lundi 7 juin 2010

Editorial : Le bœuf et la grenouille

L’adoption, lors du conseil des ministres, d’un projet de décret portant fondation d'un établissement public dénommé «Office National des Services d'Eau en Milieu Rural» (ONSER) a achevé de convaincre les plus sceptiques que quelque chose ne tourne plus rond dans ce pays. Où, contrairement à la tendance mondiale, le gouvernement est en train de prendre (perdre?) pied dans l’économie. Il y a quelques jours, dans une interview à notre confrère «La Tribune», le représentant de l’Union Européenne parlait, avec beaucoup d’euphémisme, d’absence de visibilité économique. Il faut dire que l’UE, qui parrainera la conférence de Bruxelles, prévue les 22 et 23 juin, a de sérieuses raisons de s’inquiéter. La réforme des transports qu’elle a initiée et financée depuis quelques années, est en train d’être remise en cause, avec la fondation de deux sociétés publiques de transports aérien et terrestre. Une façon très peu diplomatique de jeter l’argent du contribuable européen par la fenêtre.
Que diront, ensuite, les autres partenaires, notamment la Banque Mondiale et le FMI, chantres, s’il en est, de la libéralisation à outrance, quand ils sauront que le gouvernement est en train de mettre sur pied des sociétés pour la commercialisation du lait, de la viande et, même, du grillage. Qu’il attribue des marchés à des sociétés étrangères au domaine pour lequel elles ont été «sélectionnées», comme la route Aweiviya-Keur Macène attribuée à une entreprise d’aménagements…… agricoles. Que le contrôle des ouvrages est, désormais, du ressort du ministère de l’Equipement qui dispose de très peu de compétences – et c’est là aussi un euphémisme – alors que les bureaux d’étude nationaux, capables de mener à bien ce travail, sont légion.
Question subsidiaire: que fait le patronat, dans ce cadre, pour défendre les intérêts de ses adhérents et empêcher qu’ils ne soient, ainsi, exclus du jeu? Rien. Pas un mot, ni un communiqué, encore moins une déclaration. Comme lorsque les banquiers ont été arrêtés, il y a quelques mois. Vous avez dit UNPM? Union Nationale des Pas-un-mot-plus-haut-que-l’-autre de Mauritanie.
L’autre interrogation qui se pose, à présent, se résume à un exercice de voltige: comment concilier économie de marché, préalable à toute entente avec les bailleurs de fonds, et économie dirigée, vers laquelle on semble s’acheminer? L’équation est pourtant simple, d’un point de vue économique: si l’Etat investit dans certains domaines pour mettre sur pied des structures fiables et les céder, ensuite, au privé, l’option peut être considérée comme bonne. Mais s’il veut y prendre pied, définitivement, comme dans l’aviation, au moment où des Etats forts, comme la Suisse ou la Belgique, ont abandonné leurs compagnies aériennes, il y a comme un mélange de genres qui risque nous valoir bien des déboires avec nos partenaires. Un Etat pauvre n’a pas à choisir sa voie. Ce sont ceux qui détiennent les cordons de la bourse qui le font pour lui. Lâche abandon de souveraineté? Lucidité, bien contraire, qui permet, à terme, de construire celle-là. Dans le cas contraire, on s’expose au sort de la grenouille de La Fontaine, vous savez, celle qui voulait devenir plus grosse que le bœuf…
Ahmed Ould Cheikh

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