jeudi 11 juillet 2013

Editorial : Impossible n’est pas mauritanien




La façon, pour le moins désinvolte et peu galante, avec laquelle la ministre de la Culture a été virée, la semaine dernière, en dit long sur les méthodes cavalières de ceux qui nous gouvernent. A commencer par le premier d’entre eux, capable des pires colères, pour un oui ou un non. Deux jours avant ce limogeage intempestif, le mari de ladite dame, le président de la commission des marchés de son ministère, et deux hommes d’affaires avaient été arrêtés, par la gendarmerie, dans le cadre d’une enquête sur l’attribution du  marché du stade de Nouadhibou. Alors que la construction d’un stade dépend du ministère de l’Urbanisme et que son attribution échoit à une commission sectorielle indépendante, une rumeur savamment entretenue – par qui et dans quel but ? – a fait porter, à madame la ministre, l’entière responsabilité du cafouillage qui a sanctionné l’attribution puis l’annulation du marché. Alors que, dans les faits, elle n’a rien à voir dans ce processus, ni au début ni à la fin. On a évoqué, pêle-mêle, promesses de commissions, marchandages, tractations, faux documents, enregistrements et tabassage. « Qui veut tuer son chien l’accuse de rage », dit le célèbre dicton. A quelques mois d’une nouvelle campagne électorale, Oud Abdel  Aziz entend enfourcher son cheval de bataille, celui de la lutte contre la gabegie. Largement mise à l’épreuve par les agissements de sa parentèle, il espère, probablement, lui donner un nouveau souffle, en limogeant une des plus anciennes ministres de son gouvernement. Quitte à invoquer de farfelus motifs, avant même que l’enquête, diligentée par la gendarmerie, n’aboutisse. En Mauritanie nouvelle, la présomption d’innocence reste une notion inconnue.
Au cours du Conseil des ministres qui a suivi le limogeage de Mint Boïdé – celui de jeudi dernier, donc – Ould Abdel Aziz est sorti de ses gonds, vilipendant ses subordonnés qui n’ont pas compris, selon lui, le sens de son combat contre les prévaricateurs. Nos vaillants ministres, tremblant à qui mieux mieux, étaient dans leurs petits souliers.  Si l’un d’eux avait pris son courage à deux mains, il aurait pu répondre que la lutte contre la gabegie est très sélective. Sinon, comment comprendre que des individus, partis de rien, arrivent, en quelques années, à  fonder des sociétés d’assurances, d’hydrocarbures ou de BTP et à devenir actionnaires dans des banques, alors qu’ils n’ont hérité de rien, sauf, peut-être, de liens de parenté opportuns ?  Que les enregistrements ne peuvent être cause d’emprisonnement. Suivez mon regard. Et que le tabassage n’est que peccadille, comparé aux balles réelles. Mais plus personne n’est capable d’élever la voix, dans ce pays. La flagornerie, la politique du ventre, l’appât du gain, les bassesses en tout genre ont fini par avoir raison de toute dignité. Il est vrai que celle-ci n’a pas de prix et qu’elle n’est donc pas négociable. Pas très intéressant pour nos esprits boutiquiers… Il n’y a qu’à voir comment les gens accourent à l’accueil du Président, lors de ses déplacements, pour se rendre compte du cloaque où l’on est tombé.
Mais il faut dire, à la décharge des souteneurs professionnels, que le Guide éclairé qu’ils ne cessent d’applaudir n’a pas, ordinairement, la haine tenace. Tous ceux qu’il a relevés de leurs fonctions ont fini par être rappelés aux affaires. Sans qu’on sache vraiment à quoi s’en tenir. Coupables, rien ne justifierait leur retour en grâce. Innocents, ils seraient en droit d’exiger des excuses officielles d’un pouvoir qui a les traînés dans la boue. Or, il n’est pas plus question de culpabilité que d’excuses. Juste le calme après la tempête. Madame Cissé peut donc dormir tranquille. Sa réhabilitation n’est qu’une question de semaines ; de mois, tout au plus. Et l’on passera à la prochaine victime… avant qu’elle ne revienne à son tour. Au pays des coups foireux, tout est possible. Même l’impossible.
Ahmed Ould Cheikh

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