lundi 11 juin 2018

Editorial: Mode d’emploi de la gabegie (suite)

Depuis quelques jours, les journaux, les sites, les réseaux sociaux et, même, la TVM – certainement à son corps défendant – se sont tous fait l’écho d’un débat houleux à l’Assemblée nationale, entre le ministre de l’Économie et des Finances et un député pourtant encarté « parti au pouvoir ». Tout est parti d’une flèche décochée, par cet élu, lors d’une intervention devant ses collègues. Fustigeant les disparités de salaires dans la Fonction publique, il n’a pas hésité à déclarer qu’une seule personne gagne vingt-cinq millions de nos anciennes ouguiyas par mois. Le tonitruant ministre de l’Économie, qui se sentait certainement visé, sort alors de ses gonds et s’attaque frontalement à Ould Babana, le député de Barkéol, auteur de la sortie. Ce dernier revient à la charge, lors de la plénière suivante, et cite nommément Ould Djay, disposant de comptes au Trésor public, alimentés par la Douane et les Impôts,  au motif de lutte contre la fraude, et dans lesquels il puise à sa convenance.  Le député demande même à l’Assemblée de désigner une commission parlementaire pour vérifier ses dires et s’engage à présenter sa démission sur le champ,  si ses propos se révèlent erronés. Clair comme de l’eau de roche.
Pour toute réponse, Ould Djay fait fuiter, dans la presse, le relevé d’un compte d’où quarante-cinq millions d’anciennes ouguiyas ‘’seulement’’ se sont évaporés, en cinq mois. Du travail d’orfèvre. D’importantes sommes ont été retirées, par un porteur indéfini. Si, comme il le prétend, Ould Djay n’a rien à se reprocher, pourquoi n’exige-il pas, lui-même, une commission d’enquête parlementaire, pour le disculper ? Cela le grandirait et contribuerait grandement à faire éclater la vérité. Mais il n’y a aucune chance qu’il en soit ainsi. La gestion de cette manne est entourée d’une telle opacité que personne, surtout pas le premier concerné, n’a intérêt à ce que certains détails soient dévoilés. Telle une boîte de Pandore qu’il faut éviter soigneusement d’ouvrir. Pourtant, celui qui se veut champion de la bonne gestion et de la transparence n’est pas exempt de tout reproche, au moins sur ce dossier. Il suffit de voir sa réaction, pour se rendre compte qu’en cette affaire, il y a bel et bien anguille sous roche. Accusé de prodigalité envers lui-même, l’homme se veut paradoxalement champion de la rigueur budgétaire. C’est lui qui a réduit à néant les budgets de fonctionnement des sociétés d’État, des ministères et autres projets ; exigé que tous les salaires, même ceux des employés des sociétés financièrement autonomes, soient payés par le Trésor public ; privé les enseignants des indemnités de craie et d’éloignement ; refusé la moindre augmentation de salaire aux médecins. Un statisticien devenu économe, par intermittence, gérant le budget de l’État à sa convenance.  Libérant des milliards pour les uns et refusant le minimum vital aux autres. Comme l’Imprimerie nationale dont les employés n’ont pas vu la couleur de l’argent depuis trois mois. J’évoquais, il y a quinze jours, le mode d’emploi de la gabegie. Je ne m’attendais évidemment pas à ce qu’un député UPR en demande une notice explicative. Une bonne suite… en attendant quelle fin ? En tout cas et au nom de tous, merci, monsieur Ould Babana !
                                                                           Ahmed Ould Cheikh

samedi 2 juin 2018

Editorial: Coûteux programme de pauvreté

Félicitations, monsieur le Président ! Le slogan de votre campagne de 2009 était bel et bien prémonitoire. Votre vœu a été exaucé. Vous êtes devenu, comme vous le vouliez, le président d’un pays dont 89% sont (devenus) pauvres. Champion du monde de la misère, à défaut de l’être en autre chose. Et ce n’est pas de la littérature ou des « accusations sans fondement », comme dira, demain, le porte-parole du gouvernement : dans un rapport préparé par les Nations Unies, avec le concours de la Ligue Arabe et de l’Université d’Oxford,  tout récemment publié, le niveau de pauvreté extrême, dans dix pays arabes, dépasse 13%. Avec des disparités entre eux. Ainsi le pourcentage de pauvres est de 69% au Yémen, 73% au Soudan et… 89% en Mauritanie. Mais c’est quoi, la pauvreté ? Le rapport donne des indications précises : une situation économique où l’individu n’a pas un revenu minimum qui lui assure l’alimentation, l’habillement, l’éducation et les soins. Avec, en corollaire, des inégalités sociales qui entraînent, à leur tour, chômage, faim et mendicité.
Serions-nous donc pauvres à ce point qu’on ne s’en rende même plus compte ? Comment un pays, qui dispose d’autant de richesses naturelles (fer, poisson, cuivre, or et autres métaux précieux), d’un potentiel agricole immense et de ressources animales aussi importantes, peut-il être dans une telle situation ? Ça devrait tous nous interpeller, quand même ! Qu’avons-nous fait de toutes ces recettes générées par l’exportation de nos ressources minières et des financements obtenus auprès de nos partenaires ? Pourquoi la majorité d’entre nous n’a ni logement décent, ni eau courante, ni électricité, ni éducation de qualité, ni soins ? Qu’un pays d’à peine 3,5 millions d’habitants, riche à ce point, soit en queue de peloton des pays pauvres, il y a véritablement de quoi s’interroger.
Il y a une décennie, notre objectif était d’atteindre le point d’achèvement de l’Initiative PPTE (pays pauvre très endetté) pour avoir droit à l’effacement d’une partie de notre dette multilatérale. Nous l’avons atteint et nous avons été « achevés ». Notre dette a été épongée mais nous n’en avons pas été, pour autant, plus riches. Au contraire, nous ne cessons, depuis près de dix ans, de nous enfoncer dans la misère. Pourtant avec la hausse des prix des matières premières, enregistrée il y a quelques années et les financements extérieurs, le pays n’a jamais obtenu autant de ressources. Où est donc le problème ?  Dans la mauvaise gestion, le détournement, la corruption, les mauvais choix, l’absence de vision,  les projets coûteux, l’incompétence, le népotisme, la gabegie. Bref, il est dans cette Mauritanie nouvelle où une infime minorité est choyée et la grande majorité oubliée. Jamais, en effet, depuis l’avènement de l’Azizanie, les inégalités sociales n’ont été aussi fortes, les pauvres aussi nombreux et la mendicité aussi voyante. Et aussi paradoxal que cela puisse paraître, des individus, partis de rien, sont devenus milliardaires, comme par un coup de baguette magique. Bénéficiant de marchés et de passe-droits, ils ont fait main basse sur tout ce qui bouge, ne laissant même pas des miettes aux autres. Avec un acharnement de tous les instants à faire, d’Ould Abdel Aziz, un incontestable président des pauvres… au prix de l’honneur, de la fraternité et de la justice. Une république non-islamique, donc, par soustraction successive...   
                                                                                                      Ahmed Ould Cheikh

lundi 28 mai 2018

Editorial: gabegie, mode d'emploi

Lorsqu’il s’est emparé du pouvoir par la force, en 2008, tout simplement parce qu’il venait d’être limogé par un président de la République qui en avait les prérogatives, Ould Abdel Aziz s’est tout de suite fait le « champion », toutes catégories, de la lutte contre la gabegie. Un thème porteur, tant le pays a souffert de la prévarication et du détournement des deniers publics, sport favori  des fonctionnaires et autres hauts responsables. Dans une impunité totale. Lors de ses meetings et sorties médiatiques, le nouveau chef de l’État ne cessa de pourfendre la gabegie et les gabegistes. Un ancien premier ministre, des anciens directeurs de société, de hauts fonctionnaires et des présidents de conseils d’administration furent même envoyés en prison, en 2009. Ils y resteront le temps,  chacun, de payer, au Trésor public, une confortable caution. En liberté provisoire, ils ne seront jamais jugés, pas plus que ne le seront d’autres, voués aux gémonies puis réhabilités, par le seul fait du prince. Ce qui a fini de convaincre que la lutte contre la gabegie n’était qu’un slogan. Sans plus. En quelques années, beaucoup d’eau a, en effet, coulé sous les ponts. Et le naturel est revenu au galop. Le népotisme est redevenu la norme. Les marchés publics sont attribués, ouvertement, aux plus disants, sans possibilité de recours pour les recalés. Les marchés de gré à gré ne se comptent plus.  Quelques exemples suffisent, pour démontrer combien la situation est devenue pire qu’avant. Il y a quelques années, le marché d’aménagement de milliers d’hectares, dans la zone de Keur Macène, fut attribué à la société franco-marocaine STAM et donna lieu à une terrible surfacturation. Alors que l’hectare aménagé coûte entre 900.000 et un million d’anciennes ouguiyas,  STAM l’a fait payer trois millions à l’État. Une énorme commission – on parle de deux à trois milliards – a été versée aux intermédiaires (dont certains ne sont pas n’importe qui) et a servi, entre autres, à l’achat d’appartements au Maroc et à Las Palmas. Un secret de Polichinelle jalousement gardé. La centrale dite duale de Nouakchott de 180 mégawatts est revenue à la société finlandaise Wartsila dont l’offre est pourtant plus chère, de 30 millions d’euros, que le suivant immédiat. On parle ici encore d’une commission de dix millions d’euros, si l’on en croit l’ONG Sherpa spécialisée dans les biens mal acquis. L’an dernier, pour éviter que l’eau de pluie ne se perde dans une région qui en a tant besoin, l’Etat décide de construire un barrage, sur l’oued Seguellil, non loin d’Atar. L’ENER, la SNAAT et ATTM soumissionnent. Cette dernière offre six milliards d’ouguiyas et gagne le marché. A sa grande surprise, on lui intime l’ordre de le sous-traiter à STAM (tiens, tiens…). Son directeur général hésite. Il est menacé de limogeage, s’il ne s’exécute pas. Il demande une lettre officielle pour se couvrir. Le ministère de l’Agriculture l’envoie dans la minute. STAM commence des travaux dont l’impact est quasi-nul sur la région. Pire, il y a quelques mois, un avenant de deux milliards d’ouguiyas lui a été accordé. Vous en voulez encore, des exemples ? Le marché du dragage d’un affluent du fleuve Sénégal, Leweija, non loin de R’kiz, est en train de provoquer des remous. Alors que l’appel d’offres prévoit que ce genre de travaux ne peut être exécuté que par des sociétés disposant du matériel nécessaire et déjà réalisatrices de travaux similaires, il a été attribué à un groupement qui constitue en lui-même une aberration puisqu’il est composé d’une société publique (SNAAT) et d’une société privée (la MTC, filiale du groupe Ghadda à qui l’ENER et ATTM ont sous-traité énormément de marchés de routes), sans aucune expérience en ce domaine. Le comble est que ce groupement est plus cher d’un milliard quatre cent millions que la société ERB (3,4 milliards contre 1,9 milliard). L’affaire fait actuellement grand bruit mais, comme celles qui l’ont précédée, elle finira par s’éteindre. En somme, la lutte contre la gabegie aura permis, au pouvoir, de mieux la connaître… pour mieux la « contrôler ».
                                                                                     Ahmed ould Cheikh

dimanche 20 mai 2018

Editorial: A rebours de l'Histoire

Il est vraiment bizarre, ce pays ! Au moment où des centaines de milliers de pauvres citoyens et leur cheptel font face à une famine et une sécheresse implacable, dans une démission totale de l’Etat, d’autres courent dans tous les sens et (se) dépensent sans compter, pour récolter quelques unités de base au profit de l’UPR, le parti/Etat qui n’a jamais autant mérité son nom. Rarement un parti dont l’avenir est plus qu’incertain, avec le départ quasi assuré de son fondateur en 2019, n’aura suscité autant de convoitises, de coups bas et de coups fourrés. Chacun veut, en mobilisant un maximum de « militants », se positionner en vue des prochaines échéances, quitte à utiliser tous les moyens. Jamais, en effet, la guerre des tendances n’a été aussi forte. A tel point que le parti risque d’en sortir avec de sérieux dégâts. Mais, de cela, Ould Abdel Aziz ne semble point se soucier. Pourvu que le petit peuple soit occupé.
C’est dans ce contexte de sécheresse, de famine, de disette et de division que ceux qui sont censés donner le bon exemple, je veux parler de nos oulémas, se fendent d’une déclaration, au sortir d’une audience avec Ould Abdel Aziz, demandant, ouvertement, un troisième mandat pour « parachever l’œuvre de construction nationale ». Œuvre de déconstruction, sans nul doute, devraient-ils dire. Déconstruction de l’école publique que ne fréquentent plus que les pauvres dans l’impossibilité de payer, chaque mois, 5000 anciennes ouguiyas par enfant en établissement privé. De la santé qui agonise et n’arrive même plus à prodiguer les premiers soins. De l’administration publique qui n’est plus que l’ombre d’elle-même et dont les premiers postes sont occupés par des parachutés sans autre référence que d’opportuns liens de parenté.  De la justice aux ordres, au comble de l’injustice et soumise, les yeux fermés, à l’exécutif. Des marchés publics attribués dans une opacité totale, banalement aux plus disants, sans aucun recours pour les injustement recalés. De l’agriculture qui continue d’absorber des milliards, sans résultats probants. Déconstruction des sociétés publiques qu’on dissout les unes après les autres, jetant à la rue des milliers de pères de famille auxquels on refuse de payer jusqu’à leurs droits. De la loi et des règlements qu’on viole tous les jours, au vu et au su de tous. Du texte fondamental qu’est la Constitution qu’on foule du pied, continuellement depuis 2008. 
De quelle œuvre de construction parlent donc nos vaillants oulémas ? De quelques kilomètres de route tellement mal faits qu’ils se fissurent en un éclair ou se diluent dans l’eau à la moindre averse ? D’un ou deux centres de santé ? D’un canal d’irrigation ou d’un barrage ? Demandons-nous à qui ces « réalisations » ont été attribuées, ce qu’elles ont coûté au Trésor public et vous aurez une idée de cette nouvelle forme de gabegie qui met les finances publiques à rude épreuve et nous endette jusqu’à la moelle. Une lucidité que nos oulémas s’interdisent par crainte de quel pire ? Ou en l’espoir de quels illusoires dividendes, comme au bon vieux temps tayeux ? Une sclérose de l’esprit, dans l’un et l’autre cas. Pas vraiment bizarre, contrairement à ce que je disais en exergue. Du moins pour ceux qui marchent à reculons. C’est-à-dire, à rebours de l’histoire… et des aspirations des gens.
                                                                          Ahmed Ould Cheikh

dimanche 13 mai 2018

Editorial: De Charybde en… Iznogoud, sauce mauritanienne ?

Lors de la campagne d’implantation du parti-Etat en cours, un fait marquant ne semble pas avoir attiré toute l’attention que mérite son importance. Personne ne l’a dénoncé, pas même l’opposition, si prompte à crier haro sur le baudet, dès la première occasion. Je veux parler de la présence, aux premières loges et, parfois même, à la tête des commissions d’implantation, de ministres et autres hauts (et moyens) fonctionnaires. Payés par l’argent du contribuable, ils n’ont pas hésité, conformément à des ordres venus « d’en haut » et qu’ils ne peuvent enfreindre, à abandonner leurs postes, de longues semaines durant, pour les besoins d’une campagne électorale avant l’heure. Ce qui équivaut, ni plus ni moins, à un détournement de deniers publics. On ne peut pas être dépêché par un parti, soit-il au pouvoir, et prétendre à ses émoluments, comme si l’on était en mission pour l’État. Mais il y a tellement longtemps que ce genre de pratiques a cours qu’on ne s’en offusque plus. Niveau zéro de la gabegie, pourrait-on dire, comparé autres détournements en tous genre, aux marchés de gré à gré, aux commissions faramineuses, aux projets inutiles mais générateurs de revenus… pour certains ; et aux « éléphants blancs » (Projet sucre, usine de lait, aciérie, etc.) qui ont englouti des milliards pour rien. Les exemples ne manquent pas. Ce n’est pas pour rien que, malgré l’embellie des prix des minerais (source, ces dernières années, de recettes-record), notre endettement avoisine les 90% du PIB. Soit près de quatre milliards de dollars, sans compter la dette du Koweït qui risque ne jamais être épongée. Certes, il se trouvera bien un flagorneur ou deux qui viendront nous chanter, sur une chaîne nationale ou internationale, que ce régime a réalisé un aéroport, quelques centaines de kilomètres de route, un ou deux hôpitaux, une centrale électrique… Mais il suffit juste d’un petit calcul pour se rendre compte de la supercherie. L’aéroport a été construit en échange de terrains d’habitation, la centrale duale a été attribuée à la société finlandaise Wartsila, pourtant 30 millions d’euros plus chère que le moins disant ; les autres centrales, éolienne et solaire, sont des dons. La route Nouakchott-Rosso est financée gracieusement par l’Union européenne. Hors cet extra, les dettes s’accumulent… Où est donc parti tout cet argent dont nous laisserons l’ardoise, aux générations futures qui s’attendaient sans doute à mieux ? Interrogeons Ould Djay, notre Superman de service. L’homme qui gère les relations avec les bailleurs de fonds, supervise la politique de développement, chapeaute tous les projets, dirige le Budget, le Trésor et les Impôts, donne son feu vert à la moindre augmentation de salaire du moindre employé de la moindre entreprise publique, calcule lui-même les droits des compressés des sociétés publiques (en plus d’autres prérogatives) et dont le cabinet dispose, désormais, d’un budget de 2,8 milliards de nos anciennes ouguiyas, cet homme aux mille bras trouve le temps d’aller battre campagne pour l’UPR, dans son Brakna natal. Et se permet même de défier des généraux. L’homme, vous dis-je, ne se sent plus. Il se voit pousser des ailes. Et tel le vizir Iznogoud, aimerait bien être calife à la place du calife.
                                                                                             Ahmed ould Cheikh

dimanche 6 mai 2018

Editorial: Le poids des mots

Lors d’une conférence de presse, organisée dimanche  28 Avril au siège de l’UPR, maître Sidi Mohamed ould Maham, son secrétaire général,  a fait une déclaration d’une extrême gravité mais qui n’a pas eu l’écho qu’elle mérite. L’opposition préférant, comme à son habitude, marcher seule ou en soutien à d’autres. Ould Maham a, en effet, déclaré, ni plus ni moins, que « le problème de la candidature d’Ould Abdel Aziz pour un troisième mandat ne se pose pas, d’un point constitutionnel, mais si une majorité le réclame, il faut respecter son point de vue ». Et d’ajouter : « Le fait de réclamer un troisième mandat n’est pas un crime, les députés qui le demandent sont protégés par la loi, la Mauritanie tout entière est attachée au Président  et il suffit juste de modifier les articles limitant les mandats, si c’est l’avis de la majorité ». Le ton est donné par ce premier pavé dans la mare. Jeté pas par n’importe qui. Par le président du parti au pouvoir, qui sait de quoi il parle et qui a eu, nécessairement, le feu vert de qui vous savez, pour s’aventurer sur un terrain aussi glissant. Après la sortie du Premier ministre, il y a quelques mois à Tintane, qui avait déclaré, en visite privée, que « le système restera au pouvoir en 2019 », et celle, beaucoup plus explicite d’Ould Maham, d’autres suivront, dans les jours à venir. Une façon de préparer l’opinion au nouveau coup de Trafalgar que voudrait donner Ould Abdel Aziz à la Constitution, après celui de 2008. Il serait naïf de croire, un seul instant, qu’un putschiste invétéré remettra le pouvoir de son plein gré, malgré ses déclarations répétées sur son respect du texte fondamental. Un travail en profondeur est déjà entamé, avec l’implantation de son parti (qui revendique plus d’un million d’adhérents sur une population de moins de quatre millions), la mise en place d’une commission électorale qui n’a d’indépendant que le nom et les sorties de hauts responsables du parti et de l’Etat… avant l’estocade finale ? Qui interviendrait, à coup sûr, après les élections législatives, régionales et municipales que le parti/Etat remportera, haut la main, avec le soutien de l’administration et d’une CENI fantoche. Comme en 2013, lorsque le pouvoir distribua les sièges de député à sa convenance, et en 2017, lors du referendum dont le taux de participation a, selon les chiffres officiels, dépassé les 50 %, alors que personne ou presque n’avait voté. La participation de l’opposition aux futures échéances changera-t-elle la donne ? Dans un système où le pouvoir, juge et partie, contrôle le scrutin en amont et en aval, sans se concerter avec personne, il est illusoire de penser qu’il va se laisser (a)battre. Rappelons, à cet égard, une phrase de sa dernière interview à Jeune Afrique. Lourde de sens, elle avait échappé à beaucoup de monde. Répondant à une question sur l’adoption par le gouvernement d’une loi plus sévère sur l’apostasie, Ould Abdel Aziz avait répondu : « Le peuple a voulu qu’il en soit ainsi et la loi est l’émanation du peuple ». Cette réponse va-t-elle, ces jours ou mois prochains, nous écraser de tout son poids ?

                                                                                                           Ahmed ould Cheikh

lundi 30 avril 2018

Editorial: Combien d'anguilles sous la roche?

Un premier pas vers des élections non apaisées et non consensuelles a été franchi, la semaine dernière, par le pouvoir, avec la mise en place d’une commission électorale qui est tout sauf représentative. La commission de désignation, composée d’éléments provenant de la majorité et de l’opposition dite dialoguiste, n’a pas lésiné sur les… liens de parenté.  Priorité donnée au frère, au neveu, au beau-frère, au cousin. Ne dit-on pas, à juste titre, que charité bien ordonnée commence par soi-même ?  Et l’on veut ensuite nous faire gober que cette CENI sera impartiale, à équidistance de tous les candidats. Le vivier où l’on pouvait puiser était pourtant énorme : le pays regorge de cadres, retraités ou en activité, capables de relever le défi. Mais qui s’en soucie ? Qui a intérêt à ce que les futures élections se déroulent dans la transparence ? Pas le pouvoir, en tout cas, qui a, sciemment, sabordé les négociations secrètes avec l’opposition, pour l’amener au boycott, comme en 2013, lorsqu’elle lui a laissé le champ libre, faisant élire une assemblée à sa botte  et à qui il fait avaler toutes sortes de couleuvres. Avec quelques députés de Tawassoul et de l’opposition modérée s’efforçant de faire entendre leur voix, sans beaucoup de succès.
Mais la manœuvre, cette fois, a échoué. L’opposition – moins le RFD, certes –  telle que regroupée au sein du FNDU, a annoncé qu’elle participera aux futures consultations. Contre vents et marées et qu’elle ne se laissera plus faire. De chaudes empoignades donc en perspective entre le pouvoir, dont le bilan ne plaide guère en sa faveur, et une opposition qui ne lui fera aucun cadeau. Les hostilités ont d’ailleurs déjà commencé. Sur Twitter, Facebook et autres déclarations à la presse. Les deux camps s’accusent mutuellement d’avoir fait fuiter l’information, pour faire échouer des négociations secrètes sur le point d’aboutir.
Sentant le danger que lui fera courir la participation de l’opposition, si les élections se déroulent normalement, le pouvoir a voulu prendre les devants. En décidant de lancer l’opération de redynamisation et d’implantation de son parti, Ould Abdel Aziz joue sur deux fronts. Activer son parti, en battant le rappel de ses troupes, et disposer d’un outil capable de lui faire gagner les futures élections, avec le concours de l’Etat, de l’Armée, des fonctionnaires, de l’administration territoriale et des notabilités, sous les yeux d’une fantomatique CENI qui n’a d’autre rôle que de cautionner la mascarade. Convaincre, ensuite, les récalcitrants, ceux qui ont pris ses déclarations sur son départ pour argent comptant, qu’il a encore beaucoup d’idées derrière la tête et qu’il faut compter avec lui, après 2019. Comment ? La question que tout le monde se pose.  Va-t-il changer d’avis entretemps, s’il obtient une majorité confortable à l’Assemblée nationale, d’où l’idée d’activer son parti ? Compte-t-il en prendre la tête et garder ainsi son mot à dire, dans la gestion du pays ? Ou ne s’agit-il que de manœuvres, pour préparer le terrain au successeur qu’il se sera choisi ? Il n’y a donc pas qu’une anguille, sous la roche…
                                                                                          EDitoirAhmed Ould Cheikh