dimanche 10 décembre 2017

Editorial: Tout nouveau, tout beau?

Le nouveau drapeau, cher à notre guide éclairé, a été enfin hissé le 28 Novembre, le nouvel hymne aussi chanté, la nouvelle ouguiya sera mise en circulation à partir du 1er Janvier prochain. La Mauritanie nouvelle est en marche. Militaire. Au forceps. Dans la douleur. Alors que personne n’en veut. Les sénateurs en premier, qui ont pris leur courage à deux mains pour dire non. Le peuple ensuite, en boudant les urnes, lors du referendum qui devait permettre son éclosion et qui ne fut qu’une mascarade sans nom. Elle verra le jour, malgré tout, « contre vents et marées », à l’instar de celle du Père fondateur. Sauf que l’avatar du « président-(re)fondateur » cher à l’humoriste Mamane sera l’exact opposé de sa matrice : divisé, écartelé, injuste et insipide. Feu Mokhtar ould Daddah faisait l’unanimité, par son charisme, son sens du sacrifice, sa vaste culture, sa diplomatie hors normes et son désintérêt pour les biens matériels. Il n’avait, en effet, ni comptes en banque garnis, ni marchés, ni banques, ni terrains bien placés, ni matériel de BTP à louer. Il avait fait don de sa personne à la Mauritanie. Faites la différence avec ce que nous endurons, depuis 1978 et, surtout, depuis 2008. Et vous verrez que c’est le jour et la nuit. Nous sommes devenus une république bananière où le chef a droit de vie et de mort sur nous, décide de tout et n’en fait qu’à sa tête. Il a multiplié notre dette à l’infini et s’apprête à diviser notre monnaie par dix, tout comme ses promesses électorales. Une autre façon de nous tourner en bourrique, en dévaluant l’ouguiya en douce, conformément aux injonctions du FMI. Mais la pilule sera d’autant plus dure à avaler que le pouvoir d’achat est largement érodé, les salaires stagnent et les prix flambent. Si l’on ajoute, à ce sombre tableau, l’implacable sécheresse, la situation risque de ne pas être de tout repos, pour un pouvoir largement décrié. Et qui ne tente, en rien, de remonter la pente. Au contraire, il multiplie ses ennemis, à l’intérieur et à l’extérieur. A couteaux tirés avec les sénateurs, les journalistes, les syndicalistes et tout un peuple à qui il n’offre ni enseignement de qualité, ni système de santé fiable, encore moins de justice sociale. Il ne s’entend avec aucun de ses voisins immédiats. Pire, il se permet même de divulguer, à travers les réseaux sociaux, des messages où l’on entend des chefs d’Etat étrangers discuter avec un membre de son opposition en exil. Une monumentale erreur diplomatique qui risque de lui porter un grave préjudice et écorner un peu plus son image. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien qu’il a boudé l’important sommet UE/Afrique qui vient de se tenir à Abidjan. Il se déplaçait pourtant pour beaucoup moins que ça. Notre diplomatie, vous dis-je, n’est plus ce qu’elle était.
Quelles perspectives, alors, pour un pays à bout de souffle, endetté jusqu’à la moelle et dont les principales sources de devises se réduisent comme peau de chagrin ? Le gaz en 2020-2021 sur lequel se fondent, désormais, tous les espoirs ? Comme le gisement pétrolier de Chinguitti, il risque de n’être, lui aussi, qu’une (nouvelle) chimère. Le Sénégal et la Mauritanie, qui se partagent le champ gazier de Tortue, n’ont toujours pas signé l’accord sans lequel la compagnie BP ne pourra démarrer la mise en place des installations, en vue  de son exploitation. Le Sénégal, sur lequel la France exerce une énorme pression pour ne pas signer, ne fait pas montre de trop d’empressement. Il détient déjà un champ équivalent, Yakaar, dont l’exploitation commencera au cours des prochaines années, ainsi qu’un autre, de pétrole celui-là (dénommé SNE), et qui produira 125.000 barils/jour. Mais pourquoi, vous demandez-vous, la France interviendrait-elle dans ce dossier ? Parce qu’elle reproche, à Ould Abdel Aziz, d’avoir exclu Total, de traîner les pieds, dans la mise en place de la force conjointe du G5 Sahel, et de lui avoir fait faux bond, lors de l’opération Serval, en 2013, au Mali. De quoi irriter l’ancienne puissance coloniale qui voit toujours d’un mauvais œil qu’un membre de son pré carré pépie à son gré. Bref, aussi nouvelle qu’elle paraisse, la Mauritanie d’Ould Abdel Aziz n’a pas la côte du marché. Et végète ce faisant, dans nos pires travers nationaux : vue courte, opportunisme au jour le jour, repliement identitaire et tout le tintouin pour le triomphe programmé de la zizanie… Tout nouveau, peut-être, mais tout beau, il n’y a que les autruches, la tête bien enfoncée dans le sable, pour en frétiller d’aise.
                                                                                              Ahmed Ould Cheikh

dimanche 26 novembre 2017

Editorial: Bas-fonds....

Ould Mkhaitir, l’auteur de l’article blasphématoire contre le prophète Mohamed (PBL), a-t-il été libéré ? Est-il gardé au secret, en lieu sûr ? Depuis que la Cour d’appel de Nouadhibou l’a condamné, la semaine dernière, à deux ans de prison ferme (une peine qu’il a déjà purgée), il est, en tout cas, devenu libérable. Mais, devant la colère de la rue, chauffée, dès le premier jour, à blanc et sans aucune discernement, par le Président lui-même déclarant que le fautif serait sanctionné sans aucune pitié, le pouvoir a été obligé de faire machine arrière. Ould Mkhaitir ne sera pas libéré, a-t-il fait savoir, tant que le pourvoi en cassation, introduit par le Parquet, ne sera pas examiné par la Cour suprême. Malgré la pression des Occidentaux (dont certains envoyèrent des représentants, au procès de Nouadhibou, alors qu’ils ont gardé le silence, lorsqu’un sénateur, arrêté sans raison, fut amené, enchaîné, au tribunal de Nouakchott), il y a de fortes chances que le forgeron contestataire reste encore, quelque temps, en prison. Le temps que la rue se calme ou… passe à autre chose. Justement, cet autre chose vient de lui être offert, sous forme d’enregistrements, à l’instar de ceux attribués à Ould Ghadda, lorsque son téléphone fut confisqué, en Mai dernier, par la gendarmerie de Rosso. Cette fois, c’est un autre opposant qui fait les frais de ces méthodes dignes de la mafia calabraise. Moustapha ould Limam Chavi, une des figures de proue de l’opposition en exil, qui a fait l’objet, lui aussi, d’un mandat d’arrêt international de nul effet, en est la vedette. Son téléphone était apparemment sur écoute. Avant que Whatsapp ou Telegram ne proposent des solutions. On a ainsi divulgué des discussions anodines avec des journalistes et, beaucoup plus grave, avec des présidents étrangers. Que vont penser ces chefs d’Etat de nous ? Qu’il est loin le pays qui enfanta Mokhtar ould Daddah dont l’aura dépassait les frontières de l’Afrique ! Notre pays serait-il tombé si bas pour s’adonner à ce genre de barbouzeries ?  Acharné à détruire et déconstruire ce que les bâtisseurs ont élevé, des décennies de labeur durant, Ould Abdel Aziz n’a pas plus de programme pour relever le niveau de vue que de vie des citoyens. Il survit d’expédients, au jour le jour : déshabiller un manifestant en pleine rue et le promener devant les gens ; condamner à trois ans de prison ferme un étudiant, pour simple jet de chaussure ; avilir l’opinion publique, entre mensonges éhontés et demi-vérités, avant de s’y lier ; profiter d'un banal accident de circulation, pour saisir les téléphones d'un opposant, et fuiter leur contenu, via des sites affiliés à la police politique ; fouiner dans la vie privée de tout celui qui le critique… Une fange sans nom suinte de la déliquescence d’un ego boursouflé, inonde la vie du pays, tend à le noyer dans des marécages de corruption, courtes vues, amalgames, confusions. Constat sans appel : c’est, tout simplement, parce qu’il est incapable de s’élever lui-même – pire, de se risquer à la moindre autocritique – qu’Ould Abdel Aziz s’applique à abaisser la Mauritanie. Jusqu’à quelle révolte, Seigneur Dieu, de notre âme populaire ?
                                                                                         Ahmed Ould Cheikh

dimanche 19 novembre 2017

Editorial: Du beurre dans les nouilles, en pointillé…

Les besoins d’argent, quasiment tout le monde en a. La question pendante, pour y faire face, reste : à quel prix ? Et la réponse navigue, souvent, entre modération de conscience et souci de respectabilité. Des paramètres particulièrement virulents, dans le domaine de la communication où la crédibilité est essentielle. C’est une lutte de tous les jours pour éviter le piège du peshmerguisme*, tombe classique des plumes et des titres. Alain Faujas, de Jeune Afrique, n’en disconviendra pas. Quels trésors d’ingéniosité ne déploie-t-il pas pour habiller une des plus prolifiques tirelires du journal, « Le Plus de JA », d’une malhfa (voile mauritanien) de sérieux ?
Malhfa, dis-je, car son édition N°2965, du 5 au 11 Novembre derniers, est justement consacrée à la Mauritanie. Sous le titre : « L’avenir en pointillé », juste assez ambigu pour paraître objectif ; voici l’envoyé spécial de « Jeune-à-fric » à Nouakchott commis à dresser un portait doucereux de notre situation nationale où « Aziz en position de force » grâce, notamment, à la « Renaissance d’une armée » – un argument frappant, c’est certain, pour des PTF tétanisés par la menace terroriste – disposerait « De bons augures pour battre le fer », en dépit d’une dette nationale ramenée miraculeusement à 70% du PIB, une fois escamotés, via petite note de bas de page, les 30% dûs aux koweitiens, alors que le président d’Algold resources s’enthousiasme des « excellents résultats » obtenus par sa grosse société et son petit partenaire mauritanien.
Bref, le contenu de ce « Plus » ne se gêne pas pour contredire son titre, en suggérant un avenir en… rose. Le pointillé se résumant, au final, à l’incertitude, quant au choix, par l’omnipotent chef de l’Etat, de son successeur. Un choix d’autant plus important que « l’opposant » de service retenu, par Alain Faujas, pour illustrer « l’impartialité » de son papier, ne se gêne pas de lui rappeler, que « nous nous opposons aux programmes, pas aux personnes ». Autre splendide ambiguïté, tout-à-fait dans la tournure d’esprit de cet éminent manieur de boubou en tout sens, dont on comprend aisément qu’elle ait pu subjuguer notre pauvre collègue enchaîné à sa galère d’apologie masquée.
Une apologie à usage international évidemment exclusif. Si ce n’est, bien sûr, les dithyrambistes attitrés du pouvoir, au demeurant beaucoup plus achalandés, eux, en verroteries complaisantes, nul, en Mauritanie, n’en serait dupe : l’harassant quotidien parle de lui-même et, comme je le disais en exergue, les besoins d’argent, quasiment tout le monde en a. Ici probablement plus rudement qu’ailleurs : c’est de la survie journalière qu’il s’agit, pas de beurre dans les nouilles ; très prosaïquement, les nouilles elles-mêmes. La transparence de la melhfa proposée par Alain Faujas tombe mal, à l’orée d’une saison froide qui s’annonce particulièrement pénible, cette année, après le déficit pluviométrique qu’on sait. Par chance, les populations qui seront les plus touchées n’ont pas accès à la littérature jeune-afriquée. Les lecteurs attitrés de J.A. n’en entendront donc pas les clameurs d’indignation, seule réelle objectivité, pourtant, du pointillé d’un très incertain avenir mauritanien…
                                                                                                    Ahmed ould Cheikh


*Expression utilisée en Mauritanie pour évoquer  ceux qui se disent journalistes (alors qu’ils n’ont rien à voir avec le métier) et se vendent au plus offrant

dimanche 12 novembre 2017

Editorial: A Kantaki, Jazuka, Rasshmar et autres fantômes…

Sur Cridem et divers forums, des anonymes m’attaquent souvent. Toujours aussi prompts à défendre Ould Abdel Aziz qu’aux premiers jours de la Rectification – une erreur dont ils pourraient s’honorer, en en revendiquant le droit – ils ont, malheureusement pour eux, également gardé cette pleutrerie d’évoluer masqués. Aveu implicite de leur honte à assumer des « idées » dictées par leurs commanditaires et/ou précaution en vue de « l’après-Aziz », la survivance de cet archaïsme révèle combien la dissimulation demeure une des tares les plus obsédantes de notre culture. En se préservant la possibilité d’un double-jeu, ces flagorneurs pensent, peut-être, garder en main toutes les cartes. Alors qu’ils ne font, en réalité, que se les brouiller. S’en gommer le sens, y devenir fantômes… Ce qui leur reste d’esprit – s’il leur en reste – ne sait plus, n’ose plus lire la réalité. Ce n’est donc pas en ce qu’ils m’agressent qu’ils sont condamnables mais en ce qu’ils se dénient leur propre liberté d’expression et, partant, l’essence même de la démocratie.
Il y a neuf ans, presque jour pour jour, le 11 Novembre 2008 très exactement, je leur rappelais, en ces mêmes colonnes, que le « pouvoir du peuple » – demo-cratia, en grec – c’est, précisément, le débat. Libre, ouvert, éventuellement contradictoire. De mon point de vue, de là où je me situe, voici ce que je vois, voici ce que je pense. C’est, évidemment, une vision relative et j’en suis d’autant plus intimement persuadé que je suis croyant en l’Absolu, Un, Unique et Enjeu suprême. Aussi fais-je appel à ton point de vue qui, même radicalement opposé au mien, même si je le combats, va nous enrichir tous. Nous approcher, tous ensemble, de l’inaccessible Vérité totale.
C’est cet hymne à la diversité, cette foi en ce que Dieu nous a créés relatifs au dessein de nous enrichir mutuellement, que Le Calame entend, chaque semaine, exalter. Kantaki, Jazuka, Rasshmar et consorts, Ould Abdel Aziz ou Ould Bouamatou, venez vous y dire ! Signez vos articles, publiez vos photos, racontez votre parcours, vos angoisses, vos complexes, vos envolées, vos espoirs : les vôtres, ceux qui vous font ce que vous êtes, vous-mêmes et pas votre voisin ni votre voisine. En vous écrivant, vous vous lisez : vous écrivez et lisez le Réel. C’est au prix de ce courage que la Mauritanie y avancera. Y avance, en dépit des survivances archaïques. Et, certes, si nous avons pris le parti de privilégier, d’abord, la parole de ceux qui n’y ont que peu ou prou droit – l’opposition, notamment – nous savons, nous, au Calame, ce que signifient « peuple » et « Nation » : un effort commun à se reconnaître chacun, à s’accepter tous. En pleine clarté d’esprit.
                                                                                                Ahmed ould Cheikh

dimanche 5 novembre 2017

Editorial: Lettre à Aziz

Je n’écris pas pour faire amende honorable ou mon mea culpa, je reste ce que j’ai toujours été : le pourfendeur d’une rectification catastrophique pour le pays. Certains ont considéré que je suis allé un peu trop fort et vite, ils commencent à se rendre compte que ce sont eux qui avaient fausse route, les rangs des déçus de l’Azizisme ne cessent de s’étoffer. Et, certes, c’est dès le départ que j’ai essayé d’attirer l’attention sur les dangers que faisait courir, au pays, le retour des militaires au pouvoir, après une transition relativement réussie et l’élection d’un civil à la tête de l’Etat. Sans guère de succès au début, tant la populace et une partie de la classe politique étaient subjuguées par votre discours, si ouvertement « révolutionnaire », sur la lutte contre la gabegie, le détournement des deniers publics… Ah, « président des pauvres », comme cela sonnait bien à leurs oreilles, largement majoritaires, hélas, en notre chère Mauritanie ! C’était suffisant pour vous faire élire. Cela sera, tout aussi certainement, pour vous faire maudire.
Car, « chassez le naturel, il revient au galop », vous êtes apparu rapidement sous votre vrai jour. Les marchés de gré à gré, si médiatiquement combattus, les premiers temps de votre règne, alors qu’ils n’étaient que l’exception, sont devenus la norme et votre clan a fait main basse sur le pays : centrales électriques, routes, barrages, aménagements agricoles, places publiques, écoles… rien n’échappe à sa boulimie. La Mauritanie est à l’arrêt, l’ouguiya dégringole, jusqu’aux abysses, face aux devises étrangères, l’endettement atteint des records, la situation politique est bloquée, les partis d’opposition absents de l’Assemblée nationale, devenue, quant à elle, simple chambre d’enregistrement, après la suppression d’un Sénat dont le seul tort fut d’avoir rejeté vos amendements anticonstitutionnels et de tenter d’ouvrir la boîte de Pandore que constitue la Fondation Rahma… Et, comme pour noircir un peu plus ce navrant tableau, une sécheresse implacable qui risque de décimer le cheptel et de jeter, dans nos villes déjà surpeuplées, des hordes de citoyens désemparés.
Je suis persuadé que cette lettre, comme mes précédentes, ne vous plaira pas. Mais c’est mon devoir de continuer à attirer votre attention, inlassablement, sur ce que notre pays endure. Vous n’avez, certes, plus que deux ans à tirer et, probablement, guère plus de temps pour rectifier le tir. Aurez-vous celui d’un départ, sinon honorable, du moins sans tumulte ? Las, de quelle sortie votre compte à rebours a-t-il entamé le processus ? Au lieu de jouer l’apaisement, vous montez une cabale contre des sénateurs, des journalistes et des syndicalistes ! Avec en ligne de mire, celui qui vous a fait roi. Mohamed Ould Bouamatou, qui a fait avaler votre coup d’état à la communauté internationale et a contribué à votre élection à hauteur de milliards d’ouguiyas, a été contraint à l’exil 16 mois après votre investiture. Il fait à présent l’objet d’un mandat d’arrêt international pour…. délit de mécénat. Tout comme son adjoint, Mohamed Ould Debagh que vous n’avez pas hésité à jeter en prison en 2013 et que vous avez, lui aussi, poussé à abandonner femme, enfants et affaires depuis six mois.
Vous ne pouviez pas vous tromper plus d’ultime combat. C’est contre le tribalisme et le népotisme, en plein âge d’or, depuis 2008 ; contre le favoritisme par la loi duquel on ne peut prétendre à rien, si l’on n’est pas adossé à un membre de votre club ; contre le régionalisme que vos plus proches collaborateurs pratiquent à merveille ; qu’il vous faudrait jeter vos dernières cartouches.
Vous avez fermé toutes les vannes de financement, pour étouffer la presse libre. Votre justice, qui devait être nôtre mais que vous avez vassalisée à l’outrance, m’a placé  sous contrôle judiciaire, parce qu’un ami mécène a aidé le journal dont j’assume la direction, et vous n’hésiteriez pas, j’en suis sûr, à m’envoyer en prison, si vous en aviez la possibilité. Mais, en tous les cas, vous ne me ferez pas taire, vous ne ferez jamais taire « Le Calame », journal le plus censuré de Mauritanie, au temps d’Ould Taya. Où est, aujourd’hui, celui dont les services prenaient un malin plaisir à nous saisir ? Où sera, demain, celui qui s’acharne à nous couper les vivres ? Nul n’est éternel et il faudra bien, un jour, rendre comptes. Monsieur le président de votre petit club, j’ai, moi, la conscience, tranquille, d’agir pour notre pays tout entier. Et, précision certes pas superflue, je ne vous ôterai jamais ce qui revient à tout citoyen qui sentirait lésé par quelque publication du Calame : le droit de réponse. Est-ce par mansuétude, mépris ou indigence d’arguments que vous oublieriez d’en faire usage ? Il doit certainement y avoir, entre ces trois hypothèses, au moins une vraie…
                                                                                     Ahmed Ould Cheikh 

dimanche 29 octobre 2017

Editorial; Lettre à Bouamatou

Je ne suis pas homme à lâcher qui m’a soutenu. Encore moins à tenter de le poignarder dans le dos. Je laisse cette félonie à d’autres assez galonnés pour se croire autorisés à cracher sur ce qui les faisait homme. Piétiner l’humanité des gens sous leurs bottes… et la leur avec. Oui, Mohamed ould Bouamatou est un ami. Oui, il est venu au secours du Calame, alors que d’autres s’employaient à en torpiller les revenus, à défaut d’oser s’en prendre directement à la liberté de sa ligne éditoriale. Un secours d’autant plus méritoire qu’il ne demandait rien en échange. Sinon de continuer à poursuivre, inlassablement, l’œuvre de Habib ould Mahfoudh.
Voilà pourquoi je veux m’employer, aujourd’hui, à aider cet homme secourable. A-t-on déjà fait le compte des services que ce Mohamed-là a rendus à la Nation ? Combien l’hôpital Bouamatou a-t-il soigné, gratuitement, de cataractes, de glaucomes et de trachomes? La fondation de même nom soutenu de projets, petits et grands ? La GBM sauvé d’entreprises en difficulté? Combien d’emplois générés, en Mauritanie, par cet entrepreneur on ne peut plus mauritanien ? Et l’on devrait, aujourd’hui, gober la farce qui voudrait faire, de ce noble fils de la Patrie, un conspirateur visant à la détruire ? Allons, donc, de qui se foutent ceux qui se commettent à telle embrouille ?
Bouamatou pense, peut-être, qu’il vaut mieux ne pas s’abaisser à répondre à tant de crasse bêtise. Il a probablement raison. Mais je crois, cependant, qu’il devrait plutôt voir, en cette occasion si médiatique, une opportunité de s’élever, d’élever le débat sur l’implication des investisseurs privés nationaux dans le développement durable de la Nation. La meilleure des défenses, c’est l’attaque. Investis, Mohamed, investis en Mauritanie ! Plus que jamais, à des hauteurs inouïes, dans un maximum de projets, à commencer par les plus humbles, les plus ruraux, les plus populaires. A coups de dizaines, de centaines de millions, de milliards d’ouguiyas, prouve, à tous, la puissance de ta générosité. C’est le moment. C’est ce qu’attendent tes compatriotes de toi : vole au-dessus des vautours, incapables, eux, d’atteindre à cette noblesse d’âme.
Et, aussi pénible cela pourrait paraître à ta discrétion naturelle, n’oublie, évidemment pas, d’en faire la plus large publicité, en mobilisant tous les media possibles et inimaginables, nationaux et internationaux, réseaux sociaux et autres. Car il ne s’agit pas seulement de toi. La Mauritanie a besoin de retrouver ses plus nobles valeurs, il lui faut contempler des actes puissants, des clartés suffisamment fortes et douces, comme des phares, pour réveiller, en chacun de ses fils, en chacune de ses filles, le sentiment que, oui, être mauritanien, c’est un noble label, une qualité d’être au monde, généreuse, libre, haute. Pas appartenir à un troupeau de consommateurs effrénés et avides, obnubilés par la seule obsession de l’argent et des biens. Mets toute ta force en ce sens, Mohamed ould Bouamatou, c’est le moment de frapper les esprits. Précisément. Juste et fort.
                                                                          Ahmed ould Cheikh

dimanche 22 octobre 2017

Editorial: Cour des miracles

L’affaire dite « Ould Bouamatou et consorts » n’en finit pas de faire des vagues. Alors que les prévenus ont été, soit envoyés en prison, soit placés sous contrôle judiciaire, depuis près de quarante-cinq jours, l’instruction n’a commencé que mercredi dernier 11 Octobre. Les juges formant le pool chargé de la mener n’en semblent nullement pressés, bien que le Code pénal exige un procès rapide, lorsque l’accusé est placé en détention provisoire, lors d’affaires de corruption ( !!!!). Même si les charges sont légères et le dossier vide, ils auraient pu tenter, au moins, de sauver la face, en respectant un semblant de procédure. Mais il y a longtemps que notre justice n’essaie même plus de faire semblant. Elle est devenue une annexe du pouvoir exécutif qui l’utilise, à sa guise, pour régler ses comptes, envoyer en prison ou placer sous contrôle judiciaire. Le malheur est que les juges, qui disposent, au moins sur le papier, d’une certaine liberté de manœuvres, se retrouvent très souvent sur la même longueur d’onde que le Parquet. En fait, il est utopique d’exiger une quelconque indépendance de « notre » justice, quand les promotions, les nominations et les déchéances sont décidées par un Conseil supérieur de la Magistrature présidé par le chef de… l’Exécutif. Une bizarrerie mauritanienne, comme on en voit tous les jours.
Mais, bref, l’instruction sur le fond du dossier a  donc commencé mercredi dernier. Et de quelle manière ! Premier à comparaitre, Mohamed ould Ghadda a été extrait de prison, menotté, conformément à une directive décidée… la veille. Une façon de l’humilier un peu plus. Mais le sénateur est teigneux. Placé, de force, dans la voiture qui l’amène au Palais de justice, il refuse de se mettre debout pour rencontrer le juge, tant que les menottes ne lui sont pas retirées. A 17 heures et las d’attendre, le magistrat reporte la séance au lendemain 10 heures. Le jeudi, c’est donc un sénateur libre de ses mouvements mais en grève de la faim, pour protester contre ses conditions de détention, qui se présente devant le pool. Ce sera, ensuite, au tour des autres sénateurs, des journalistes et des syndicalistes de passer sur le gril dans les prochains jours. Ils seront, soit envoyés en procès, soit libérés de toutes charges. De longues journées en perspective, pour des prévenus qui se demandent toujours par quel « miracle » a-t-on pu les accuser de la sorte et entraver leur liberté de mouvement, alors que les charges retenues contre eux prêtent à sourire. Leurs avocats ne s’y sont d’ailleurs pas trompés, en qualifiant l’affaire de « mascarade », montée de toutes pièces, pour faire payer, à certains, leur insolence et leur liberté de ton.  Human Rights Watch s’est aussi jointe au concert de récriminations. L’organisation internationale non-gouvernementale, qui plaide en faveur des droits humains et a partagé, en 1997, le prix Nobel de la paix, en tant que membre fondateur de la Campagne internationale pour l'interdiction des mines antipersonnelles, a publié un communiqué dénonçant l’arrestation du sénateur, « sur la base de vagues accusations de corruption » et la mise sous contrôle judiciaire de sénateurs, de journalistes et de syndicalistes, « dans une affaire qui consiste davantage à museler l’opposition au Président qu’à rendre justice ». D’autres ONG, des Etats et des organisations de syndicats et de journalistes ont, à leur tour, dénoncé une cabale qui ne dit pas son nom. Ce qui n’a pas manqué d’hérisser notre guide éclairé, si convaincu du caractère providentiel de ses humeurs et de ses antipathies. Mais d’hérissements en déchirements, de rectifications en providences, d’antipathies en haines, vers quel effondrement un tel égocentrisme maladif mène-t-il la Mauritanie ? Ce n’est pas seulement qu’on en soit obligé de dire, à l’entrée des juges au prétoire, « Messieurs, mesdames, la Cour des miracles ! », c’est que ces miracles, s’accumulent… avant que les miraculés ne se décident, enfin, à balayer la cour de ses abracadabrants éclairages présidentiels ?
                                                                                  Ahmed Ould Cheikh