dimanche 26 mars 2017

Editorial: Tistet Aziz

Ils l’ont fait. Les sénateurs ont dit non aux amendements constitutionnels proposés par le Président et pour lesquels il n’a ménagé aucun effort. Il aura tout fait pour les faire passer : distribuer gracieusement des terrains aux parlementaires, les recevoir, ensemble puis un à un, et tous, du moins ceux de sa majorité (pardon, minorité !) lui avaient juré, main sur le cœur, que les amendements  passeraient comme lettre à la poste. Comme l’ont fait les députés qui n’avaient, eux, rien à perdre dans cette bataille : pas voués à dissolution ni gémonies, ni accusés de tous les maux, depuis le fracas d’Ould Abel Aziz, l’an dernier à Néma, beuglant que la Mauritanie pouvait bien se passer d’un sénat aussi coûteux qu’inutile. Ah, on s’en souviendra, de ce branlebas de combat ! Tous les ministres, députés, responsables de l’UPR au charbon, chacun de son couplet, à ne ménager les pauvres sénateurs interloqués, réduits à se demander à quelle sauce seraient-ils mangés. Mais, à quelques exceptions près, nos honorables ont gardé leur calme. Attendant le jour J pour ne pas rater, comme la mule du pape, l’occasion de se venger. Si bien que, depuis ce vote historique, la majorité – Président, parti et gouvernement en vrac – se trouve tête à cul dans le même sac, « out », comme disent les Anglo-saxons. Aucun des partis dits dialoguistes n’a, non plus, pipé mot.  Personne n’a encore compris ce qui s’est passé, tous à guetter la réaction d’Ould Abdel Aziz. A part un député zélé qui a écumé les radios et les télés pour se contredire, les laudateurs font profil bas, en attendant de voir de quoi sera fait demain.
En tout état de cause et d’effet, c’est à une mini-révolution qu’on a assisté, vendredi dernier. Pour la première fois, Ould Abdel Aziz à qui tout souriait, depuis sa prise de pouvoir, se retrouve dans une situation pour le moins inconfortable. Désavoué par une partie de sa propre majorité, exactement comme en 2008, lorsqu’un bataillon de députés se rebella, sous son impulsion, contre le Président Sidioca.  Qui a tué par l’épée… Persuadé que tout se passerait bien, voilà notre guide éclairé tombé des nues. Complètement groggy, il a commencé, deux jours après le coup de tonnerre, à recevoir du monde : Premier ministre, présidents de l’UPR, de la Coalition de la Majorité et des partis dialoguistes… Il ne veut pas, dit-on, prendre de décision dans la précipitation. Ce qui est sûr, c’est qu’il y aura un avant et un après 17 Mars. La « rébellion » du Sénat sonne-t-elle le glas d’une majorité appelée, probablement, à nouvelles lézardes ? Les Mauritaniens ayant, tout comme la nature,  horreur du vide, il y a fort à parier qu’avec le renoncement public d’Ould Abdel Aziz à se porter candidat en 2019, tout partira en vrille. Tout comme le départ de Maaouya, en 2005, fit voler sa majorité en mille morceaux, 2019 risque d’être un tournant. Et si le non du Sénat en était déjà l’amorce ? Le point de départ d’une refondation ? Il serait très optimiste d’aller aussi vite en besogne mais quelque chose est en train de changer dans ce pays. Les citoyens en auraient donc  assez d’être traités en éternels moutons de Panurge ? Refuseraient-ils, enfin, de cautionner le pillage, à ciel ouvert, de leurs ressources ?  Puisse le Sénat être le déclencheur d’une révolution contre un système qui nous a fait tant de mal ! Et qui s’apprêtait à commettre de nouveau l’irréparable, en 2019…
Le tourmenteur de la fameuse mule du pape s’appelait Tistet Védène, s’est souvenu la mémoire populaire provençale, immortalisée par Alphonse Daudet. La nôtre, mauritanienne, ne retiendra-t-elle au final, que le souvenir de Tistet Aziz pulvérisé, un fameux vendredi 17 Mars 2017, à Nouakchott, d’un coup de sabot sénatorial si terrible, si terrible, que du fond du Majabat al Koubra, on en vit la fumée ?
                                                                                 Ahmed Ould Cheikh

lundi 20 mars 2017

Editorial: Dire le droit ou se dédire

"Un peuple qui élit des corrompus, des renégats, des imposteurs, des voleurs et des traîtres n'est pas victime! Il est complice", George Orwell
Les amendements  constitutionnels ont été approuvés, à une large majorité, par l’Assemblée nationale. Le contraire aurait d’ailleurs étonné. Une chambre d’enregistrement est élue pour avaler tout ce qu’on lui envoie. L’opération menée tambour battant, par le président de la République, à coup de terrains, de dîners et d'audiences personnelles a porté ses fruits. Les députés ont dit oui à une réforme que le peuple désapprouve, dans sa grande majorité. Sinon pourquoi notre guide éclairé a-t-il fait subitement volte-face ? Après avoir déclaré, à plusieurs reprises, que les réformes constitutionnelles seraient soumises au referendum, le voilà qui change son fusil d’épaule. Que craint-il, s’il se croit réellement populaire et s’il pense que le pays le suivra dans sa démarche ? Le coût exhorbitant du referendum ? On nous chante, pourtant et à longueur de journée, que les caisses de l’Etat sont pleines. En fait, la vérité est ailleurs. Devant un mécontentement grandissant, le pouvoir craignait une monumentale déculottée. Et la gigantesque marche de l’opposition, samedi, devrait le réconforter dans sa démarche. Il lui reste, à présent, à convaincre les sénateurs de se faire harakiri. Ce qui n’est pas gagné d’avance et, même si les « vieux» acceptent d’avaler la couleuvre, il restera un grand problème en suspens qui risque de faire capoter tout le processus. Par sa décision  001/2016, rendue le 11 Février 2016, le Conseil constitutionnel, interrogé, par le gouvernement, sur la possibilité de renouveler deux tiers du Sénat, n’a-t-il pas officiellement constaté  qu'au moment de son rendu, le  mandat de tous les sénateurs est largement  expiré ? Elus en 2007 pour six ans, deux-tiers des honorables ont en effet vu le terme de leur mandat en 2013. Celui du tiers restant, renouvelé en 2009, s’est achevé, lui, en 2015. Le juge constitutionnel  écarte donc, expressément, dans un argumentaire bien élaboré, tout moyen de droit  contraire à son constat ci-dessus,  pouvant être tiré de la loi constitutionnelle  de 2012 « maintenant en place les institutions actuelles ». Pire, le Conseil constitutionnel  met en cause – implicitement mais nécessairement – la validité des modifications constitutionnelles  ayant été « adoptées », en 2012,  par un  Parlement dont une chambre,  le Sénat, était, au moment de l'examen  desdits textes, irrégulièrement composée, le second  tiers, élu en 2007, n’ayant pas été renouvelé en 2011, comme l’exigeait la loi fondamentale. Enfin et coupant court à tout débat, le Conseil décide que le Sénat doit être renouvelé, dans son ensemble. 
Comble du paradoxe ! C'est par ce sénat invalidé, à sa demande, que le pouvoir s’attelle à modifier la Constitution sur des points majeurs  et tente, surtout, d'instaurer, en faveur du chef de l'Etat, une impunité pour les crimes qu'il aurait pu, peut ou pourrait commettre, au cours de l'exercice de son mandat. Il décide, pêle-mêle, de changer l'emblème national, supprimer le Sénat,  affaiblir des institutions nationales et faire émerger des conseils régionaux qui, tout comme les mairies, resteront des coquilles vides, l’essentiel du pouvoir trusté par l’exécutif régional. Une inquiétante situation de non-droit qui soulève des questions majeures : le refus, par le  pouvoir exécutif, de  mettre en œuvre la décision du Conseil constitutionnel ne constitue t-il pas une forfaiture ? Ne discrédite-t-il pas lourdement  le Conseil qui l’a rendue ? Quel est le sort des lois et des conventions internationales irrégulièrement adoptées ou approuvées,  par un Parlement dont le mandat est expiré ? Pourquoi une telle volte-face, entre  la date du rendu de cette décision, par le Conseil constitutionnel,  et la décision de modifier la Constitution en cours d'examen par le Parlement ?
La légalité  formelle des institutions de l'Etat  fait, désormais, défaut. Elle est, pourtant, une des conditions de base de la légitimité du pouvoir, de tout pouvoir. L’opposition a, du coup un véritable couloir devant elle. Elle n’a pas besoin de faire le moindre bruit ; simplement d’attendre, sagement, que le Congrès parlementaire approuve les amendements et déposer un recours devant le Conseil constitutionnel. Qui, fidèle à sa décision susdite, n’aura d’autre choix que d’invalider les réformes. Une bataille juridique gagnée d’avance, si l’on respecte un minimum de forme. Le Conseil constitutionnel sera placé devant un dilemme : dire le droit ou se dédire. A moins que… En Mauritanie nouvelle, on n’est jamais à l’abri d’un énième coup d’Etat contre la Loi fondamentale et ceux qui sont censés l’appliquer.
                                                                              Ahmed Ould cheikh 

dimanche 5 mars 2017

Editorial: Apprendre à se taire

Ould Abdel Aziz a parlé. Sur la TVM, Al Wataniya ou Sahel TV ? Non. Sur France 24, une chaîne publique française. Pourtant, il pouvait bien dire ce qu’il avait sur le cœur sur une des nôtres qui aurait ainsi servi, pour une fois, à quelque chose. Si l’on peut appeler cela servir à quelque chose. D’où la question récurrente : Ould Abdel Aziz s’adresse à qui ? Pourquoi, à chaque fois, qu’un de nos dirigeants veut parler, son choix se porte, immanquablement, sur des media étrangers ? Notre guide éclairé a, certes et plusieurs fois, tenté l’aventure locale mais, à chaque fois, ce fut un fiasco. Il aurait certes pu trouver un journaliste local aussi docile que celui de France 24, pas très regardant sur les questions, qui  ne le titillera pas outre mesure et évitera de rebondir, quand la réponse tarde à venir ou que le Président a du mal à choisir ses mots. Une option judicieuse puisque, devant un journaliste normal, c‘est à dire non « briefé » et un brin professionnel, l’interview allait tourner à la foire d’empoigne. Aziz n’apprécie que modérément qu’on le coupe ou contredise. Réminiscences des étoiles à ses galons, probablement.
Le décor était donc bien planté. Malgré cela, l’ex-général est apparu hésitant, très peu sûr de lui, pas du tout convaincant, sans aucune profondeur dans les analyses et le choix de ses mots. Il avait, certes, un message à faire passer et l’a fait passer. Maladroitement. En assénant, par exemple, qu’après à peine six heures passées à convaincre son ami Yaya Jammeh de quitter le pouvoir en Gambie, il était bien normal que celui-ci demandât des garanties pour sa sécurité, celle de sa famille, de ses proches et de… ses biens. Deux mots lâchés, comme ça, sans prendre garde. Ould Abdel Aziz s’est-il jamais posé la question : comment Jammeh a-t-il pu amasser, en vingt-deux ans de pouvoir, tant de « biens », une fortune aussi considérable, sur le dos d’un pays parmi les plus pauvres du monde ? Pouvait-il, Ould Abdel Aziz, aider un tyran à piller son pays, à se soustraire à la justice  et se vanter, par la suite, d’une telle « heureuse » solution ? D’autant moins heureuse, d’ailleurs, que la vérité est bel et bien ailleurs, comme le journaliste a soigneusement évité de le souligner. Au moment de la médiation mauritano-guinéenne, les troupes de la Cedeao étaient déjà entrées en Gambie, les avions nigérians survolaient la capitale et Jammeh n’allait pas tarder à être pris comme un rat, ses propres soldats ayant annoncé qu’ils ne tireraient pas une balle. Une situation qu’a bien résumée le nouveau président gambien, pour qui « le Sénégal a sauvé la démocratie et le président mauritanien, son ami ». « Heureuse » médiation dont les deux pays frères n’ont pas fini de subir les séquelles…
Autre sujet abordé par notre guide éclairé : le congrès du Parlement pour approuver les amendements constitutionnels. « C’est aux parlementaires de décider », pérorait ainsi notre savant du jour, « s’il faut passer par le congrès ou le referendum, pour les réformes constitutionnelles ». Bel effort de démocratie, dans l’absolu. Mais déjà plus relatif, trois jours plus tard, lorsque notre nouvel expert en droit constitutionnel, déclare, aux parlementaires de sa majorité qu’il a, « fortuitement », invités à dîner, « pas question d’organiser un referendum coûteux ». Lequel des Aziz croire ? Et laquelle des majorités croire, celle qui applaudit, en présence du Président ou celle qui exprime son mécontentement, à la première occasion ?
Pour la prochaine présidentielle, Aziz s’est fendu d’un « je ne serai pas candidat » (à contrecœur, s’est-il retenu d’ajouter) mais je soutiendrai quelqu’un ». Le mot est lâché. Certes il en a le droit mais, de grâce, qu’on ne nous réédite pas le coup de 2007, lorsque tous les militaires, toutes les girouettes politiques, chefferies traditionnelles, administration et autres biens de l’Etat furent mobilisés, pour barrer la route au candidat de l’Opposition ! Le pays ne peut plus se permettre une nouvelle crise, après onze ans de dérives, laisser-aller et laxisme. Il est temps, grand, grand temps de lui laisser la chance de se rénover, de fond en comble. Incapable – c’est ce qu’aura surtout prouvé cette interview – d’ouvrir les yeux sur l’étendue des dégâts cumulés par un Système injuste et moribond, le Président ne semble pas conscient de l’impérieuse nécessité de laisser, enfin, notre pays vivre sa démocratie. Sur le chemin de la sagesse du vieux singe, Aziz a déjà appris à fermer les yeux et les oreilles : espérons qu’il apprenne, à temps, à fermer sa bouche. La Mauritanie ne s’en portera que mieux.
                                                                      Ahmed ould Cheikh

dimanche 26 février 2017

Editorial: Trop, c'est trop

Les fameux dialogues de 2011 et 2016, les visitations à l’intérieur du pays, le Sommet arabe, les réformes constitutionnelles en cours, le congrès du Parlement, les remaniements périodiques, la médiation gambienne, les problèmes avec le Sénégal et le Maroc… et si tout cela était fait à dessein, pour nous distraire de l’essentiel ? La mise en coupe réglée du pays. Le sac de ses ressources. Les marchés de gré à gré et les commissions faramineuses qu’ils génèrent. Le bradage du patrimoine de l’Etat. Le morcellement de zones entières, au profit de la nomenklatura. Ne trouvez-vous pas bizarre qu’au cours des deux ou trois dernières années, les affaires douteuses ont fait florès ? Comme si une course contre la montre était engagée, pour mettre un maximum de blé de côté, pour les jours difficiles, sait-on jamais ? Si bien que le plus gros scandale ne défraie plus la chronique. Le dernier en date, celui de l’attribution de la ligne haute tension Nouakchott-Nouadhibou, à un consortium indo-saoudien, tout simplement annulée. Le groupement attributaire n’ayant pas misé sur un « bon » cheval. Le Fonds saoudien, qui finançait le projet, à des conditions très avantageuses, a jeté l’éponge. Il a refusé, systématiquement, de cautionner une magouille. Qu’importe ! L’Etat demandera, aux Indiens, de le financer, via l’Eximbank, et de choisir un nouveau représentant dont le moins qu’on puisse dire est qu’il est bien introduit et héritier, pour l’occasion, d’un bon pactole. Il y en a qui sont nés sous une bonne étoile. L’affaire a fait grand bruit et contribué à discréditer le pays, auprès d’un important bailleur de fonds, mais ce n’est qu’une goutte d’eau, dans un océan de gabegie, prévarication et pillage organisé. Des exemples, en veux-tu, en voilà. La centrale duale de Nouakchott, les lampadaires solaires, le canal de Keur Macène, le barrage de Seguellil,  les écoles primaires de Nouakchott, les terrains de l’école de police, du stade et de Nouadhibou, cédés aux mêmes, les usines de farine de poisson, la concession de 25 ans à Polyhondong, le clientélisme, le népotisme et le tribalisme érigés en mode de gouvernance.
Jamais, depuis son indépendance, la  Mauritanie n’est tombée aussi bas dans la déchéance. Même au temps d’Ould Taya, qui était tout, sauf un modèle de vertu et de bonne gestion, notre pays ne connut autant de pratiques mafieuses. Plus personne ne peut prétendre à quoi que ce soit, s’il n’est membre ou adossé à un membre du clan. Et il est inimaginable de soumissionner à un marché, sur fonds publics, et le gagner proprement. Les procédures sont biaisées, rien n’échappe à la voracité ambiante. Jusqu’à quand ? Depuis le départ de Mokhtar ould Daddah, le père fondateur qui avait fait don de sa personne et de tout ce qu’on lui offrait, à un pays qu’il a porté sur les fonts baptismaux, et l’arrivée des militaires au pouvoir, on s’enfonce, de plus en plus, dans des eaux nauséabondes. L’argent public n’est plus tabou, le détournement devient la règle et l’enrichissement illicite, une source d’orgueil.
Les Français disent, à juste titre, que « bien mal acquis ne profite jamais ». Nous en avons eu de multiples preuves, avec Kadhafi, Ben Ali, Moubarak et, bien avant eux, Bokassa et Mobutu, pour ne citer qu’eux. Ils amassèrent des fortunes considérables et tout le monde sait comment ils finirent : dans les poubelles de l’Histoire. Dans un pays pauvre, incapable d’assurer un minimum de bien-être, à ses citoyens pressurés d’impôts et de taxes parmi les plus lourds du monde, il n’a pas suffi, à notre guide éclairé, d’être mieux payé que ses homologues qui dirigent de grandes puissances : près de 20.000 euros nets, par mois,  contre 18.000 euros pour Angela Merkel, 16.800 euros, pour le Premier ministre britannique ou 17.550 euros pour Jacob Zuma ; il en veut toujours plus. De quoi être dégoûté. Jusqu’à la nausée.
                                                                   Ahmed ould Cheikh

samedi 18 février 2017

Editorial: A la sénégalaise ou à la mauritanienne ?


Lorsque, le 23 Juin 2011, les députés sénégalais entreprennent l’examen du projet de loi instituant l'élection simultanée, au suffrage universel, du président et vice-président de la République, la rue s’embrase à Dakar. Devant cet énième tripatouillage de la Constitution, fixant, à 25%, le nombre de voix pour élire un « ticket présidentiel », jeunes, syndicats, opposition et société civile décident de s’unir, pour faire échec à cette tentative du président de l’époque, Abdoulaye Wade, de placer son fils Karim sur orbite. Toute la journée du jeudi, policiers et manifestants s’affrontent avec violence. Les leaders de l’opposition battent le macadam devant l’Assemblée nationale, malgré un dispositif de sécurité sans précédent. Face à un tel déferlement de citoyens mobilisés, d’un seul bloc, contre le danger, réel, pesant sur leur démocratie et contre les gesticulations d’un démocrate devenu autocrate, le projet de loi est retiré le même jour. Début de la fin pour le pouvoir de maître Wade. Il perd, quelques mois plus tard, l’élection présidentielle.

Cela s’est passé juste à côté de nous, dans un pays voisin mais, paradoxalement, à mille lieues du nôtre, lorsqu’il s’agit d’élections, de démocratie, d’opposition, de société civile, de syndicats. Où sont, présentement, cette opposition, cette société civile et ces syndicats, face au déni de démocratie que le pouvoir s’apprête à commettre, avec le recours au congrès parlementaire pour faire passer une réforme constitutionnelle ? En vertu de quoi décide-t-il de modifier la Constitution sans une large concertation ? Et pourquoi maintenant, à deux ans de la fin de l’actuel mandat présidentiel ? Pourquoi s’il y a urgence – et il n’y en pas – ne recourt-il pas au référendum, sachant, pertinemment, que le Sénat est forclos et l’Assemblée nationale ne représente pas grand-chose, puisqu’issue d’une élection boycottée par l’opposition ? En une phrase lapidaire, a-t-il le droit de changer notre drapeau et notre hymne national sans nous consulter ?
Si elle ne veut pas rater, et pour de bon, le train de l’Histoire, l’opposition doit sortir de sa torpeur. Organiser périodiquement des meetings, des marches, des conférences de presse et autres publications de communiqués, est une chose ; agir, quand il le faut, en est une autre, sans laquelle la première reste vaine. L’opposition sénégalaise a donné l’exemple. Elle est descendue dans la rue, pour obliger le pouvoir à faire machine arrière. Ses chefs étaient à la tête des manifestants, certains ont été blessés, d’autres tabassés et arrêtés. Elle a fait preuve de détermination et de courage et, lors du second tour de l’élection présidentielle, elle s’est levée, comme un seul homme, pour faire barrage au président sortant et élire son candidat. Qu’attend la nôtre pour bouger, enfin ? Le pays part à vau-l’eau, ses ressources sont bradées, sa situation économique et sociale se dégrade, de jour en jour, et le peu de démocratie pour lequel elle se bat, depuis 1991, ne sera bientôt plus qu’un triste souvenir. Or c’est bien en forgeant qu’en devient forgeron, en agissant qu’on devient acteur, en s’unissant qu’on forme une unité. Dans une communauté d’actions courageuses et décidées. Ce n’est que d’elle que naît le « pouvoir du peuple », la démocratie, donc, directe, réelle. Tout le reste n’est que vents et mirages… 
                                                                     Ahmed Ould Cheikh

dimanche 12 février 2017

Editorial: Mauritanie-Corée du sud: kif-kif?


A Séoul, après plusieurs semaines d'intenses manifestations réclamant sa destitution, la présidente de la république de Corée du sud, Park Geun-hye, a finalement cédé aux pressions de l'opposition. Elle est empêtrée dans un scandale de corruption. Elue sous le slogan de la lutte contre la gabegie (tiens, tiens…), elle avait déclaré la guerre à la corruption, promettant de punir quiconque se rendrait coupable de malversations. Elle n’a pas tardé à en faire elle-même les frais. Sa gourou, surnommée « La Raspoutine », une confidente de l’ombre (re-tiens, tiens...), forte de son énorme influence sur les prises de décision, recevait, pour sa Fondation, d’énormes fonds d’entreprises publiques. Poursuivie, par la justice, pour trafic d’influence, abus de pouvoir et tentative de fraude, elle a été écrouée, emportant la présidente dans sa chute, obligée de démissionner après l’éclatement du scandale. Une affaire impliquant ses proches et les plus grands conglomérats du pays. Mardi 29 Novembre 2016, au cours de sa troisième allocution télévisée suivant l’explosion, le mois précédent, du « Choïgate »,  nom de sa plus proche confidente, madame Park réitéra ses excuses au peuple, pour son incapacité à contrôler son entourage (re-re-tiens, tiens…). Bizarre, comme le monde est petit. Malgré l’éloignement, les disparités d’économie et d’implantation de la démocratie, notre pays a tout l’air d’une petite Corée. Notre président, qui s’était lui aussi promis de lutter conte la gabegie, n’a pas tardé à être submergé par l’ampleur du phénomène. Si bien qu’il a fini par s’en accommoder ; s’y complaire, même. Toutes les personnes, ayant eu la main leste devant l’argent public et qui sont allées en prison ou ont été relevées de leurs fonctions, ont toutes été réhabilitées, blanchies et re-nommées à de hautes fonctions. Les exemples ne manquent pas. Une démarche qui lui a probablement été conseillée par sa gourou, puisqu’il en a lui aussi une. Qui fait parler les cauris et y va de ses consignes. Tel porte la poisse, tel voyage est fortement déconseillé, telle décision doit être prise… Très introduite, elle use de son influence pour obtenir des faveurs et des postes pour sa famille et ses proches. Elle est même devenue très fréquentable. Des hommes d’affaires, en quête d’opportunités, et de hauts responsables lui font une cour assidue pour les recommander en ‘’haut lieu’’. Un anachronisme inimaginable au plus sommet de l’Etat au 21ème siècle,  s’il vous plaît. Toute honte bue. Son existence est désormais un secret de Polichinelle et n’importe qui peut vous donner son nom. Troisième point commun : l’entourage. Incontrôlé et incontrôlable ici aussi. Il a fait main basse sur le pays. Les derniers scandales du poulpe et des terrains de Nouadhibou ont achevé de nous convaincre que tout ce qu’on nous disait n’était que slogans creux.
Mais la ressemblance s’arrête là. Le peuple coréen, qui est massivement descendu dans la rue pour demander la démission de la présidente, n’a rien à voir avec les moutons de Panurge que nous sommes devenus. Leur opposition joue son rôle à merveille et leur démocratie tourne à plein régime. Aucun militaire (ancien ou actuel) n’y a son mot à dire. Et le Parlement, qui a voté la destitution de la présidente, prend sa mission au sérieux, loin de toute ingérence de l’Exécutif. On pourrait multiplier les exemples à l’infini. Mais il arrivera bien un jour où notre rue se réveillera. Tout le monde, gourou ou pas, rendra alors des comptes. Une démocratie véritable verra le jour. Ce jour-là n’est peut-être pas loin. En attendant, supportons et… rêvons.
                                                                                                 Ahmed Ould Cheikh

dimanche 5 février 2017

Editorial: Les yeux de la tête


Depuis qu’il est rentré de ses vacances au lointain Tiris où il a pu profiter, tranquillement, avec des amis triés sur le volet, du bon temps, agrémenté de lait de chamelle et de viande d’agneau, Ould Abdel Aziz n’a guère eu le temps de souffler. Cueilli à froid, dès son retour, par la crise gambienne, il s’est déméné comme un beau diable, pour tirer son ami Yaya Jammeh du mauvais pas où il s’était empêtré, tout seul. En tentant de faire marche arrière, après avoir, dans un premier temps, reconnu la victoire de son adversaire, l’homme de Kanilaï s’est mis tout le monde à dos. A commencer par ses voisins immédiats, regroupés au sein de la CEDEAO, qui trouvaient ainsi l’occasion, inespérée, de se débarrasser, à moindre frais, d’un anachronisme en forme de petit dictateur pillant son pays, dirigé d’une main de fer, depuis vingt-deux ans, tuant et torturant ses concitoyens. Après plusieurs mises en garde, la CEDEAO s’apprêtait à passer à l’acte, pour le déloger. Jammeh n’allait donc pas à tarder à connaître le sort de Laurent Gbagbo, pris, comme un rat, sous les insultes, les coups et les quolibets de ses tombeurs. Et voilà que, vingt-quatre heures avant la fin de l’ultimatum adressé par la CEDEAO, notre Super-Aziz tombe du ciel. Premier voyage à Banjul mais son ami refuse de lâcher prise. Sans doute cherche-t-il à gagner du temps. Après une escale à Dakar, notre guide éclairé rentre à Nouakchott. Bredouille. Les troupes sénégalaises font une entrée, remarquée, en Gambie. Les avions nigérians survolent son territoire. L’étau se resserre. Alpha Condé, le président guinéen qui, tout comme Ould Abdel Aziz, ne veut pas que le rétablissement de la démocratie, en Gambie, soit comptabilisé au profit de Macky Sall, débarque à Nouakchott et embarque Aziz dans la médiation de la dernière chance. Après plus de vingt-quatre heures de tractations, les deux compères finissent par convaincre Jammeh de s’exiler en Guinée équatoriale, le seul pays qui a accepté de l’accueillir. Ils mobilisent leurs deux avions pour lui, sa famille, sa suite, ses fidèles et les biens qu’il a accumulés au fil des ans. Les Gambiens peuvent désormais souffler. Plus de Renseignements généraux, plus de police politique, plus de brigades de la mort… Mais un pays exsangue et des caisses vides.
Auréolé de cette « victoire historique de notre diplomatie », celle qui a permis de soustraire un dictateur à la justice de son pays, Ould Abdel Aziz rentre le vent en poupe. Depuis, c’est le déferlement. Sur la radio et la télévision publiques, ainsi que sur les privées (qui se sont révélées, pour l’occasion, de simples annexes du service public), les émisssions se succédent pour évoquer le « succès mémorable réalisé, par notre pays, grâce à la clairvoyance de son président ». Des anciens ministres et ambassadeurs, des professeurs, des chefs de partis, des juristes, de hauts fonctionnaires se sont relayés, sur les plateaux, pour dire tout le bien qu’ils pensent de cette « diplomatie toute en tact, vision et sagesse ».  Personne ne s’est posé la question du pourquoi Ould Abdel Aziz a tout fait pour sauver son ami de la potence à laquelle il n’aurait dû échapper, ni pourquoi roule-t-il, si les intérêts des mauritaniens de Gambie le préoccupaient tant, pour un chef d’Etat déchu, contre un président élu, ni pourquoi cherche-t-il, par tous les moyens, à s’embrouiller avec le Sénégal avec qui nous lient tant de liens ? L’heure n’était pas au questionnement mais à l’auto-satisfaction. Attention cependant aux pieds. Les chevilles enflent facilement. Œdipe, roi de Thèbes, était un homme tellement confiant, en ses jugements, qu'il ne pouvait même pas envisager s'être trompé sur un seul. Un aveuglement qui lui coûta, au final et littéralement, les yeux de la tête. Et à ceux de son peuple, hélas, maudit par sa faute.
                                                                     Ahmed Ould Cheikh