samedi 15 mars 2014

Editorial : Ça sent le roussi !



La profanation, la semaine dernière, d’un ou de plusieurs exemplaires du Saint Coran – on ne sait toujours pas qui croire dans cette affaire – et les manifestations qui s’en sont suivies a mis, en quelques heures, Nouakchott à feu et à sang. Au soir du dimanche 2 mars, des protestataires, venus de divers quartiers de la ville, ont afflué vers la Présidence où les attendaient, de pied ferme, plusieurs compagnies de police. Courses-poursuites, pluies de grenades lacrymogènes, bastonnades, toute la panoplie de l’anti-émeute au rendez-vous. Jusque tard dans la soirée, les abords du Palais gris ressemblaient à un champ de bataille. Le lendemain, rebelote ! Mais cette fois, patatras ! Un jeune étudiant fait les frais de la répression. Asphyxié par les gaz, il décède avant qu’on puisse lui porter la moindre assistance. D’autres sont grièvement blessés. Tout le centre-ville gagné par la fronde. On dirait Tunis ou Le Caire, au plus fort du printemps arabe. Sauf que, chez nous, les révolutions ne durent qu’une journée. Mais le pouvoir a, tout de même, senti le vent du boulet. Ou saisi son opportunité. Car le voilà à entreprendre un sérieux tour de vis. Premiers vis(s)és : les islamistes de Tawassoul, désignés comme les animateurs de cette mini-révolte. Leur principale ONG, celle qui leur permettait, selon le pouvoir, de drainer des financements, est interdite et ses biens, saisis. Le point de santé, où ils dispensaient, à prix symbolique, des soins aux indigents, est fermé quelques heures, avant d’être autorisé à rouvrir ses portes. Le nouveau ministre de la Communication, qui a retrouvé sa verve – il était le porte-voix du bataillon de députés frondeurs contre Sidioca – après l’avoir momentanément perdue, monte au créneau. Il accuse, en termes à peine voilés, les islamistes d’avoir organisé les derniers mouvements de rue. Prélude à la dissolution de Tawassoul ? L’hypothèse était envisagée, depuis quelques temps déjà, mais on ne savait pas comment la mettre en pratique.
Cascade d’interrogations, donc. Qui a intérêt à ce que le Saint Coran soit profané, en ce moment précis ? Et si tout ceci n’était qu’un montage ? Les émeutes de la semaine dernière, un vulgaire prétexte pour se débarrasser d’un parti devenu gênant, à la veille de la présidentielle, et qui milite pour un candidat unique de l’opposition ? Une hypothèse qui doit donner des frissons dans le dos de certains : devant un tel adversaire réunissant tous les mécontents, Ould Abdel Aziz ne serait même pas assuré de sortir en tête du premier tour…
Certes la confrontation, entre les régimes, monarchiques ou militaires, et les Frères musulmans est aussi dans l’air du temps et Ould Abdel Aziz ne veut pas rater ce train-là. Ne serait-ce que pour rentrer dans les bonnes grâces de l’Arabie Saoudite. Qui lui a dépêché son ministre des Finances, lors du Forum des investisseurs arabes, et obligé le président de la BID à passer, en coup de vent, à Nouakchott, pour démentir l’information selon laquelle son institution renonçait au financement de l’extension de la nouvelle centrale dual de la capitale. De petits gestes qui ne s’oublient pas. Cette même Arabie qui vient de déclarer les Frères musulmans organisation terroriste, en rappelant son ambassadeur au Qatar, considéré, par Riyadh, comme le principal bailleur de ce mouvement. Serions-nous à ce point suivistes ? La Mauritanie, le pays du million de moutons ?
En tout cas, l’atmosphère actuelle n’augure rien de bon. Elle rappelle, étrangement, les dernières années d’Ould Taya, lorsque la guerre était ouvertement déclarée aux islamistes et leurs leaders jetés en prison, sans autre forme de procès. Mais elle indique, très précisément, la route à suivre pour l’opposition : refuser la dichotomie – une de plus – que le pouvoir, selon un plan prémédité ou opportunément conjoncturel, peu importe, entend imposer au peuple mauritanien, entre islamistes et non-islamistes. Si, comme tous les indices objectifs semblent le démontrer, le pouvoir – ou tel ou tel de ses supporters – est le véritable chef d’orchestre des derniers événements, il a peut-être justement commis, à si brève échéance de l’élection présidentielle, l’erreur, fatale, qui va liguer jusqu’aux plus inliguables derrière un, ou plusieurs, candidat(s) de l’opposition. Et l’on n’a pas fini, probablement, d’entendre hurler les sirènes policières, d’ici l’élection. A moins que ce ne soit celles des pompiers : vous ne trouverez que ça sent drôlement le roussi, du côté de la Présidence ?
                                                                                                                                Ahmed Ould Cheikh

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