mercredi 12 mai 2010

Habib, tu resteras toujours incompris

Q'est-ce qui a poussé un gentleman, d'auguste famille, moulu dans l'ambiance feutrée des ambassades, ne souffrant, a priori, d'aucune insuffisance, à se complaire dans un tel amphigourisme à connotation masochiste? On aurait bien préféré que Kemal Ould Mohamedou entamât sa critique du vivant de Habib, à armes égales, opposant, ainsi, deux pamphlétaires aux plumes envoûtantes. Face à l’article post-mortem, prolixe et verbeux, de Kemal, loin de répondre par écholalie: le discours, qui ne relève, pourtant pas, du salmigondis ou du ramassis d'idées, s’affiche, plutôt, en quiproquo émergeant de brumes intellectuelles et pérorant, de l'exorde à l'épitaphe, dans un seul but: faire mal. Au-delà de la logomachie et, surtout, de l'aphorisme coupable à l'égard de l'imputrescible Habib, Kemal, pour triompher de l'unanimisme, devait-il faire preuve d'autant de prosopagnosie? En tirant dans le tas, l'auteur n'a épargné ni les corbillards défilant, «sans tambours ni musique, vers la demeure éternelle», ni les Indiens d'outre-Atlantique, ni les Aborigènes d'Australie, ni les Berbères des Atlas, tous issus de culture «orale donc répugnante», encore moins le million de poètes, «peuple polymorphe», bohémiens soumis aux aléas climatiques, nomadisant «sous quelques mètres de tissu », sans «bibliothèques ni librairies». Kemal en iconoclaste entretient, tout au long de sa tirade, une pantonymie à l'égard des cultures orales et de ceux qui n'ont pas écrit, transgressant, de facto, toutes les normes ontologiques, comme si la civilisation n’avait commencé qu’avec Jean Gutenberg et ses maudites améliorations de l'imprimerie, en 1450 de l'ère chrétienne[1]. Depuis l'époque des troubadours et des trouvères, véritables narrateurs, en passant par le poète-pamphlétaire Ronsard et le critique littéraire Augustin-Charles Sainte-Beuve, l’esprit critique, d’abord analytique, puis synthétique, en tout cas, toujours épris d’objectivité, n’a jamais fait bon ménage avec son alter-ego nihiliste, libertin voire amoral. Entre ces deux pôles, la frontière est poreuse, pointillée de précipices propices au «dérèglement de tous les sens», incitant le poète «maudit» Paul Verlaine à tirer sur son pote Arthur Rimbaud, en partance sur son «bateau ivre» pour une «saison en enfer»…

Devant cette psittacose, doit-on rester à ciseler, impassible, ses «émaux et camées», tel un écrivain parnassien, tandis que «Rome brûle» et que les sicaires, armant la main de Brutus, cherchent à éliminer, non seulement, César mais, aussi, sa mémoire? Pour ne pas se taire, comme un Maure mort, mieux vaut tard que jamais. Alors, je m'insurge contre la lobotomie qu’on tente d’infliger à la pensée de Habib et m'invite au débat, cette fois au plan strictement gnoséologique.

Que reproche-t-on à Habib? De n'avoir pas écrit, comme Ahmadou Kourouma, «Monnè, outrages et défis» ou Sembene Ousmane, «Les bouts de bois de Dieu»? Faut-il, absolument, épouser le conformisme, le plus souvent à caractère lucratif, pour se voir hisser au firmament de la littérature qui est, pourtant et d'abord, un engagement personnel? Selon Charles Augustin Sainte-Beuve, l'art d'un écrivain, a fortiori, donc, d'un éditorialiste, n'est que le reflet de sa vie, l’intentionnisme poétique se conjuguant avec la qualité personnelle ou biographisme. Habib, dans ses «Mauritanides», peignait ses contemporains avec «un miroir» qu'il promenait sur lui-même, afin de mieux appréhender leurs aspirations, leurs tares et leurs conditions de vie, de façon, cette fois, métaphorique ou allégorique. En malmenant la psychanalyse de Freud et ignorant le structuralisme – la langue orale étudiée comme structure – Kemal ramène la philologie de l'anthologie littéraire française à la «filiation qui va de Léon Bloy, Auguste Destouches (Céline), à Alain Zanini, dit Edouard Nabe». Bien que le roi François 1er ait, en 1539, proclamé, par ordonnance, le français langue officielle de l'administration, en place du latin, les dialectes – parfois, de véritables langues «étrangères», comme le breton ou le basque – furent parlés par les 3/4 de la population de l'hexagone jusqu’à l’orée du vingtième siècle. La littérature n'est pas le domaine de prédilection des «trois mousquetaires» cités, elle est, plutôt, l'aboutissement d'un long cheminement, depuis les trouvères, les troubadours, la Renaissance, le classicisme inspiré de l'antiquité gréco-romaine, l’époque de Louis XIV (Corneille, Molière), les philosophes des lumières du 18ème siècle, où la langue française prend, enfin, une dimension planétaire. Au 19ème siècle, la littérature est dominée par le romantisme – cet espèce de lyrisme personnel où s’exalte le moi profond du poète – et le lyrisme social, le poète sortant de son égoïsme étroit, pour communier avec le peuple. Faut-il citer François-René de Chateaubriand, madame de Staël, Hugo – le monument – Lamartine, des romanciers comme Balzac, Flaubert, Stendhal qui ont tant fait aimer, du monde entier, leur siècle et la littérature française, en particulier. Les Parnassiens, las du «pessimisme désabusé» du romantisme, proclament leur mouvement de «l'art pour l'art», avec, pour chef de file, Théophile Gautier, ciselant ses «émaux et camées». Et comment finir avec le 19ème siècle, sans évoquer le symbolisme, incarné par tant de poètes «maudits», Baudelaire, Corbières, Verlaine, Rimbaud, au succès posthume. Que dire, ensuite, de Marcel Proust «A la recherche du temps perdu», l’écrivain le plus traduit au monde? De Paul Valery: «nous autres, civilisations occidentales, savons, désormais, que nous sommes mortelles, après la boucherie de la seconde guerre mondiale»? Des penseurs de l'absurdité comme Sartre, Camus, Beckett, figures canoniques de la culture française?

Léon Bloy, après de médiocres études au lycée, obtint un poste de commis à la compagnie ferroviaire d'Orléans, grâce aux relations de son père. Népotisme à la base, insuccès, à la fin, après la publication du «Désespéré» et du «Salut par les Juifs». Polémique Marc Edouard Nabe, porté sur l'homosexualité, le jazz et le sionisme. Enfin, Louis Ferdinand Céline, médecin, écrivain de talent, apporte sa contribution à l'arbre littéraire français: il reste le plus traduit dans le monde, après Marcel Proust. Nihiliste, prosateur de l'absurdité, «se sentant proche d'Hitler». On constate que ces écrivains ont, souvent en commun, l'évocation du judaïsme. Alors, «appropriation catégorielle» ou débordement de la libido objectale? Entre Kemal et Habib, qui doit rendre visite à Freud, lui qui, d’ailleurs, n'a jamais guéri personne, jusqu'à sa mort en 1939?

Comme on peut le constater, la littérature populaire émane d’une société X, à une époque Y. Habib, dans «Mauritanides», avait su renouer avec les aspects les plus ésotériques de la culture, mauresque, de son Iguidi natal avec ses métaphores, ses tournures idiomatiques et lexicales, en s'inspirant de sa langue arabe, une des plus poétiques au monde. Certes, Habib, comme tout mortel, est critiquable mais fallait-il attendre sa disparition, pour éditer un pamphlet en guise d'oraison funèbre? Et, pourtant, ce qu'il y a d'incompréhensible, c'est que ce monde soit compréhensible, d’après Albert Einstein. Habib, mon voisin du «carrefour», tu demeurera incompris, comme Socrate qui n'a, lui, jamais écrit, mais fut contraint, par l'obscurantisme, de boire la cigüe; incompris, comme Galileo Galilei, condamné, par l'Inquisition, pour avoir soutenu l'héliocentrisme de Copernic. Enfin, Habib, tu es, surtout, semblable au poète «maudit» Baudelaire, tenaillé par le spleen, refusant, comme toi, de jouer les «Rastignac», pour survivre ou cueillir le jour – carpe diem. Incompris, tu le resteras, comme l'albatros dont les «ailes de géant l'empêchaient de marcher».

ELY OULD KROMBELE

ORLEANS, FRANCE

TEL 0033615711628.



[1] Pour la petite histoire, on rappellera, ici, que les premières imprimeries apparurent en Corée, cinq siècles plus tôt.

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