dimanche 23 avril 2017

Editorial: Bizarre...

Ould Abdel Aziz est parti, la semaine dernière, en France, après plusieurs années d’une rupture qui ne disait pas son nom. Profitant du séjour, à Nouakchott, du ministre français des Affaires étrangères qui l’aurait invité à se rendre en France, si l’on en croit la très officielle AMI, l’homme du 6 Août a débarqué au Bourget… sans un seul chat pour l’accueillir. L’invitation d’Ayrault n’était peut-être que protocolaire ? Très peu au fait des pratiques diplomatiques – le contraire aurait, d’ailleurs, étonné, de la part d’un militaire – notre guide éclairé aura donc simplement sauté sur l’occasion d’une vague exposition, à l’Institut du Monde Arabe, pour fouler le sol français. Et, disent les mauvaises langues, revoir le médecin qui le suit depuis la fameuse « balle amie » de 2012. S’entretenir aussi avec François Hollande, sans qu’on sache sur quoi, exactement. Le président français, à qui il reste, à peine, un mois de pouvoir, n’a visiblement plus grand-chose à faire, sinon recevoir des chefs d’Etat africains. Même ceux avec qui il avait peu d’atomes crochus, comme le nôtre à qui la France ne parvenait toujours pas à pardonner son faux bond, lors de la guerre du Mali. Alors qu’il avait assuré Hollande, en personne, qu’il apporterait son soutien contre AQMI, après avoir accompli plusieurs opérations par procuration, notre expert ès rectification s’était piteusement débiné, lorsque les armes s’étaient mises à parler. Ce que l’Etat français n’avait que très modérément apprécié. Depuis les relations ont évolué en dents de scie. Et Ould Abdel Aziz n’a loupé aucune occasion de le faire savoir. En commençant par glorifier, à tire-larigot, la résistance contre l’occupant français, donnant, au nouvel aéroport de Nouakchott, le nom d’Oum Tounsi, lieu d’un célèbre affrontement, en 1932, où périt, entre autres, le lieutenant Mac Mahon, petit-fils d’un ancien président de la 3ème République  française. En hommage à cette même résistance, notre guide se bat, actuellement, pour ajouter deux bandes rouges au drapeau national, au détour d’une réforme constitutionnelle déjà recalée par le Sénat. Mais Ould Abdel Aziz ne s’avoue pas vaincu. Il veut, à présent, imposer un referendum dans ce qui s’apparente à un nouveau coup d’état contre la Constitution. Juste pour agacer l’ancienne métropole qui s’est certainement sentie offusquée, lorsqu’il déclara, en Mai 2016, à Néma, que les opposants qui cherchent la bénédiction française peuvent aller se rhabiller. « Ce qui vient de France n’est pas le Saint Coran », avait-il alors péroré, un brin agacé. Et, tout récemment, lors d’un entretien sur France 24, en réponse à une question sur la décision du Quai d’Orsay de sortir, de la zone rouge,  les villes de Chinguitti et Ouadane, il s’est fendu d’une réponse très peu diplomatique : « Zone bleue, blanche ou rouge, ça ne change rien pour nous ». Comme si le tourisme, qui pourrait reprendre, à la faveur de cette décision et faire revivre ces régions, n’était pas important, en soi, pour un pays aussi pauvre que le nôtre.
Malgré ce discours, sinon va-t-en guerre, du moins je-m’en-foutiste,  notre chef d’Etat a trouvé cependant opportun d’aller dire au revoir à un président en fin de mandat et dont l’Histoire ne retiendra pas grand-chose… sinon d’avoir donné la bizarre onction française au referendum anticonstitutionnel que le général défroqué s’apprête à commettre ? « Je vous assure, mon cher cousin, que vous avez dit bizarre ! – J’ai dit bizarre ? Comme c’est bizarre… »
                                                                                     Ahmed Ould Cheikh

dimanche 16 avril 2017

Editorial: Quel ostracisme!

La Mauritanie a célébré, le 1er Avril dernier, la Journée nationale du sport. Avec tambours et trompettes. Le président de la République, le Premier ministre et une palette de ministres, tous en tenue de sport (une fois n’est pas coutume) ont fait le déplacement du Stade olympique pour le coup d’envoi du marathon de Nouakchott. Ils ont également visité les stands des différentes fédérations sportives. Cinq  jours plus tard, c’est le monde entier qui fêtait cette fois la Journée Internationale du Sport pour la paix et le développement. Une décision prise par les Nations Unies en août 2013. La longue liste des destinataires de la lettre du secrétaire général des NU, invités à fêter  cette journée, commence d’abord par les gouvernements, donc le nôtre. Qui fête chaque semaine une journée internationale de quelque chose, du plus important au plus farfelu. Pourquoi pas celle du sport, surtout quand il est pour la paix et le développement ?
 Les deux fêtes auraient pu coïncider. Mais non ! La Mauritanie veut sa propre fête à elle. Où le Comité national olympique, dirigé, depuis nombre d’années, par un « rebelle », n’aura pas son mot à dire, contrairement à ce qui se passe dans les pays « normalement » constitués. Où le Président ne politise pas tout et ne fait pas, de la  devise « qui n’est pas avec moi est contre moi », son immuable credo.
L’ancien bâtonnier de l’Ordre national des avocats et le précédent président de la Communauté urbaine de Nouakchott, qui avaient le malheur d’être du « mauvais » côté, firent, en leur temps, eux aussi les frais de cet ostracisme présidentiel. Le premier organisa la Conférence internationale des barreaux de tradition juridique commune (CIB) avec la présence des plus grands avocats francophones qui foulent notre sol national pour la première fois. Le second, une grande réunion des maires francophones. Aucun officiel mauritanien n’a assisté aux cérémonies d’ouverture ou de clôture. Les délégations étrangères, malgré leur importance, ne reçurent aucun accueil officiel et les ministres de la Justice ou de l’Intérieur, qui assurent la tutelle, n’ont pas daigné leur accorder une visite de courtoisie. Quitte à écorner un peu plus l’image du pays dont la réputation n’était déjà pas des plus flatteuses. Et, pas plus tard que la semaine dernière, le président de 54 Comités nationaux olympiques d’Afrique, le général ivoirien Lassana Palenfo, s’est déplacé à Nouakchott. Il n’a pas eu plus de chance que les avocats ou les maires francophones. Le ministre des Sports, qui recevait pourtant il n’y a pas longtemps le président de la fédération de football de Madagascar, l’a superbement ignoré. Malgré une demande d’audience adressée par le CNO. Notre guide éclairé est têtu. Il n’en fait qu’à sa tête. Il n’est pas possible dans ce pays, qui se veut démocratique, d’occuper un poste même électif (président de comité olympique, bâtonnier des avocats ou maire d’une grande ville) et travailler normalement si on ne gravite pas le giron présidentiel.
Il y va du sport comme de la politique. Le bannissement y est la règle. Les opposants qui refusent de courber l’échine sont pris pour cible. Les journalistes qui essayent d’être un tantinet objectifs, exclus de tout. Les hommes d’affaires qui n’appartiennent pas au clan et veulent faire preuve d’un peu d’indépendance  subissent les foudres du fisc  et de la douane. Les notables qui n’entrent pas dans les rangs ne reçoivent plus rien de l’Etat. Qu’il est loin le discours de 2008-2009 ! Lorsqu’on nous bassinait avec cette Mauritanie nouvelle où la justice régnerait en maître, où personne ne serait exclu pour ses positions politiques, où les pauvres auraient « leur » Président qui s’occuperait de leurs problèmes à temps plein, où la gabegie et la déprédation appartiendraient au passé… On voit, huit ans plus tard, ce qu’il en est. La situation parle d’elle-même. S’il est très peu probable qu’un seul de nos ministres se soit fatigué à courir, le 1er Avril, seulement cent mètres du marathon, il est, par contre, très certain que le peuple mauritanien n’ait aucunement besoin d’une telle manifestation pour se sentir épuisé : son quotidien y pourvoit largement.
                                        EDAhmed Ould Cheikh

dimanche 9 avril 2017

Editorial: Morale Yoyo

Après avoir affirmé, solennellement, lors de l'ouverture et de la clôture du dernier dialogue, que "les propositions et recommandations requérant des modifications constitutionnelles seront soumises au plébiscite populaire par voie référendaire", Ould Abdel Aziz change, subitement, son fusil d'épaule : plus question d'une consultation populaire qui coûtera les yeux de la tête. Six milliards, selon notre nouvel Iznogoud, celui qui veut devenir Calife à la place du Calife, qui détient les cordons de la bourse et ne les délie que pour la ''bonne'' cause. Place donc au congrès du Parlement. Moins cher et moins risqué pour qui détient majorité confortable en celui-ci. L'opération de charme pour convaincre les parlementaires commence : terrains bien placés, invitations, petits services entre amis, promesses en tout genre… et, maintenant, tirez les premiers, messieurs les députés ! Comme prévu, la salve fait mouche. Reste à convaincre une trentaine de sénateurs de choisir la "bonne voie". La démarche se révèle plus périlleuse que prévu. Les papis font de la résistance et… patatras ! Rejettent, à une large majorité, les amendements constitutionnels. Coup de tonnerre dans le camp de la majorité. Qui observe, pendant plusieurs jours, un silence de cathédrale. Attendant que son chef prenne les devants. Ce qu'il fait, cinq jours plus tard, en nous offrant une nouvelle volteface : fi de l'impasse " Congrès du Parlement " ! Quoique coûteux, le referendum, désormais paré de toutes les vertus, redevient solution, que dis-je, "La" solution ! Un yoyo auquel nous a habitués notre guide éclairé dont la constance est loin d'être la vertu cardinale. Mais, au-delà de ce revirement et des justificatifs tirés par les cheveux de l'article 38 de la Constitution, c'est la morale politique qui prend un sérieux coup. Quand on choisit une voie et qu'on échoue, en prendre une autre par entêtement est tout aussi moralement condamnable que politiquement incorrect. Mais que veut dire morale dans un pays où l'on peut renverser, impunément, un président élu, nommer qui l'on veut où l'on veut, sans tenir compte d'aucun critère objectif; faire main basse sur ses richesses et fouler du pied ses lois, textes et règlements ? De quelle morale se targuer, quand on considère le texte fondamental qu'est la Constitution comme un simple bout de papier qu'on peut changer à sa guise ? Peut-on parler de morale dans un pays où il n'y en a plus, où les laudateurs et autres flagorneurs se muent en donneurs de leçons ? Que veut dire morale quand le président d'un pays pauvre et exsangue, où les salaires sont parmi les plus bas du Monde, se voit mieux payé que ses homologues de Russie, de France, d’Angleterre ou d'Allemagne, pour ne citer que ceux-ci ?
                                                                                       Ahmed Ould Cheikh
 
 

lundi 3 avril 2017

Editorial: Boutons le jusque-au-boutiste!

Cinq jours après le coup de sabot du Sénat, qui a rejeté, à une large majorité, les amendements constitutionnels proposés par le pouvoir, Ould Abdel Aziz est monté aux créneaux. Alors qu’il pouvait laisser le Premier ministre ou le président du parti-Etat réagir, après cette monumentale déculottée, il a préféré dire, lui-même, ce qu’il a sur le cœur. Visiblement décontenancé mais tentant, sans grand succès, de garder son calme, il a d’abord commencé par régler leurs comptes à ces sénateurs « traîtres » qui ont osé aller à l’encontre de ses désirs. Après l’avoir, pourtant, assuré de leur indéfectible soutien. Comme quoi, en politique… N’empêche ! Ces amendements, qui les font jaser et les feront disparaître, seront proposés, au peuple, par referendum, quitte à tordre le cou à la Constitution. Certes, l’article 38 prévoit que le président de la République peut consulter le peuple, pour « toute question d’intérêt national » mais toute modification du texte fondamental est verrouillée par les articles 99, 100 et 101. Les exégètes du Droit constitutionnel n’y peuvent rien. Mais, de cela, notre rectificateur en chef n’a cure. Il a décidé, ça se fera. Même si le peuple désapprouve, il restera droit dans ses bottes. N’est-il pas de la trempe de ceux qui ne sont « pas faits pour démissionner ou pour échouer », comme il s’est défini lui-même, lors de son show télévisé de mercredi dernier. Un qualificatif nouveau qu’il faut désormais ajouter au vocabulaire azizien, déjà assez riche en redondances, contre-vérités et propos peu amènes à l’encontre de ses opposants et contradicteurs.
Le referendum sera, donc, organisé dans quelques mois. Il faut s’y faire. Notre guide éclairé en a décidé ainsi. Avec, peut-être, moins l’objectif de faire passer « ses » amendements que de discréditer ceux de la Transition, via le déni de l’article 99… Troisième mandat, troisième mandat, quand tu nous tiens… Mais en quoi ces supputées combines nous feraient-elles sortir de l’ornière ? Régler notre crise politique ? Réduire notre endettement ? Faire baisser les prix ? Améliorer notre système éducatif ? Sortir notre santé de l’agonie ? A quoi bon jeter six milliards par la fenêtre, quand on en tant besoin ? Où est dans l’urgence, dans le changement de l’hymne national ou l’ajout de deux bandes rouges au drapeau national ? Le pays n’a-t-il pas d’autres priorités ?
Il faut galvaniser nos intellos, hommes d'affaires, banquiers, hauts cadres et hauts fonctionnaires : c'est plus urgent et payant que chercher à deviner ce qui se passe dans la tête de notre putschiste invétéré. C’est vraiment l'urgence du moment, après le vote des sénateurs et la rencontre de Son Altesse Ego 1er  avec la presse : mobiliser l'élite en « l'interpellant violemment ». N’eût été la lâcheté de notre gratin national, Ould Abdel Aziz n'aurait osé seulement envisager de tordre le cou à la Constitution. Boutons le jusque-au-boutiste ! Laissons l’homme du 8 Août à sa quête angoissée de débouchés existentiels et organisons-nous, calmement, pour le pousser méthodiquement, inexorablement dehors : le plutôt sera le mieux, pour le pays et sa stabilité.
                                                                        Ahmed Ould Cheikh

dimanche 26 mars 2017

Editorial: Tistet Aziz

Ils l’ont fait. Les sénateurs ont dit non aux amendements constitutionnels proposés par le Président et pour lesquels il n’a ménagé aucun effort. Il aura tout fait pour les faire passer : distribuer gracieusement des terrains aux parlementaires, les recevoir, ensemble puis un à un, et tous, du moins ceux de sa majorité (pardon, minorité !) lui avaient juré, main sur le cœur, que les amendements  passeraient comme lettre à la poste. Comme l’ont fait les députés qui n’avaient, eux, rien à perdre dans cette bataille : pas voués à dissolution ni gémonies, ni accusés de tous les maux, depuis le fracas d’Ould Abel Aziz, l’an dernier à Néma, beuglant que la Mauritanie pouvait bien se passer d’un sénat aussi coûteux qu’inutile. Ah, on s’en souviendra, de ce branlebas de combat ! Tous les ministres, députés, responsables de l’UPR au charbon, chacun de son couplet, à ne ménager les pauvres sénateurs interloqués, réduits à se demander à quelle sauce seraient-ils mangés. Mais, à quelques exceptions près, nos honorables ont gardé leur calme. Attendant le jour J pour ne pas rater, comme la mule du pape, l’occasion de se venger. Si bien que, depuis ce vote historique, la majorité – Président, parti et gouvernement en vrac – se trouve tête à cul dans le même sac, « out », comme disent les Anglo-saxons. Aucun des partis dits dialoguistes n’a, non plus, pipé mot.  Personne n’a encore compris ce qui s’est passé, tous à guetter la réaction d’Ould Abdel Aziz. A part un député zélé qui a écumé les radios et les télés pour se contredire, les laudateurs font profil bas, en attendant de voir de quoi sera fait demain.
En tout état de cause et d’effet, c’est à une mini-révolution qu’on a assisté, vendredi dernier. Pour la première fois, Ould Abdel Aziz à qui tout souriait, depuis sa prise de pouvoir, se retrouve dans une situation pour le moins inconfortable. Désavoué par une partie de sa propre majorité, exactement comme en 2008, lorsqu’un bataillon de députés se rebella, sous son impulsion, contre le Président Sidioca.  Qui a tué par l’épée… Persuadé que tout se passerait bien, voilà notre guide éclairé tombé des nues. Complètement groggy, il a commencé, deux jours après le coup de tonnerre, à recevoir du monde : Premier ministre, présidents de l’UPR, de la Coalition de la Majorité et des partis dialoguistes… Il ne veut pas, dit-on, prendre de décision dans la précipitation. Ce qui est sûr, c’est qu’il y aura un avant et un après 17 Mars. La « rébellion » du Sénat sonne-t-elle le glas d’une majorité appelée, probablement, à nouvelles lézardes ? Les Mauritaniens ayant, tout comme la nature,  horreur du vide, il y a fort à parier qu’avec le renoncement public d’Ould Abdel Aziz à se porter candidat en 2019, tout partira en vrille. Tout comme le départ de Maaouya, en 2005, fit voler sa majorité en mille morceaux, 2019 risque d’être un tournant. Et si le non du Sénat en était déjà l’amorce ? Le point de départ d’une refondation ? Il serait très optimiste d’aller aussi vite en besogne mais quelque chose est en train de changer dans ce pays. Les citoyens en auraient donc  assez d’être traités en éternels moutons de Panurge ? Refuseraient-ils, enfin, de cautionner le pillage, à ciel ouvert, de leurs ressources ?  Puisse le Sénat être le déclencheur d’une révolution contre un système qui nous a fait tant de mal ! Et qui s’apprêtait à commettre de nouveau l’irréparable, en 2019…
Le tourmenteur de la fameuse mule du pape s’appelait Tistet Védène, s’est souvenu la mémoire populaire provençale, immortalisée par Alphonse Daudet. La nôtre, mauritanienne, ne retiendra-t-elle au final, que le souvenir de Tistet Aziz pulvérisé, un fameux vendredi 17 Mars 2017, à Nouakchott, d’un coup de sabot sénatorial si terrible, si terrible, que du fond du Majabat al Koubra, on en vit la fumée ?
                                                                                 Ahmed Ould Cheikh

lundi 20 mars 2017

Editorial: Dire le droit ou se dédire

"Un peuple qui élit des corrompus, des renégats, des imposteurs, des voleurs et des traîtres n'est pas victime! Il est complice", George Orwell
Les amendements  constitutionnels ont été approuvés, à une large majorité, par l’Assemblée nationale. Le contraire aurait d’ailleurs étonné. Une chambre d’enregistrement est élue pour avaler tout ce qu’on lui envoie. L’opération menée tambour battant, par le président de la République, à coup de terrains, de dîners et d'audiences personnelles a porté ses fruits. Les députés ont dit oui à une réforme que le peuple désapprouve, dans sa grande majorité. Sinon pourquoi notre guide éclairé a-t-il fait subitement volte-face ? Après avoir déclaré, à plusieurs reprises, que les réformes constitutionnelles seraient soumises au referendum, le voilà qui change son fusil d’épaule. Que craint-il, s’il se croit réellement populaire et s’il pense que le pays le suivra dans sa démarche ? Le coût exhorbitant du referendum ? On nous chante, pourtant et à longueur de journée, que les caisses de l’Etat sont pleines. En fait, la vérité est ailleurs. Devant un mécontentement grandissant, le pouvoir craignait une monumentale déculottée. Et la gigantesque marche de l’opposition, samedi, devrait le réconforter dans sa démarche. Il lui reste, à présent, à convaincre les sénateurs de se faire harakiri. Ce qui n’est pas gagné d’avance et, même si les « vieux» acceptent d’avaler la couleuvre, il restera un grand problème en suspens qui risque de faire capoter tout le processus. Par sa décision  001/2016, rendue le 11 Février 2016, le Conseil constitutionnel, interrogé, par le gouvernement, sur la possibilité de renouveler deux tiers du Sénat, n’a-t-il pas officiellement constaté  qu'au moment de son rendu, le  mandat de tous les sénateurs est largement  expiré ? Elus en 2007 pour six ans, deux-tiers des honorables ont en effet vu le terme de leur mandat en 2013. Celui du tiers restant, renouvelé en 2009, s’est achevé, lui, en 2015. Le juge constitutionnel  écarte donc, expressément, dans un argumentaire bien élaboré, tout moyen de droit  contraire à son constat ci-dessus,  pouvant être tiré de la loi constitutionnelle  de 2012 « maintenant en place les institutions actuelles ». Pire, le Conseil constitutionnel  met en cause – implicitement mais nécessairement – la validité des modifications constitutionnelles  ayant été « adoptées », en 2012,  par un  Parlement dont une chambre,  le Sénat, était, au moment de l'examen  desdits textes, irrégulièrement composée, le second  tiers, élu en 2007, n’ayant pas été renouvelé en 2011, comme l’exigeait la loi fondamentale. Enfin et coupant court à tout débat, le Conseil décide que le Sénat doit être renouvelé, dans son ensemble. 
Comble du paradoxe ! C'est par ce sénat invalidé, à sa demande, que le pouvoir s’attelle à modifier la Constitution sur des points majeurs  et tente, surtout, d'instaurer, en faveur du chef de l'Etat, une impunité pour les crimes qu'il aurait pu, peut ou pourrait commettre, au cours de l'exercice de son mandat. Il décide, pêle-mêle, de changer l'emblème national, supprimer le Sénat,  affaiblir des institutions nationales et faire émerger des conseils régionaux qui, tout comme les mairies, resteront des coquilles vides, l’essentiel du pouvoir trusté par l’exécutif régional. Une inquiétante situation de non-droit qui soulève des questions majeures : le refus, par le  pouvoir exécutif, de  mettre en œuvre la décision du Conseil constitutionnel ne constitue t-il pas une forfaiture ? Ne discrédite-t-il pas lourdement  le Conseil qui l’a rendue ? Quel est le sort des lois et des conventions internationales irrégulièrement adoptées ou approuvées,  par un Parlement dont le mandat est expiré ? Pourquoi une telle volte-face, entre  la date du rendu de cette décision, par le Conseil constitutionnel,  et la décision de modifier la Constitution en cours d'examen par le Parlement ?
La légalité  formelle des institutions de l'Etat  fait, désormais, défaut. Elle est, pourtant, une des conditions de base de la légitimité du pouvoir, de tout pouvoir. L’opposition a, du coup un véritable couloir devant elle. Elle n’a pas besoin de faire le moindre bruit ; simplement d’attendre, sagement, que le Congrès parlementaire approuve les amendements et déposer un recours devant le Conseil constitutionnel. Qui, fidèle à sa décision susdite, n’aura d’autre choix que d’invalider les réformes. Une bataille juridique gagnée d’avance, si l’on respecte un minimum de forme. Le Conseil constitutionnel sera placé devant un dilemme : dire le droit ou se dédire. A moins que… En Mauritanie nouvelle, on n’est jamais à l’abri d’un énième coup d’Etat contre la Loi fondamentale et ceux qui sont censés l’appliquer.
                                                                              Ahmed Ould cheikh 

dimanche 5 mars 2017

Editorial: Apprendre à se taire

Ould Abdel Aziz a parlé. Sur la TVM, Al Wataniya ou Sahel TV ? Non. Sur France 24, une chaîne publique française. Pourtant, il pouvait bien dire ce qu’il avait sur le cœur sur une des nôtres qui aurait ainsi servi, pour une fois, à quelque chose. Si l’on peut appeler cela servir à quelque chose. D’où la question récurrente : Ould Abdel Aziz s’adresse à qui ? Pourquoi, à chaque fois, qu’un de nos dirigeants veut parler, son choix se porte, immanquablement, sur des media étrangers ? Notre guide éclairé a, certes et plusieurs fois, tenté l’aventure locale mais, à chaque fois, ce fut un fiasco. Il aurait certes pu trouver un journaliste local aussi docile que celui de France 24, pas très regardant sur les questions, qui  ne le titillera pas outre mesure et évitera de rebondir, quand la réponse tarde à venir ou que le Président a du mal à choisir ses mots. Une option judicieuse puisque, devant un journaliste normal, c‘est à dire non « briefé » et un brin professionnel, l’interview allait tourner à la foire d’empoigne. Aziz n’apprécie que modérément qu’on le coupe ou contredise. Réminiscences des étoiles à ses galons, probablement.
Le décor était donc bien planté. Malgré cela, l’ex-général est apparu hésitant, très peu sûr de lui, pas du tout convaincant, sans aucune profondeur dans les analyses et le choix de ses mots. Il avait, certes, un message à faire passer et l’a fait passer. Maladroitement. En assénant, par exemple, qu’après à peine six heures passées à convaincre son ami Yaya Jammeh de quitter le pouvoir en Gambie, il était bien normal que celui-ci demandât des garanties pour sa sécurité, celle de sa famille, de ses proches et de… ses biens. Deux mots lâchés, comme ça, sans prendre garde. Ould Abdel Aziz s’est-il jamais posé la question : comment Jammeh a-t-il pu amasser, en vingt-deux ans de pouvoir, tant de « biens », une fortune aussi considérable, sur le dos d’un pays parmi les plus pauvres du monde ? Pouvait-il, Ould Abdel Aziz, aider un tyran à piller son pays, à se soustraire à la justice  et se vanter, par la suite, d’une telle « heureuse » solution ? D’autant moins heureuse, d’ailleurs, que la vérité est bel et bien ailleurs, comme le journaliste a soigneusement évité de le souligner. Au moment de la médiation mauritano-guinéenne, les troupes de la Cedeao étaient déjà entrées en Gambie, les avions nigérians survolaient la capitale et Jammeh n’allait pas tarder à être pris comme un rat, ses propres soldats ayant annoncé qu’ils ne tireraient pas une balle. Une situation qu’a bien résumée le nouveau président gambien, pour qui « le Sénégal a sauvé la démocratie et le président mauritanien, son ami ». « Heureuse » médiation dont les deux pays frères n’ont pas fini de subir les séquelles…
Autre sujet abordé par notre guide éclairé : le congrès du Parlement pour approuver les amendements constitutionnels. « C’est aux parlementaires de décider », pérorait ainsi notre savant du jour, « s’il faut passer par le congrès ou le referendum, pour les réformes constitutionnelles ». Bel effort de démocratie, dans l’absolu. Mais déjà plus relatif, trois jours plus tard, lorsque notre nouvel expert en droit constitutionnel, déclare, aux parlementaires de sa majorité qu’il a, « fortuitement », invités à dîner, « pas question d’organiser un referendum coûteux ». Lequel des Aziz croire ? Et laquelle des majorités croire, celle qui applaudit, en présence du Président ou celle qui exprime son mécontentement, à la première occasion ?
Pour la prochaine présidentielle, Aziz s’est fendu d’un « je ne serai pas candidat » (à contrecœur, s’est-il retenu d’ajouter) mais je soutiendrai quelqu’un ». Le mot est lâché. Certes il en a le droit mais, de grâce, qu’on ne nous réédite pas le coup de 2007, lorsque tous les militaires, toutes les girouettes politiques, chefferies traditionnelles, administration et autres biens de l’Etat furent mobilisés, pour barrer la route au candidat de l’Opposition ! Le pays ne peut plus se permettre une nouvelle crise, après onze ans de dérives, laisser-aller et laxisme. Il est temps, grand, grand temps de lui laisser la chance de se rénover, de fond en comble. Incapable – c’est ce qu’aura surtout prouvé cette interview – d’ouvrir les yeux sur l’étendue des dégâts cumulés par un Système injuste et moribond, le Président ne semble pas conscient de l’impérieuse nécessité de laisser, enfin, notre pays vivre sa démocratie. Sur le chemin de la sagesse du vieux singe, Aziz a déjà appris à fermer les yeux et les oreilles : espérons qu’il apprenne, à temps, à fermer sa bouche. La Mauritanie ne s’en portera que mieux.
                                                                      Ahmed ould Cheikh