samedi 18 février 2017

Editorial: A la sénégalaise ou à la mauritanienne ?


Lorsque, le 23 Juin 2011, les députés sénégalais entreprennent l’examen du projet de loi instituant l'élection simultanée, au suffrage universel, du président et vice-président de la République, la rue s’embrase à Dakar. Devant cet énième tripatouillage de la Constitution, fixant, à 25%, le nombre de voix pour élire un « ticket présidentiel », jeunes, syndicats, opposition et société civile décident de s’unir, pour faire échec à cette tentative du président de l’époque, Abdoulaye Wade, de placer son fils Karim sur orbite. Toute la journée du jeudi, policiers et manifestants s’affrontent avec violence. Les leaders de l’opposition battent le macadam devant l’Assemblée nationale, malgré un dispositif de sécurité sans précédent. Face à un tel déferlement de citoyens mobilisés, d’un seul bloc, contre le danger, réel, pesant sur leur démocratie et contre les gesticulations d’un démocrate devenu autocrate, le projet de loi est retiré le même jour. Début de la fin pour le pouvoir de maître Wade. Il perd, quelques mois plus tard, l’élection présidentielle.

Cela s’est passé juste à côté de nous, dans un pays voisin mais, paradoxalement, à mille lieues du nôtre, lorsqu’il s’agit d’élections, de démocratie, d’opposition, de société civile, de syndicats. Où sont, présentement, cette opposition, cette société civile et ces syndicats, face au déni de démocratie que le pouvoir s’apprête à commettre, avec le recours au congrès parlementaire pour faire passer une réforme constitutionnelle ? En vertu de quoi décide-t-il de modifier la Constitution sans une large concertation ? Et pourquoi maintenant, à deux ans de la fin de l’actuel mandat présidentiel ? Pourquoi s’il y a urgence – et il n’y en pas – ne recourt-il pas au référendum, sachant, pertinemment, que le Sénat est forclos et l’Assemblée nationale ne représente pas grand-chose, puisqu’issue d’une élection boycottée par l’opposition ? En une phrase lapidaire, a-t-il le droit de changer notre drapeau et notre hymne national sans nous consulter ?
Si elle ne veut pas rater, et pour de bon, le train de l’Histoire, l’opposition doit sortir de sa torpeur. Organiser périodiquement des meetings, des marches, des conférences de presse et autres publications de communiqués, est une chose ; agir, quand il le faut, en est une autre, sans laquelle la première reste vaine. L’opposition sénégalaise a donné l’exemple. Elle est descendue dans la rue, pour obliger le pouvoir à faire machine arrière. Ses chefs étaient à la tête des manifestants, certains ont été blessés, d’autres tabassés et arrêtés. Elle a fait preuve de détermination et de courage et, lors du second tour de l’élection présidentielle, elle s’est levée, comme un seul homme, pour faire barrage au président sortant et élire son candidat. Qu’attend la nôtre pour bouger, enfin ? Le pays part à vau-l’eau, ses ressources sont bradées, sa situation économique et sociale se dégrade, de jour en jour, et le peu de démocratie pour lequel elle se bat, depuis 1991, ne sera bientôt plus qu’un triste souvenir. Or c’est bien en forgeant qu’en devient forgeron, en agissant qu’on devient acteur, en s’unissant qu’on forme une unité. Dans une communauté d’actions courageuses et décidées. Ce n’est que d’elle que naît le « pouvoir du peuple », la démocratie, donc, directe, réelle. Tout le reste n’est que vents et mirages… 
                                                                     Ahmed Ould Cheikh

dimanche 12 février 2017

Editorial: Mauritanie-Corée du sud: kif-kif?


A Séoul, après plusieurs semaines d'intenses manifestations réclamant sa destitution, la présidente de la république de Corée du sud, Park Geun-hye, a finalement cédé aux pressions de l'opposition. Elle est empêtrée dans un scandale de corruption. Elue sous le slogan de la lutte contre la gabegie (tiens, tiens…), elle avait déclaré la guerre à la corruption, promettant de punir quiconque se rendrait coupable de malversations. Elle n’a pas tardé à en faire elle-même les frais. Sa gourou, surnommée « La Raspoutine », une confidente de l’ombre (re-tiens, tiens...), forte de son énorme influence sur les prises de décision, recevait, pour sa Fondation, d’énormes fonds d’entreprises publiques. Poursuivie, par la justice, pour trafic d’influence, abus de pouvoir et tentative de fraude, elle a été écrouée, emportant la présidente dans sa chute, obligée de démissionner après l’éclatement du scandale. Une affaire impliquant ses proches et les plus grands conglomérats du pays. Mardi 29 Novembre 2016, au cours de sa troisième allocution télévisée suivant l’explosion, le mois précédent, du « Choïgate »,  nom de sa plus proche confidente, madame Park réitéra ses excuses au peuple, pour son incapacité à contrôler son entourage (re-re-tiens, tiens…). Bizarre, comme le monde est petit. Malgré l’éloignement, les disparités d’économie et d’implantation de la démocratie, notre pays a tout l’air d’une petite Corée. Notre président, qui s’était lui aussi promis de lutter conte la gabegie, n’a pas tardé à être submergé par l’ampleur du phénomène. Si bien qu’il a fini par s’en accommoder ; s’y complaire, même. Toutes les personnes, ayant eu la main leste devant l’argent public et qui sont allées en prison ou ont été relevées de leurs fonctions, ont toutes été réhabilitées, blanchies et re-nommées à de hautes fonctions. Les exemples ne manquent pas. Une démarche qui lui a probablement été conseillée par sa gourou, puisqu’il en a lui aussi une. Qui fait parler les cauris et y va de ses consignes. Tel porte la poisse, tel voyage est fortement déconseillé, telle décision doit être prise… Très introduite, elle use de son influence pour obtenir des faveurs et des postes pour sa famille et ses proches. Elle est même devenue très fréquentable. Des hommes d’affaires, en quête d’opportunités, et de hauts responsables lui font une cour assidue pour les recommander en ‘’haut lieu’’. Un anachronisme inimaginable au plus sommet de l’Etat au 21ème siècle,  s’il vous plaît. Toute honte bue. Son existence est désormais un secret de Polichinelle et n’importe qui peut vous donner son nom. Troisième point commun : l’entourage. Incontrôlé et incontrôlable ici aussi. Il a fait main basse sur le pays. Les derniers scandales du poulpe et des terrains de Nouadhibou ont achevé de nous convaincre que tout ce qu’on nous disait n’était que slogans creux.
Mais la ressemblance s’arrête là. Le peuple coréen, qui est massivement descendu dans la rue pour demander la démission de la présidente, n’a rien à voir avec les moutons de Panurge que nous sommes devenus. Leur opposition joue son rôle à merveille et leur démocratie tourne à plein régime. Aucun militaire (ancien ou actuel) n’y a son mot à dire. Et le Parlement, qui a voté la destitution de la présidente, prend sa mission au sérieux, loin de toute ingérence de l’Exécutif. On pourrait multiplier les exemples à l’infini. Mais il arrivera bien un jour où notre rue se réveillera. Tout le monde, gourou ou pas, rendra alors des comptes. Une démocratie véritable verra le jour. Ce jour-là n’est peut-être pas loin. En attendant, supportons et… rêvons.
                                                                                                 Ahmed Ould Cheikh

dimanche 5 février 2017

Editorial: Les yeux de la tête


Depuis qu’il est rentré de ses vacances au lointain Tiris où il a pu profiter, tranquillement, avec des amis triés sur le volet, du bon temps, agrémenté de lait de chamelle et de viande d’agneau, Ould Abdel Aziz n’a guère eu le temps de souffler. Cueilli à froid, dès son retour, par la crise gambienne, il s’est déméné comme un beau diable, pour tirer son ami Yaya Jammeh du mauvais pas où il s’était empêtré, tout seul. En tentant de faire marche arrière, après avoir, dans un premier temps, reconnu la victoire de son adversaire, l’homme de Kanilaï s’est mis tout le monde à dos. A commencer par ses voisins immédiats, regroupés au sein de la CEDEAO, qui trouvaient ainsi l’occasion, inespérée, de se débarrasser, à moindre frais, d’un anachronisme en forme de petit dictateur pillant son pays, dirigé d’une main de fer, depuis vingt-deux ans, tuant et torturant ses concitoyens. Après plusieurs mises en garde, la CEDEAO s’apprêtait à passer à l’acte, pour le déloger. Jammeh n’allait donc pas à tarder à connaître le sort de Laurent Gbagbo, pris, comme un rat, sous les insultes, les coups et les quolibets de ses tombeurs. Et voilà que, vingt-quatre heures avant la fin de l’ultimatum adressé par la CEDEAO, notre Super-Aziz tombe du ciel. Premier voyage à Banjul mais son ami refuse de lâcher prise. Sans doute cherche-t-il à gagner du temps. Après une escale à Dakar, notre guide éclairé rentre à Nouakchott. Bredouille. Les troupes sénégalaises font une entrée, remarquée, en Gambie. Les avions nigérians survolent son territoire. L’étau se resserre. Alpha Condé, le président guinéen qui, tout comme Ould Abdel Aziz, ne veut pas que le rétablissement de la démocratie, en Gambie, soit comptabilisé au profit de Macky Sall, débarque à Nouakchott et embarque Aziz dans la médiation de la dernière chance. Après plus de vingt-quatre heures de tractations, les deux compères finissent par convaincre Jammeh de s’exiler en Guinée équatoriale, le seul pays qui a accepté de l’accueillir. Ils mobilisent leurs deux avions pour lui, sa famille, sa suite, ses fidèles et les biens qu’il a accumulés au fil des ans. Les Gambiens peuvent désormais souffler. Plus de Renseignements généraux, plus de police politique, plus de brigades de la mort… Mais un pays exsangue et des caisses vides.
Auréolé de cette « victoire historique de notre diplomatie », celle qui a permis de soustraire un dictateur à la justice de son pays, Ould Abdel Aziz rentre le vent en poupe. Depuis, c’est le déferlement. Sur la radio et la télévision publiques, ainsi que sur les privées (qui se sont révélées, pour l’occasion, de simples annexes du service public), les émisssions se succédent pour évoquer le « succès mémorable réalisé, par notre pays, grâce à la clairvoyance de son président ». Des anciens ministres et ambassadeurs, des professeurs, des chefs de partis, des juristes, de hauts fonctionnaires se sont relayés, sur les plateaux, pour dire tout le bien qu’ils pensent de cette « diplomatie toute en tact, vision et sagesse ».  Personne ne s’est posé la question du pourquoi Ould Abdel Aziz a tout fait pour sauver son ami de la potence à laquelle il n’aurait dû échapper, ni pourquoi roule-t-il, si les intérêts des mauritaniens de Gambie le préoccupaient tant, pour un chef d’Etat déchu, contre un président élu, ni pourquoi cherche-t-il, par tous les moyens, à s’embrouiller avec le Sénégal avec qui nous lient tant de liens ? L’heure n’était pas au questionnement mais à l’auto-satisfaction. Attention cependant aux pieds. Les chevilles enflent facilement. Œdipe, roi de Thèbes, était un homme tellement confiant, en ses jugements, qu'il ne pouvait même pas envisager s'être trompé sur un seul. Un aveuglement qui lui coûta, au final et littéralement, les yeux de la tête. Et à ceux de son peuple, hélas, maudit par sa faute.
                                                                     Ahmed Ould Cheikh

dimanche 29 janvier 2017

Editorial: Bons comptes, bons amis...


Mohamed Ould Abdel Aziz, l’a dit, le 29 septembre dernier, au Palais des congrès de Nouakchott, lors de l’ouverture du « dialogue national inclusif », entre le pouvoir et une partie de l’opposition : « Les propositions et recommandations requérant des modifications constitutionnelles seront soumises au plébiscite populaire par voie référendaire ». Il le répétera, de nouveau, trois semaines plus tard, à la clôture de ce même dialogue dont « les conclusions, claires et limpides, seront appliquées, parce qu'elles procèdent, uniquement, de l'intérêt général du peuple tout entier et des générations futures. L’accord fondamental recommande la suppression du Sénat, une option objective que certains peuvent désapprouver, mais aucun parti, aucun groupe précis, encore moins individu, pas même le Président, ne peut imposer, au peuple mauritanien, son opinion. Un référendum sera organisé à ce propos et personne ne pourra l’empêcher. Seul le peuple sera l'arbitre, parce que la Constitution demeure la seule référence en ce sens », Mieux, les deux parties prenantes au dialogue se mettaient d’accord pour une consultation populaire avant la fin de l’année 2016. Vous connaissez la suite. L’année s’est achevée sans que personne n’évoquât le sujet. Des problèmes budgétaires ? Le risque de voir le projet rejeté par le peuple ? Ou, comme on le pressentait, l’irrespect de la parole donnée. Un peu des trois, certainement. A la fin de l’année, les caisses de l’Etat étaient vides et un referendum coûterait entre un à deux milliards de nos ouguiyas, sans aucune possibilité d’appui extérieur, pour un projet aussi inutile que coûteux. Rien n’indiquait, aussi, que les populations, fatiguées par la cherté de la vie et plus du tout aguichées par les slogans creux, accepteraient de se laisser embarquer dans une consultation sans aucun impact sur leur quotidien. Pire, le changement d’hymne national ou l’ajout de deux bandes rouges au drapeau sont loin de susciter leur adhésion. C’est, probablement, ce qui a motivé la volte-face d’Ould Abdel Aziz décidé à revenir sur une parole pourtant maintes fois ressassée, comme on l’a vu. Il a, d’ailleurs, promis tant de choses, par le passé, que plus personne ne s’en rappelle. Il nous avait juré, par tous les saints, qu’il mettrait fin à la gabegie, au clientélisme et au népotisme, que plus personne ne s’engraisserait sur le dos de la ‘’bête’’, qu’il ne choisirait que les meilleurs d’entre nous, qu’il n’accepterait, dans son camp, ni gabegistes ni flagorneurs, qu’il serait, en un mot, juste. Huit ans plus tard, le résultat est là : il se passe de commentaires.
Pour préparer le terrain à ce retournement spectaculaire, le gouvernement a pris soin d’amadouer les parlementaires : distribution de terrains à gogo, multiplication d’audiences présidentielles aux sénateurs appelés à être dissous et tutti quanti… avant de lâcher, le 16 Janvier dernier, la bombe : voilà les députés et sénateurs informés du choix de la voie parlementaire, pour la révision recommandée par le dialogue national inclusif. On évoque des problèmes de trésorerie susceptibles de justifier cette option à tout le moins hasardeuse, les sénateurs ne manquant aucune occasion, en privé, d’exprimer leur rejet d’une réforme constitutionnelle qui les enverra au chômage. Et les députés sont, également, loin d’être acquis. A moins de trouver une astuce pour encadrer le vote et garantir ainsi son résultat : « ce qui compte dans un vote », disait Staline, « ce n'est pas ceux qui votent, ce sont ceux qui comptent ».  En russe, cela pouvait signifier : « roublards comptant des roubles ». En français, « les bons comptes font les bons amis ».  Et en langues nationales mauritaniennes ? 
                                                                         Ahmed Ould Cheikh

dimanche 22 janvier 2017

Editorial: De plus en plus salée, l'histoire...


La nouvelle a fait le tour du web en quelques clics : les nouveaux quotas de céphalopodes ont été distribués à qui de droit : la Première dame, ses deux beaux-fils, des cousins du président, un proche du Premier ministre, le président de l’UPR, un député et des sociétés finalement pas si " anonymes " que ça. Jusque-là, personne n'avait compris où notre guide éclairé voulait en venir, en décidant d'instituer la politique des quotas de pêche, pour avoir accès à la ressource. On sait, à présent, à quoi s'en tenir. La famille d'abord, les cousins après, les amis enfin. Sans qu'on sache exactement sur quels critères ces quotas ont été attribués, si ce n'est la proximité avec le chef. Auparavant, les sociétés de pêche (qu'elles soient mixtes ou nationales) acquéraient des bateaux et payaient des licences. Elles faisaient travailler des équipages à bord et un personnel à terre. Les productions étaient congelées et vendues, suivant la procédure de la SMCP.  Tout un système que la nouvelle politique menace de réduire à néant. Les heureux bénéficiaires des quotas - en fait, un simple papier volant, synonyme d'autorisation de piller - les céderont, si ce n'est déjà fait, à raison de 300 dollars minimum la tonne, à des armateurs qui n'en demandaient pas tant. Ils ramasseront ainsi un bon pactole qu'ils auront tout le temps de fructifier, en attendant l'année prochaine, le quota ayant une durée de vie d'un an. Ni la fédération des pêches, dont les adhérents sont, pourtant, les principales victimes de ce pillage, encore moins les partis politiques ou les ONG n’ont dénoncé ce qui s’apparente à une mise à sac de nos ressources halieutiques. Après la société chinoise Poly Hongdong, qui a obtenu une concession de 25 ans pour pêcher, à sa guise, sans payer ni taxe ni impôt, bonjour les nouveaux pilleurs ! Ils sont pourtant à l’abri du besoin et pouvaient bien se passer de cette mauvaise publicité qui bat, en brèche et pour de bon, tous les slogans sur la lutte contre la gabegie, le clientélisme, le népotisme et tous les mots en isme avec lesquels on nous saoûle depuis 2008. Et qui ne sont, en fait, que des paravents, pour masquer la plus grande opération de dépeçage que le pays ait connu, depuis son indépendance. Désormais, plus rien n’échappe à la boulimie de ces prédateurs : terrains, écoles, édifices publics, marchés, aménagements agricoles, barrages, électricité et, maintenant, la pêche.  Un exemple parmi des dizaines :  la société marocaine STAM (à qui ATTM vient de sous-traiter le barrage de Seguellil sans appel d’offres), pistonnée par un(e) bien-né(e), a obtenu, il y a deux ans, le creusement d’un canal d’irrigation, non loin de Keur Macène (celui qu’Aziz a déjà visité à deux reprises) et l’aménagement de terres agricoles dans la zone. Alors que l’aménagement d’un hectare est facturé entre neuf cent mille et un million d’ouguiyas, STAM l’a fait payer quatre millions à l’Etat. Vous croyez que la différence est partie où ? Et à quel prix sera facturé le nouveau barrage ?
Eaux, troubles, des barrages appellent, il est vrai, les requins à la pêche. On comprend donc que, de fil en aiguille, ceux-ci naviguent, du fleuve à l’océan. Et vice-versa. La facture n’en sera que plus salée. Au goût du contribuable ? Même pimentée de kilomètres de goudron, guère digestes, au demeurant, la Présidence des pauvres se révèle, d’année en année, de mois en mois, de jour en jour, de pire en pire cuisinière. Bouche sèche, les Mauritaniens se suffiront-ils encore longtemps à ouïr de creux slogans ? Ventre affamé n’a point d’oreilles…
                                                                                       Ahmed Ould Cheikh

dimanche 15 janvier 2017

Editorial: Tout arrive, mon bon monsieur...


Une année s’achève, une autre commence. 2016 aura été, tout le monde en convient, une année difficile. Sur le plan politique, le pouvoir et l’opposition se regardent toujours en chiens de faïence et l’on se demande bien ce qui pourrait briser la glace qui les empêche de se retrouver autour d’une table et s’occuper, enfin, de notre sort. La situation économique est, elle aussi, loin d’être rose. Jugez-en vous-mêmes ! Comment qualifier un pays où plus de 60% du budget est constitué d’impôts sur de pauvres citoyens ? Un pays dont le ministre de l’Economie se prévaut de détenir plus de 30 milliards d’ouguiyas en caisse mais reste incapable de payer des bons du Trésor arrivés à échéance. Un pays où le taux d’exécution du budget 2016 était de 22%, au 31 Juillet dernier, ce qui en dit autrement long sur l’état réel des finances publiques. Un pays où les marchés publics et les terrains sont distribués en prébendes, histoire de faire taire, dans un même sac, opposants et courtisans. Un pays dont le Président reconnaît qu’on a tenté ouvertement de le soudoyer et qui ne réagit pas. Un pays qui risque de perdre un financement de plus de cent millions de dollars, parce que la société qui a gagné le marché (la ligne haute tension Nouakchott-Nouadhibou) n’a pas choisi le « bon » représentant. Un pays, pris de folie, qui voit tous ses grands projets tomber en faillite ou mourir dans les cartons. Un pays dirigé par un clan qui a fait main basse sur tout ce qui bouge et où les édifices publics se vendent, à coup de milliards, certes, mais… toujours aux mêmes. Un pays où il n’y plus ni école ni santé publiques. Un pays où l’on s’entête, malgré toutes ces difficultés, à organiser un referendum constitutionnel inutile.  Un pays où le Président se pavane en plein désert, utilisant les avions de l’Armée pour ses besoins personnels.
En France, il y a deux ans, Manuel Valls, alors Premier ministre, fut obligé de payer, au Trésor public, 5000 euros, pour avoir utilisé un avion du gouvernement, histoire d’amener ses deux enfants à la finale de la Ligue des champions de football, à Munich. Et, aux Etats-Unis, Bush-père s’est vu contraint de payer 10 000 dollars pour avoir « emprunté » un hélicoptère, le temps d’un weekend. Chez nous, lorsqu’un député de Tawassoul a évoqué l’utilisation, par le Président, des avions de l’Armée, les députés de la Majorité ont fait mine de n’avoir rien entendu. Ils n’entendent d’ailleurs jamais rien. Et ce ne sont pas les terrains qu’on s’apprête à leur offrir gracieusement qui leur déboucheront les oreilles ! Si le législatif n’exerce plus son rôle de contre-pouvoir, l’exécutif peut aisément empiéter sur les lois et faire ce que bon lui semble des deniers publics. C’est ce que nous subissons depuis 2008. La démocratie militaire, vous dis-je, n’a que faire des lois et règlements. Le chef est le chef ! Un tel veut tel poste, un autre tel marché ? Qu’on les leur donne ! Qu’ils ne soient ni les mieux formés ni les moins disants, ils obtiendront satisfaction. Le cursus administratif ou les procédures sont faits pour être violés, non ? Alors, quels vœux pour 2017 ? Je ne sais pas, moi… Un bon coup de vent ? Une grâce divine inattendue ? Une subite et providentielle prise de conscience ? Tout arrive, mon bon monsieur, tout arrive… même le Nouvel An !
                                                                                Ahmed Ould Cheikh

vendredi 6 janvier 2017

Editorial: Indécent ? Non, non, pas vraiment…


Ould Abdel Aziz l‘a dit à des sénateurs qui, eux, n’ont pas manqué de le répéter : «Vincent Bolloré m’a proposé dix millions d’euros pour que je lui confie la gestion du Port autonome de Nouakchott et j’ai, bien entendu, refusé ». Alors qu’il parlait du referendum et de la suppression du Sénat, notre guide éclairé est sorti brusquement du sujet. Pour dire combien le pouvoir est tentant ? Ou pour démontrer qu’il est, lui, incorruptible ? Ses interlocuteurs, qui ne savaient pas quoi en penser ni dire, restèrent cois. Mais, dès la fin de l’audience, l’information se répandit comme une traînée de poudre, la discrétion n’étant pas le fort de nos parlementaires. Comment un homme d’affaires, fût-il français, peut atteindre un tel degré d’arrogance, jusqu’à proposer ouvertement à un président, fût-il africain, de le soudoyer ? Pourquoi le Président n’a-t-il sévi, automatiquement, contre l’impudent, pour le punir selon les lois anti-corruption ? Pourquoi l’a-t-il poliment éconduit ? S’il ne savait pas que c’était possible, Bolloré aurait-il tenté cette opération ? Celui qui écume les palais présidentiels africains et traite, parfois directement, avec leurs locataires est tout, sauf un enfant de chœur. C’est un homme averti qui ne s’embarrasse pas de faux-semblants. Il s’est certainement beaucoup renseigné sur nous et sur notre président dont le goût prononcé pour les affaires n’est plus que secret de Polichinelle. Un député libyen n’a-t-il pas affirmé qu’en échange de Senoussi, son pays a versé 200 millions d’euros à la Mauritanie et 25 millions à la présidence de la République, devenue, du coup, une institution indépendante qui reçoit des fonds en dehors des circuits officiels ? C’est dans ce créneau que Bolloré a sans doute voulu s’engouffrer. 
Dans un pays où tout se monnaye, où n’importe quel marché, petit ou grand, donne lieu à des commissions occultes, versées toujours aux mêmes ; où, pour s’implanter, il faut être adossé à un membre du « clan », rien de surprenant à ce qu’un homme d’affaires, étranger de surcroît, se risque à proposer de l’argent frais à son président. Il n’est pas passé par quatre chemins, le Bolloré : directement à la source, squeezant tous les sous-fifres ! Les Français ne disent-ils pas qu’il vaut mieux avoir affaire à Dieu qu’à ses saints ? Sous d’autres cieux, où dignité et respect de la chose publique veulent encore dire quelque chose, cette affaire ne se serait pas arrêtée là. Elle aurait donné lieu à un scandale et des poursuites judiciaires seraient automatiquement engagées contre l’auteur de la proposition. Pas si indécente que ça, au final. Sinon, elle n’aurait jamais été formulée.  Cherchez la faille !
                                                                                                    Ahmed ould cheikh