5.
                                                                                                             Ahmed Ould Cheikh