mardi 1 juin 2010

Editorial : Conseils civils aux militaires

Au cours d’un atelier d’une demi-journée, organisé, la semaine dernière, par l’état-major de l’armée nationale, auquel ont participé une dizaine de journalistes, triés sur le volet, le ministre de la Défense, Hamady Ould Hamady, a annoncé, sur un ton solennel, que la presse mauritanienne n’a plus «le droit de publier des informations relevant du domaine du secret militaire ou susceptibles d’être considérées comme telles ». Et d’ajouter, sur le ton de la menace cette fois, que le fait de publier des informations sur le mouvement des unités militaires, leur positionnement ou leur commandement «ne pourra plus être toléré et leurs auteurs seront exposés à la loi dans toute sa rigueur». Clair, net et précis. Messieurs les journalistes, vous savez à présent à quoi vous en tenir. Plus d’informations sur une unité militaire qui se déplace ou fait des manœuvres. Plus le droit de dire que la 6ème région militaire est basée à Nouakchott ou que la 1ère l’est à Nouadhibou. Qu’elles sont dirigées par tel ou tel. Plus un mot sur des chefs militaires qui sautent ou permutent. Ou même sur leurs familles. Les secrets militaires sont, à présent, des secrets d’alcôve. Tout le monde les connaît mais motus et bouche cousue. Si l’on ne veut pas être «exposé à la loi». A laquelle ces donneurs de leçons ne sont, apparemment pas, astreints. Est-il plus délictuel de donner une information, fût-elle militaire, que de violer la Constitution? Est-il plus grave de dire que l’armée s’est positionnée en tel ou tel lieu que de déposer un président élu par une majorité de citoyens?
Il y a quelques mois, l’état-major national, à grands renforts de publicité, invitait des journalistes à se rendre compte, par eux-mêmes, du nouveau dispositif que l’armée avait mis en place dans l’Adrar, pour sécuriser le nord du pays et empêcher l’infiltration de terroristes. Moins d’un mois après, un commando d’Al Qaida enlevait trois humanitaires espagnols, sur la route de Nouadhibou, et traversait le pays, sans être inquiété. Les mailles du filet devaient être grosses, écrivions-nous alors. De retour de l’expédition dans l’Adrar, les journalistes «embedded» – embarqués, comme on dit en anglais – avaient-ils donné des informations sensibles qu’Al Qaida aurait exploitées? Comme si la nébuleuse n’avait, comme source de renseignements, que quelques feuilles de choux que personne ne lit, en dehors de Nouakchott. Et pourquoi, alors, l’armée les avait-elle données, ces informations? Elle aurait pu se contenter de généralités ou d’informations peu ou pas «sensibles» – encore faut-il se mettre d’accord sur les limites de la sensibilité militaire – pour éviter ce piège à cons dans lequel les médias sont tombés, comme des bleus.
Et si tout cela n’était, en fait, qu’un moyen de faire pression sur la presse, pour la mettre au pas? Lui interdire de parler «militaire», dans un pays sous régime de la «rémilitarie», la res militaris, depuis trente ans. Et basta! Qu’ils arrêtent d’interférer dans nos vies, s’ils ne veulent pas qu’on intervienne dans la leur! Qu’ils quittent la politique et se concentrent sur leur domaine et ils verront que plus personne ne «sautera» sur eux! Ceux qui le feraient pourraient bien, alors, être exposés à la loi, voire au pilori. Mais, avec le mélange des genres que nous subissons, depuis le 10 juillet 1978, il est, à tout le moins, prétentieux de vouloir être «le livre qui conseille d’utiliser l’eau, alors qu’elle lui est interdite».
Ahmed Ould Cheikh

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