lundi 8 juillet 2019

Editorial: Une nouvelle page à défaut d'un chapitre

Militaires en faction, fusils en bandoulière, gilets pare-balles, voitures alignées, la commune de Sebkha ressemble, depuis quelques jours, à une zone en état de siège. Après les troubles survenus, suite à la proclamation des résultats de la présidentielle et l’intervention musclée de la police et de la gendarmerie, le pouvoir a voulu marquer le coup. Et de quelle façon ! Le ministre de l’Intérieur est monté au créneau le premier. Il a parlé, pêle-mêle, d’une opération de déstabilisation à grande échelle qui visait notre pays, de  « mains étrangères » – toujours cette cinquième colonne qui nous veut du mal ! – de non-mauritaniens qui seraient passés aux aveux. Bref, de quoi terroriser nos pauvres concitoyens à qui l’on a déjà fait avaler tellement de couleuvres. On arrête, dans la foulée, Samba Thiam, le président des FPC, histoire de diaboliser encore plus les anciens et actuels Flamistes,  et leur attribuer la responsabilité de tous nos malheurs. Mauvais signal au monde où notre pays était bien vu, au moins pour la liberté d’expression qu’il garantissait à ses citoyens, à défaut d’autre chose. Internet est coupé. Pourquoi ? Empêcher le flux d’informations que véhiculaient les réseaux sociaux ? Censurer les images des manifs et de la répression ? Ne pas jeter de l’huile sur des flammes incandescentes ? Un journaliste, Camara Seydi Moussa, directeur de publication de « La Nouvelle Expression », est incarcéré à son tour. Le militant des droits de l’homme, pourfendeur de l’ordre établi, antiféodal à qui l’on ne peut reprocher que sa plume acerbe, fait désordre. Il faut le faire taire.
Et l’armée est appelée à la rescousse, comme si les autres corps n’étaient pas suffisamment outillés pour rétablir l’ordre. Dans un Etat normal, elle n’est appelée qu’en cas de débordements suffisamment graves, état de siège, couvre-feu ou….coup d’Etat. Ould Abdel Aziz veut-il pourrir son fin de règne ? Nous faire regretter les « dix ans de paix et de stabilité » dont ses laudateurs nous bassinent à longueur de journée ? Ou nous préparer à d’autres suites, moins avouables ? A moins qu’il ne soit pas lui-même le commanditaire de ce remue-ménage… L’armée serait-elle intervenue pour siffler la fin de la récréation ? Donner un signal fort au Président sortant ?  Rétablir le « vrai » ordre, en attendant l’investiture du président élu ? La façon dont les troubles ont éclaté, alors qu’ils étaient prévisibles et qu’on pouvait les éviter, le déploiement des forces qui les a suivis, le blackout sur l’information, autant d’indices d’une anguille sous roche. On sent, en tout cela, comme des tiraillements qui ne disent pas leur nom. Des choses nous échappent, à nous autres communs des mortels. On attend donc, on attend l’après-élection, en priant qu’elle ne soit, elle aussi, qu’un leurre. Et qu’elle se termine, en tout cas, sur un après-Aziz sans ambages ni encombres. Le pays en a assez des crises, des crispations, des invectives, du mépris. Il veut tourner la page obscurcie de ratures. En ouvrir au moins une nouvelle, à défaut d’un chapitre...
                                                                                    Ahmed Ould Cheikh

lundi 1 juillet 2019

Editorial: Une victoire pour quels lendemains?

Depuis la première élection présidentielle de l’ère démocratique, en 1992, et à quelques exceptions près, les lendemains d’élections se ressemblent en Mauritanie. Le vainqueur et son camp proclament leur victoire, avant même qu’elle ne soit officiellement annoncée. L’opposition crie au holdup électoral, oubliant, mémoire courte, que sa participation équivalait à une caution d’un processus fourbi d’avance. Dépités, des militants descendent dans la rue, cassent quelques vitres de voiture, avant d’être réprimés, violemment, par les forces anti-émeutes. Et, en 24 heures, le sort en est jeté. L’élection qu’on vient de vivre n’a, jusqu’à présent, pas dérogé à cette règle semble-t-il immuable. Les quatre candidats de l’opposition ont rejeté les résultats de la consultation, alors même qu’ils n’ont pas été  proclamés officiellement par la CENI. Au cours de la journée du vote, ils ont signalé, à cette structure chargée d’organiser celui-ci, plusieurs irrégularités qui seraient, selon eux, de nature à fausser les règles du jeu. Mais les dés étaient pipés. Participer à une élection, sans être représentés dans la commission électorale et sans un minimum de garanties de transparence, ne peut que déboucher sur un tel résultat : leurs yeux pour pleurer, pendant les cinq prochaines années. Et continuer à protester et contester à loisir. Ils l’ont fait « pour » Ould Abdel Aziz, pendant dix ans, après avoir légitimé son élection en 2009, avec leur participation aux Accords de Dakar. Chat échaudé devait pourtant craindre l’eau froide. Mais rien n’y fait. Il est quelque part écrit que notre opposition restera toujours ce qu’elle est. Roulée dans la farine à chaque élection, sans jamais  tirer les leçons de ses échecs répétés. Cette fois encore, Ould Abdel Aziz qui n’a pas réussi, malgré plusieurs tentatives, à décrocher un troisième mandat, a tout fait pour jeter le discrédit sur la consultation. Après avoir fait miroiter, à l’opposition, une participation à la CENI, il a fait machine arrière, lui faisant perdre un temps précieux, en négociations aussi longues qu’inutiles. Il ne restait plus, à cette infortunée, qu’à boycotter l’élection, contre l’avis de ses militants, ou participer et cautionner un processus sur lequel elle n’avait aucune prise. Le vin est tiré. Faut-il pour autant le boire ?
Seul point positif, et non des moindres, de cette élection : elle consacre l’alternance au pouvoir. Celui qui mit le pays en coupe réglée, pendant onze ans, n’aura plus – c’est, en tout cas, ce que tout le monde espère – voix au chapitre. Il n’a d’ailleurs plus aucune possibilité de réaliser un comeback, la Constitution est explicite sur ce point. Le titre d’ancien Président, dont il n’a jamais rêvé, devra donc suffire à son bonheur. Mais il laisse un lourd héritage à son successeur : des secteurs sociaux moribonds, un chômage au zénith, une dette record, un tissu social en lambeaux, une situation politique délétère, une économie exsangue. Bref, un cadeau empoisonné. Ghazwani réussira-t-il à recoller les morceaux ? C’est avec la meilleure volonté du monde qu’il  lui faudra, d’abord, gérer l’après-élection, en évitant de s’enliser, comme son prédécesseur, dans une crise politique sans issue. Comment ? Engager, dès à présent, un véritable dialogue qui débouchera sur des élections législatives et municipales anticipées consensuelles et faire participer, pourquoi pas, l’opposition qui le désire, à un gouvernement de large union nationale. En cette période charnière de son histoire, le pays a besoin de tous ses fils et filles ; tout le monde gagnera à vivre, enfin, une situation politique apaisée. C’est à ce prix, et à ce prix seulement, qu’il tournera la page d’une décennie de privations et de frustrations populaires croissantes. Qu’il ne s’y trompe pas : aussi traditionnelle et programmée paraît sa victoire express, elle est un trompe-l’œil d’un cyclone dont il lui faut conjurer, sans tarder, la fatalité.
                                                                                                      Ahmed ould Cheikh

dimanche 16 juin 2019

Editorial: Très, très courte vue

Lors d’un débat télévisé de la campagne électorale pour la présidentielle de 2007 en France, Arnaud Montebourg, un des leaders du parti socialiste de l’époque, fit une déclaration choc. Interrogé, par le journaliste, sur les chances de la candidate socialiste, Ségolène Royal, face à Nicolas Sarkozy, il se permit une pique dévastatrice. « Le seul problème de Ségolène, c’est son compagnon » ; qui n’était autre que François Hollande. Pour paraphraser cet homme politique français, peut-on dire que le seul problème de Ghazwani, c’est Ould Abdel Aziz ? Frappé par la limite constitutionnelle des mandats, notre rectificateur en chef ne veut rien lâcher, pas même la bride à son ancien compagnon d’armes. Présent à ses côtés, lors de l’ouverture de la campagne électorale à Nouadhibou, il lui a imposé, dans son staff, des ministres parmi les plus décriés du gouvernement et veut le voir assumer une partie du lourd héritage de ses onze années de pillage et de disette, à la tête de l’Etat. Un poids mort dont Ghazwani  voudrait bien se passer mais l’ombre tutélaire de son ami risque fort de hanter ses nuits, quelque temps encore. Si elle ne lui  vaut pas des déboires, elle ne le servira, en tout cas, sûrement pas. Très décrié, ce pouvoir qui a mis le pays en coupe réglée devrait plutôt faire profil bas. Le malheur est qu’Ould Abdel Aziz se croit encore populaire. Ses slogans de 2009 sur le président des pauvres et la lutte contre la gabegie ont fait long feu. Confrontées à la dure réalité, ils n’ont tenu que le temps d’une rose. Ce n’est qu’après avoir échoué dans ses tentatives d’arracher un troisième mandat qu’il s’est décidé à soutenir un candidat à la présidentielle qui ne pouvait être qu’un général défroqué, comme lui, proche parmi les plus proches et en qui il avait une totale confiance.  Cela lui vaudra-t-il élection pour autant ?
Argentine, Février 1946. Le docteur José Tamborini, de l'Union démocratique, semble le mieux placé et financièrement soutenu pour remporter l’élection présidentielle. Mais son adversaire le colonel Juan Domingo Perón, ancien ministre du Travail, dispose d’un réel soutien populaire. Aussi l'ambassadeur des États-Unis, Spruille Braden, très proche des milieux affairistes qui soutiennent Tamborini, décide-t-il de s’impliquer publiquement, en participant activement aux meetings de l’Union démocratique. Il publie même un pamphlet, connu sous le nom de « Blue Book », (Livre Bleu) accusant Perón de liens fascistes. Mais celui-ci va très habilement retourner ce trop voyant soutien de l’ambassadeur étranger. Répondant au « Livre Bleu » par son propre livre «Livre Bleu et Blanc » (les couleurs du drapeau argentin), il y développe son antagonisme à l'impérialisme des Yankees, s’attirant ainsi beaucoup de soutiens nationalistes. Avant de résumer l’élection par un lapidaire : « Perón ou Braden » ; réduisant définitivement le docteur Tamborini à l’état de marionnette des intérêts états-uniens. Résultat des courses : Perón est élu par 56% des votes malgré l'opposition des libéraux et des communistes. Cerise sur le gâteau, son parti travailliste devient majoritaire dans les deux chambres de l'Assemblée.
Ould Abdel Aziz parie, il l’a dit à Nouadhibou, sur un passage en force dès le premier tour, épargnant à « son » candidat tenu en laisse, les affres d’un tête-à-tête où l’adversaire unique de Ghazwani aurait beau jeu de résumer l’élection par un tout aussi lapidaire : « Aziz ou moi ». Chaque jour qui passe, maintenant, révèle la réalité de ce postulat, réduisant comme peau de chagrin la capacité de Ghazwani à démontrer qu’il existe indépendamment de son « maître ». Avec cette inconnue supplémentaire, bien plus redoutable : si, d’aventure, Ould Abdel Aziz réussissait son pari de forcer le premier tour, au prix des plus ubuesques manipulations du vote, quel avenir, pour la Mauritanie ? Le seul problème de Ghazwani, c’est peut-être bien Ould Abdel Aziz mais le seul vrai problème d’Ould Abdel Aziz, c’est très certainement, sa très, très courte vue.
                                                                                   Ahmed Ould Cheikh

dimanche 9 juin 2019

Editorial; No future?

Une nouvelle fois, le régime fait parler de lui. En mal. Une opération de bradage d’une partie du patrimoine minier de la SNIM serait en cours. Si elle n’est pas déjà conclue, en catimini. La nouvelle fait sensation depuis quelques jours, sur les réseaux sociaux et les organes de presse. Le dernier bastion, qui échappait encore à la boulimie du clan (même si une grande partie de ses recettes, lors des années fastes, a déjà pris des chemins détournés), est en train de tomber. Après la pêche, cédée à une holding chinoise, dans une totale opacité ; l’aéroport de Nouakchott, dont la gestion est désormais confiée à une obscure société émiratie ; le port de l’Amitié qui tombera, dans quelques années, en l’escarcelle d’une entreprise singapourienne, le tout pour 25 ans.  Après les permis de recherche minière dont les plus prometteurs ne sont cédés qu’aux proches ; les quotas de poulpe dont une nouvelle vague vient d’être attribuée ; des zones entières de Nouakchott et de Nouadhibou, nouvellement loties et sur lesquelles « on » a fait main basse ; les marchés en tout genre, dans les domaines de l’électricité, de l’eau ou du BTP : le pays est désormais en coupe réglée. A son départ, dans quelques mois, Ould Abdel Aziz n’aura pas accompli deux mais six mandats successifs, puisque il a engagé le pays pour les vingt prochaines années, dans des opérations dont la rentabilité est pour le moins douteuse. Sauf pour certains. Mais, pour le pays, plus qu’hypothétique, hasardeuse.  Il y a quelques jours, raconte-t-on, le directeur d’un centre de recherches du Golfe rendait visite à un recteur d’une université maghrébine,  pour le renouvellement d’un mémorandum d’entente sur la coopération académique entre les deux institutions, sans aucun engagement financier de l’université en question. Poliment, le directeur s’excuse, au motif que son mandat finissait dans quatre mois et qu’en conséquence, il ne pouvait, pour des raisons d’éthique, signer un document qui engagerait son successeur. Aurions-nous donc si peu d’éthique pour avoir l’outrecuidance d’engager, non seulement, un futur président mais tout un pays, pour 20 à 25 ans, alors que le présent mandat présidentiel touche à sa fin ? En Mauritanie, l’insolence  n’a plus de limite, sitôt que le gain est à portée de main. A quelle fin ? Qu’a récolté le pays, de cette décennie dont on nous chante les résultats ? Jugez par vous-mêmes : dette, 105 % du PIB ; 68% de la population vivant avec moins de 2 dollars par jour ; qualité de l’enseignement, 128ème sur 130 pays ; services de santé, 133ème  sur 136 pays ; taux de chômage des jeunes, 35% ; armée, 129ème  sur 131 pays ; sociétés d’Etat, en faillite ; poids des taxes, 3ème pays au monde ; etc., etc. La culture du bout du nez, de l’immédiateté du profit, de l’opportunité reine était peut-être inscrite dans nos gènes, travaillés par tout un passé de précarité bédouine. Mais, par son avidité insatiable, le régime en a fait une autrement plus implacable loi d’existence, en détruisant, non plus seulement, notre présent mais, aussi, notre avenir.
                                                                                                         Ahmed Ould Cheikh

lundi 20 mai 2019

Editorial: Par évidence...

La brillante sortie, il y a quelques jours, sur une télévision privée, de l’ingénieur Mohamed Saleck ould Heyine, à propos de la situation économique du pays, en général, et celle de  la SNIM, en particulier, en dit long sur le gâchis, les mauvais choix, les investissements inopportuns, l’absence totale de vision et l’incohérence érigée en modèle de gouvernance que le pays subit depuis une décennie. Centrales électriques tournant à vide, lignes haute tension reliant des villes autosuffisantes en énergie, l’usine de sucre de Foum Gleita qui a englouti des milliards, sans produire le moindre kilogramme, celle du lait de Néma ajoutée à la longue liste d’éléphants blancs, l’usine d’assemblage d’avions sans le moindre début d’exécution, malgré les millions de dollars partis en fumée, jusqu’à l’usine des Gulebs 2 qui a coûté plus d’un milliard de dollars et produit moins du quart de ses objectifs initiaux. Mohamed Saleck ould Heyine fut, pendant près de vingt ans, administrateur directeur général de la SNIM et a réussi à la maintenir à flots, loin des contingences politiques : il sait de quoi il parle. Alors que, de son temps, le prix du fer atteignait à peine les 20 dollars, la société faisait face à toutes ses obligations et battait des records de production. A titre de comparaison, la tonne de fer se négociait sur le marché international, entre 2010 et 2014,  autour de 170 dollars, ce qui a permis, à la SNIM, d’engranger des milliards. Mais, telle une cigale si peu prévoyante, elle a tout dilapidé, sur ordre d’un pouvoir boulimique. Une caverne d’Ali Baba où le clan s’est servi sans vergogne, jusqu’à plus soif. Un crime économique qui ne doit pas rester impuni. Ould Heyine n’avait pas de mots pour dénoncer la prédatrice opération qui a fait, de ce fleuron de notre économie, un boulet  risquant, à tout moment, de mettre la clé sous la porte.  Cela fait deux ans que la SNIM n’a pas contribué, d’une seule ouguiya, au budget de l’Etat. Ses créances, auprès des organismes internationaux, commencent à tomber et elle ne peut y faire face. Ses employés, à qui l’on demande sans cesse des sacrifices et qui n’ont pas profité de l’embellie des années fastes (contrairement à d’autres qui n’ont pourtant jamais vu la couleur de la mine), commencent à râler. En grève la semaine passée, ils comptent y retourner, jusqu’à la satisfaction de leurs doléances.
Mais l’OPA sur la SNIM n’est pas le seul crime économique imputable au régime actuel. Une liste de plomb dont trois exemples suffiront à entrevoir le démentiel tonnage : le contrat avec la société chinoise Polyhone Dong, un blanc-seing pour piller impunément nos côtes,  pendant vingt-cinq ans, sans la moindre contrepartie pour le budget de l’Etat ; la cession de l’aéroport de Nouakchott à Afroport, une obscure société émiratie, qui lui permettra d’empocher, rien qu’en handling, plus d’un milliard et demi d’ouguiyas par an, alors qu’elle n’a pas investi le moindre sou. Ce montant devait revenir à la Mauritania Airlines qui risque de voir, du coup, ses difficultés augmenter ; un quai du port de Nouakchott cédé à une société singapourienne, sans appel d’offres, pour y construire un terminal à conteneurs…  A qui profitent ces crimes ? Nul besoin de se prétendre fin limier pour avancer réponse : à ceux qui se sont juré, dix ans durant, de ne jamais rien laisser au… hasard, ce « maladroit qui s’occupe de tout ce qui ne le regarde pas », si l’on en croit Alexandre Dumas… mais qui s’arrange, si bien, au final, pour démonter, preuves à l’appui, ceux qui l’ont trop méprisé.  Ce ne sera donc pas par hasard mais par évidence que s’écroulera le cirque.
                                                                   Ahmed Ould Cheikh

dimanche 5 mai 2019

Editorial; Vols et envols

L’excellent et très approfondi travail d’investigations, mené par le professeur Mohameden ould Meyne, sur les voyages entrepris par Ould Abdel Aziz, de son arrivée au pouvoir au 24 Avril dernier, a de quoi donner le tournis. Celui qui, pour justifier son coup d’Etat de 2008, avait reproché, au président Sidioca, de « voyager beaucoup », se retrouve tout nu devant une telle argumentation : la date des voyages, leur destination, la distance parcourue, la durée des vols, la consommation de kérosène et, même, les émissions de CO². Soit 168 déplacements (annoncés, précise l’auteur)  à l’étranger, 16,8 voyages par an et 1,4 voyage par mois. Soit, environ, 1.400.000 km  (35 fois le tour de la Terre et deux fois la distance entre la lune et notre planète bleue, aller-retour !). A quel coût pour le contribuable ? Plus de six milliards d’anciennes ouguiyas, rien qu’en kérosène ! Sans compter les autres frais : coût d’achat des avions et leur maintenance, frais de mission du personnel, frais d’hôtel,  taxes aéroportuaires et autres « petits détails » inhérents à tout déplacement présidentiel. Résultat des vols : un président qui coûte cher, pollue beaucoup et se déplace, le plus souvent, inutilement. Qui peut bien nous expliquer, par exemple, à quoi  servit le dernier voyage de notre guide éclairé au Swaziland, un pays avec lequel nous n’entretenons aucune relation, de quelque nature que ce soit ? Et en Afrique du Sud, Tanzanie, Azerbaïdjan ou Ouganda,  il y a quelques années, pour ne citer que ceux-là? Par quel miracle tient-il encore la route, alors que la compagnie aérienne nationale (dont il a fait une compagnie privée) est au bord du gouffre et que les caisses de l’Etat sont vides ? Comment peut-on se permettre de dilapider, dans un pays aussi pauvre que le nôtre, autant de ressources en voyages aussi inutiles que coûteux ? Dès son accession au pouvoir en 2015, le président tanzanien John Magufuli interdit, systématiquement, aux ministres et hauts fonctionnaires, de voyager en première classe. Lui-même ne se déplace qu’en avion de ligne, pour ses voyages à l’étranger. Considérant, à juste titre, que les ressources du pays doivent être orientées vers quelque chose de plus utile, il donne l’exemple. Feu Mokhtar ould Daddah, qui ne voyageait qu’en cas de nécessité, avait son propre avion, offert par le président gabonais, et versait automatiquement, au Trésor Public, tous les dons qui lui étaient généreusement attribués par ses pairs. On est très loin de l’actuel président tanzanien et du père de notre Nation que Mohamed Ali Chérif, un de ses plus proches collaborateurs, n’hésita pas à comparer à Oumar ibn Abdel Aziz, le khalife le plus honnête que le monde musulman ait connu, depuis la disparition du Prophète (PBL). Ould Abdel Aziz ne rate, lui, aucune occasion, s’il ne la fabrique pas, de prendre le premier avion de la MAI (quitte à laisser des passagers en rade en tel ou tel aéroport étranger), pour aller inaugurer des chrysanthèmes, assister à une fête nationale ou un anniversaire, voire négocier une dette qui, finalement, n’aura pas été allégée d’un dollar.
N’aurait-il pas été plus rentable, économiquement parlant, de lui acheter ou lui louer, en permanence, un petit avion, pour ses déplacements, normaux et intempestifs ? Ou, plus efficacement encore, de lui rappeler que toute élévation commence, d’abord, par bien garder les pieds sur terre ? Il y aurait, probablement, gagné une estime populaire qu’il se croit, dans les nuages, bien à tort acquise, comme l’après 22 Juin se chargera de le lui démontrer. Il y aurait, en tout cas et plus certainement, soulagé beaucoup de misères de son peuple, en investissant, au ras des dunes et des marigots, tous ces milliards envolés en pure perte…
                                                                                                               Ahmed ould Cheikh

dimanche 14 avril 2019

Editorial: La lune dans le caniveau

La scène est surréaliste. Les réseaux sociaux s’en sont donné à cœur joie. En quelques heures, elle a fait le tour du Web... mauritanien. Lors de l’accueil du candidat Ould Ghazwani à Guérou, deux jeunes hommes en viennent aux mains, sous les tentes dressées pour la circonstance. Ils échangent quelques coups avant qu’on ne parvienne, difficilement, à les séparer. Les deux malabars  sont de ces tendances politiques rivales qui déchirent la ville et avaient, apparemment, de vieux comptes à régler. L’organisation du meeting, l’arrivée du candidat et son accueil ont fini d’exacerber les tensions. Chacun voulant tirer la couverture à lui et se donner ainsi le beau rôle, au cas où Ghazwani réussisse à glaner la majorité des suffrages mauritaniens.
Quoique l’image soit des plus déplorables, n’accablons pas Guérou. Toutes les villes qui ont accueilli (ou accueilleront) le candidat étaient (et seront) des Guérous. Et toutes se sont employées (et s’emploieront), à donner, à la flagornerie et à la bassesse, leurs lettres de vulgarité. Des initiatives de soutien – familiales, s’il vous plaît ! – ont poussé comme des champignons, cadres dirigeants et intellectuels rivalisant d’ardeur, dans le lèche-bottisme, hommes d’affaires et politiques en rupture de ban se disputant les premières loges. Si bien que le candidat lui-même est apparu, à plusieurs reprises, perdu. Cerné de toutes parts, il éprouve toutes les peines du monde à prononcer son discours. Foule bruyante, sans sécurité ni protocole pour l’encadrer. Mais le programme est chargé, avec juste deux heures, trois tout au plus, à consacrer à chaque moughataa : il faut donc transiger et effectuer l’étape au pas de charge. Le discours est programmé, il faut le prononcer, quitte à ne pas être audible. La prochaine étape ne peut attendre. Bravant la chaleur, la poussière, la fatigue et la désorganisation des accueils, voilà le candidat bien au parfum de ce qui l’attend, s’il est élu.
C’est systématique, depuis la nuit de la République : chaque fois qu’un président ou potentiel président est annoncé à l’intérieur du pays, on bat le rappel des troupes. La population locale est envahie. Ceux des natifs de la ville qui l’ont abandonnée, depuis belle lurette,  reviennent en force. « Moi devant ! » semble le non-dit le plus partagé, par tous ces assoiffés d’image, comme pour suggérer, à l’illustre hôte, que tout va bien, dans ce coin perdu. Voitures de luxe, ventres bedonnants et embonpoints prononcés, cette garde de circonstance fait écran, entre le président et une réalité souvent amère. Et de se targuer « grands électeurs », dans l’espoir de vendre un électorat fictif. Incessant manège, devant l’avènement de notre « démocratie » bizarre. Et, au vu de ce qu’on a vu au cours des derniers jours, on n’est pas prêt de sortir de l’auberge.  Ould Ghazwani est averti : s’il ne veut pas courir à grandes désillusions, il lui faudra nettoyer – et vite… – le terrain : le peuple en a assez d’être systématiquement pris pour l’éternel dindon d’une farce de mauvais goût. Ces dix dernières années l’ont tellement épuisé qu’il ne sait plus à quel « saint » se vouer ni qui faut-il croire. Un certain « Président des pauvres » avait promis la lune : il l’aura tant traînée dans les caniveaux que d’aucuns désespèrent de jamais la revoir en sortir. Et quand le désespoir s’y met…
                                                                                      Ahmed Ould Cheikh