jeudi 22 avril 2010

Brahim Vall Ould Aydalha, l’un des auteurs de la tentative avortée de coup d’Etat du 16 mars 1981

Le Calame : Vous avez participé au putsch manqué contre le pouvoir de Mohamed Khouna Ould Haidalla, le 16 mars 1981. Parlez-nous de cette tentative, de sa préparation et des raisons de son échec.

Brahim Vall Ould Aydalha : Malgré que le moment ne soit pas encore propice pour se prononcer sur bien des détails qui ont émaillé cette opération, je serais amené à apporter, d’une manière très succincte, les éléments de réponse suivants : Les préparatifs pour le coup d’Etat, du 16 mars 1981, ont été menés dans la localité de «Ben Guerir», à 70 kms de Marrakech, au Maroc. Nous y avions subi, durant quelques mois, des entraînements sur différentes armes. J’avoue que ces entraînements ont été, à la fois, professionnels et d’une haute qualité. Nous étions accompagnés, en permanence, du lieutenant-colonel, feu Ahmed Salem Ould Sidi. Alors que nous rendait visite, périodiquement, notre premier responsable, le lieutenant-colonel Mohamed Ould Ba Ould Abdel Kader, dit Kader. Notre mouvement portait le nom des «Officiers Libres». Après le parachèvement des entraînements, nous avions regagné le Sénégal, en trois vagues. Puis nous avions pénétré le territoire national, à bord de deux véhicules. Le premier véhicule transportait feu le lieutenant-colonel Mohamed Ould Ba Ould Abdel Kader, en compagnie de Niang Salla, Brahim Ould Ely, Ismaïl Ould Mohamedou et Yacoub Ould El Vagha El Alem. A bord du second véhicule, feu le lieutenant-colonel Ahmed Salem Ould Sidi, Mohamed Ould Doudou Seck, Ahmed Ould Ndayat, Dah Ould Mohamed Lebeid et moi-même. Nous parvînmes au quartier de Toujounine, aux environs de 4 heures du matin, le lundi 16 mars 1981. Au petit matin, nous avons, minutieusement, préparé nos armes et nous nous sommes dirigés vers le centre de la capitale.

Nos deux voitures arrivèrent au palais présidentiel. Le premier véhicule devait passer par la Primature, pour arrêter le Premier ministre, Sid’Ahmed Ould Bneijara, et rejoindre, en suivant, le deuxième véhicule, au palais devant abriter la réunion du comité militaire. Nous avions été surpris par l’absence du Premier ministre à son bureau. Il avait, visiblement, pris la fuite. De son côté, Ould Haidalla n’avait pas présidé la réunion du comité militaire, puisqu’ il avait, lui aussi, préparé sa fuite et abandonné la capitale. Nous nous sommes orientés alors vers l’état-major militaire, en laissant quatre éléments de notre groupe à la Présidence. Il s’agit d’Ahmed Ould Ndayat, Doudou Seck, déjà blessé, Brahim Ould Ely et Dah Ould Mohamed Lebeid. J’ai accompagné feu Ahmed Salem Ould Sidi à l’état-major militaire où nous avait devancé feu Kader qui avait pris le soin de rassembler les officiers et les avait mis aux arrêts, un à un. Quant à Ahmed Salem Ould Sidi que j’accompagnais, il a pris d’assaut le bureau du chef d’état-major, Maaouya Ould Sidi Ahmed Taya. Il lui a dit:«Tu as trahi la Mauritanie, en collaborant avec Ould Haidalla.» Maaouya répliqua:«Qu’aurais-je pu faire d’autre? Je n’avais aucun choix.» Au même moment, Kader faisait le tour des bureaux et je l’entendais ordonner à mes compagnons: «Ramassez cette racaille d’officiers».

Après avoir neutralisé Maaouya dans son bureau, Ahmed Salem et Niang se sont dirigés vers la radio, alors que Kader et moi étions restés dans le bureau du chef d’état-major. Entre nos mains, se trouvait, déjà, un nombre importants d’otages, dont, notamment, Ely Ould Mohamed Vall, le lieutenant Eyda, un certain Ely, l’officier Kane et bien d’autres. Le lieutenant feu Brahim Ould Jiddou nous a rejoints et a déclaré à Kader qu’il était à ses services. Du coup, Kader m’a dit d’aller, avec Brahim, à l’état-major des gardes, pour les informer que Haidalla n’était plus président et qu’il avait pris la fuite. Puis il s’est dirigé, avec Maaouya, vers sa voiture, avec l’intention de rejoindre la 6ème région militaire. C’est alors que nous avons été, tous, la cible de tirs croisés. Le lieutenant Brahim Ould Jiddou, intendant de l’armée, trouva la mort sur le champ, Maaouya fut blessé, légèrement, au niveau du bras. Nous avions regagné le bureau du chef d’état-major. Kader donna l’ordre suivant à Maaouya: «Appelle l’ambassadeur de France et dis-lui que tu es encerclé par un commando dirigé par le colonel Kader, qu’il s’agit d’un coup d’Etat réussi, que Haidalla a pris la fuite et qu’il doit demander, à la France, de ne pas intervenir». Maaouya exécuta l’ordre par téléphone. L’ambassadeur répondit que «la France donnera une réponse, positive, dans les plus brefs délais.» A ce moment, des unités ont ouvert le feu, à travers la fenêtre et lancé des bombes lacrymogènes dans le bureau du chef d’état-major où nous étions. Après quelques minutes, Kader nous ordonna de descendre, pour tenter, une seconde fois, de rejoindre la 6ème région militaire, en compagnie de Maaouya. En descendant, nous avons rencontré le lieutenant Ely Ould Mohamed Vall qui a tenté de sauter sur Kader et de lui retirer son arme. Mais Kader, qui était courageux et prévoyant, a fait des tirs de sommation au niveau des pieds de son agresseur, en lui disant: «Songerais-tu qu’un petit officier comme toi pourrait ôter l’arme d’un colonel de mon âge?» Ould Mohamed Vall recula, levant ses mains, en signe de capitulation. Un de nos compagnons voulut tirer sur lui mais Kader intervint et l’en dissuada, sans plus de détails. Nous regagnâmes, une nouvelle fois, le bureau du chef d’état-major. Menaçant de nous exécuter, des unités de l’armée nous demandaient, de loin, de jeter nos armes. Ce que nous avions refusé. Maaouya nous conseilla: «Ils vont nous tuer tous, si vous ne rendez pas vos armes.» En réponse, nous avons engagé un accrochage intensif, avec les assaillants, à travers la fenêtre, jusqu’à ce que le bureau fut assombri par la densité de la fumée. Maaouya était à plat ventre, près de la porte du bureau. Dans l’embrouille, il se projeta, soudain, hors du bureau. Kader se pencha pour le voir et déclara: «C’est fini, il est mort». C’était, je m’en souviens, un stratagème pour apeurer les officiers qu’on tenait, encore, en otages. Après des combats intensifs, les unités ennemies ont pu gagner du terrain, profitant de renforts qui leur ont permis de bien mener la bataille. Maîtrisant la situation, ils nous ont arrêtés.

On peut donc dire que le coup d’Etat a échoué pour trois raisons:

- Des renseignements fournis, par les Algériens, à leur allié Haidalla, l’informant sur notre projet et son timing. Voilà pourquoi le comité militaire avait annulé sa réunion et quitté Nouakchott, pour bien se préparer à la riposte.

- La seconde raison était que nous étions en effectif limité: moins de 10 éléments. Malgré cela, nous avons pu, grâce à notre courage et notre ferme volonté, mener notre attaque. Mais ceci ne suffit pas pour que gagnions un coup dont tout un Etat était avisé auparavant.

- Nous voulions éviter de faire couler le sang et ce fut une raison non moins importante.

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Quel fut le sort des autres compagnons qui avaient rejoint la radio?

Il s’agissait d’une troupe commandée par Ahmed Salem. Comme je l’ai déjà évoqué, Ahmed Salem avait participé à l’opération de neutralisation du chef d’état-major. C’est lui qui avait pris d’assaut l’état-major, arrêté Maaouya, puis était parti à la Radio. Là, Ahmed Salem et ses compagnons se sont retrouvés encerclés par plusieurs unités. L’engagement d’un combat contre tous ces assaillants signifiait carnage absurde et insensé. Je me souviens que Niang m’informa, alors que nous étions à Jreïda, qu’Ahmed Salem s’était abstenu d’attaquer les centaines de soldats positionnés autour de la Radio. Ahmed Salem, me signalait Niang, quelques jours avant le verdict, avait, pour des raisons stratégiques, jugé qu’une bataille perdue d’avance devait se perdre sans effusion de sang, d’autant plus, se rappelait Niang, que les victimes potentielles étaient des musulmans et des concitoyens. Je tiens à rappeler, ici, qu’Ahmed Salem, officier courageux, était un fervent musulman. A ce titre, j’aimerais revenir sur une histoire qu’un officier, dont je tairai le nom, m’a racontée. Il était, m’a-t-il révélé, redevable à Ahmed Salem de sa vie. Il allait être, en effet, abattu par le lieutenant Niang n’eût été l’intervention d’Ahmed Salem qui gronda le lieutenant en ces termes: «Si l’atteinte de l’objectif est impossible, tuer une vie humaine est une chose idiote.»

Qu’en fut-il, de votre détention? Quelles furent les peines encourues?

Quand ils m’ont arrêté, ils m’ont transporté, avec Kader, à l’hôpital. Ils prétendaient que nous avions avalé des comprimés, pour nous suicider. A notre arrivée, un agent, dénommé Moustique, a essayé de nous abattre mais le médecin, un français, le lui a interdit, en lui rappelant que la déontologie de la médecine interdit cela. A l’hôpital, il y avait également Doudou Seck, gravement blessé, que les autorités de l’époque emmèneront, quelques jours plus tard, et l’exécuteront, sans jugement, au mépris de toutes les lois et toutes les morales. Après l’hôpital, ils nous ont conduits à Jreida, vers 19 heures. Je me souviens que Mohamed Ould Lekhal nous rendait visite, assez souvent, pour demander si des forces marocaines étaient avec nous.

Ahmed Salem, Niang et les autres compagnons détenus à l’état-major de la Garde nous ont rejoints, par la suite. Nous avons été, alors, transportés à l’état-major de la gendarmerie pour l’enquête. Le 24 mars, ils nous ont ramenés à Jreïda, après avoir songé nous juger dans l’enceinte de l’ancienne maison des jeunes. Une idée sur laquelle ils sont revenus, arguant de raisons sécuritaires. En route vers Jreïda, ils ont nous ont cagoulés. Le lendemain, le jugement eut lieu. La séance était présidée par Cheikh Ould Boida, assisté de Sao Samba, Ould Beïlil, Ahmed Ould Mbareck et d’autres. Je me rappelle que l’officier de la gendarmerie, Ahmed Ould Tolba Ould Brahim Ould Seyid, alors membre de la cour spéciale, avait refusé d’assister aux assises, parce que l’affaire concernait le jugement de membres de sa famille et de ses amis et qu’il ne pouvait y prendre part. Notre défense était constituée d’un effectif important, notamment maître Yacoub Diallo, maître Hamdi Ould Mahjoub, maître Ahmed Ould Youssouf Ould Cheikh Sidiya, maître Brahim Ould Daddah, feu maître Mohamed Chein Ould Mouhammadou, maître Diagana et bien d’autres… Je me souviens que Kader et Ahmed Salem se comportaient, en sus de ce collectif de défense, en véritables avocats. Ils affirmaient que s’il y avait des responsables, dans cette affaire, c’étaient bien eux et eux seuls, que ces jeunes n’étaient comptables de rien. Le verdict fut prononcé. La peine capitale prononcée à l’encontre de Kader, Ahmed Salem, Niang Salla et Douda Seck qui n’avait, pourtant, pas été jugé. Les autres compagnons ont encouru des peines à perpétuité, avec travaux forcés.

Comment tes compagnons ont-ils accueilli ce verdict ?

Feu Kader, nous a dit: «Nous vous avons laissé avec nos enfants et vous devrez continuer le combat, jusqu’à ce que la vérité soit rétablie.» Quant à Ahmed Salem, il déclara: «J’ai fait ce que j’ai fait, pour la Mauritanie, je ne le regrette pas, je suis au service de ma patrie, convaincu du destin qui m’attend.» Ce qui me fascine, chez Ahmed Salem, est qu’il fut capable de se plonger dans le sommeil, à la veille de son exécution. Cela nous paraissait surréaliste. J’avoue que je n’ai jamais connu d’hommes aussi braves et aussi courageux que ces deux officiers, Kader et Ahmed Salem. Ils ont quitté cette vie, en emportant, avec eux, des valeurs perdues aujourd’hui. Ce jour-là, la Mauritanie a exécuté une certaine idée de l’honneur, une noblesse non feinte, un courage incommensurable, que seuls ces vaillants officiers incarnaient, véritablement. Quant aux compagnons, ceux qui sont restés en vie et ceux qui ont été exécutés, ils étaient conscients du sort qui les attendait. Il est évident que quand on s’investit dans une opération de renversement de pouvoir, par coup d’Etat, on peut gagner l’endroit de la médaille, comme on peut prendre son envers. La frontière entre la trahison et la loyauté est si ténue, dans ce cas. Laissons les historiens donner leur verdict.

Sur qui auriez-vous jeté votre dévolu pour présider le pays?

Outre notre projet ambitieux, notre mouvement avait envisagé de confier la Présidence à Viyah Ould Maayouf.

Vous avez, sans doute, vu l’émission ‘’Communiqué numéro 1’’, diffusée par la chaîne qatarie Al Jazeera, dans laquelle Haidalla a déclaré qu’il aurait pu vous gracier mais qu’il ne l’a pas voulu. Qu’en dites vous ?

En vérité, il convient de souligner qu’aucun d’entre nous n’a sollicité grâce auprès de Haidalla. L’unique entité qui l’a demandée fut le collectif de la défense. C’était, bien entendu, son boulot, en tant que collectif constitué. Quant à nous, nous dédaignions solliciter Haidalla. Il est notoire, dans cette affaire, que d’aucuns avaient suggéré à l’épouse de feu Ahmed Salem Ould Sidi, Mana Mint Hbib Ould Ahmed Salem, de faire intervenir un chef religieux qui avait de l’influence sur Haidalla. Ce qu’elle a décliné. Sa réponse est, aujourd’hui, connue de tous: «Haidalla», dit-elle, «n’accorde ni vie, ni mort. Seul Allah détient la vie et la mort». Elle ajouta: «L’Histoire ne lui retiendra, jamais, qu’elle a fait intervenir quiconque pour gracier le père de ses enfants.»

Pour ce qui est de l’émission, toute le monde s’accorde à reconnaître qu’elle fut, non seulement, ridicule mais, encore, concoctée de la manière la plus partiale. En somme, un ratage médiatique. Elle n’était ni objective, ni équilibrée, sans aucun souci de donner la parole à tous. Elle était faite, serais-je tenté de dire, à dessein, pour une raison qui m’échappe, et qui, je crois, vous échappe, à vous aussi, messieurs des médias. Je regrette qu’une chaîne aussi respectable qu’Al Jazeera puisse entretenir ce genre de production.

Certains milieux vous avaient accusés d’être suppôts d’une force étrangère, en l’occurrence, le royaume marocain.

Notre préparation au Maroc n’était guère fortuite. Il s’agit d’un pays ami de la Mauritanie, avec lequel nous entretenons des relations séculaires. Il est vrai qu’après la tentative de coup d’Etat, les milieux des renseignements de Haidalla ont alimenté les salons, en intoxications sur notre compte. La presse officielle qui était, rappelons-le, inféodée au système inique de l’époque, a même contribué à cette cabale, visant à ternir notre image et celle du projet que nous portions pour la Mauritanie. Qu’est-ce qui n’a pas été véhiculé comme désinformation ! On a colporté le pire sur notre compte. On nous a, même, accusés de vouloir annexer la Mauritanie au Maroc. Ceci étant, nous ne regrettons pas d’avoir choisi, pour préparer notre affaire, le Maroc qui était, encore faut-il le signaler, un lieu éminemment stratégique, pour nous. Nous n’en éprouvons aucune honte, aujourd’hui. Au contraire, c’était un honneur, pour nous.

Il est connu de tous que les militaires, après 78, étaient partagés, quant à leurs opinions. Certains étaient jugés proches du Maroc, d’autres entretenaient des accointances avec l’Algérie: on situait Haidalla dans cette sphère. Certains officiers étaient alliés à la Libye, d’autre à l’Irak, d’autres étaient proches du Polisario. Pourquoi, donc, cette propension à prendre les choses à deux poids deux mesures? De toutes les façons, les peuples arriérés réagissent, irrémédiablement, aux coups d’Etat, selon le même instinct. Les auteurs d’un tel éclat, réussi, sont, éternellement, des héros et des sauveurs. Ceux d’un coup d’Etat manqué sont accusés de tous les maux. Comme j’ai dit plus haut, seule l’Histoire juge, en fin de comptes, de toutes les péripéties d’une Nation.

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