mercredi 5 janvier 2011

En lisant le général Mohamed Ould Abdel Aziz…

La Tribune rend deux services aux Mauritaniens.
1° par la présentation qu’elle donne de l’actuel détenteur du pouvoir d’Etat,
2° en condensant le florilège de la manière exclusive et discrétionnaire dont est exercé ce pouvoir,
et 3° elle permet de faire un bilan de trente mois.



L’apologie du coup est une nouvelle fois publiée : « Il n’y aura pas un coup d’Etat, ce qui sera entrepris respectera la Constitution » ! Autiste vis-à-vis des faits, Mohamed Ould Abdel Aziz l’est aussi vis-à-vis des personnes. Il est incapable de distinguer dans l’histoire et la politique du pays qui que soi d’intéressant, a fortiori d’exception. Si, depuis l’inauguration d’une avenue Moktar Ould Daddah en Novembre 2008 et l’affichage électoral de sa photo, aux côtés de celle du président fondateur, il laisse faire un parallèle complaisant entre ce dernier et lui, et serait censé avoir « décidé la réhabilitation de Ould Daddah au rang de Père de la Nation », il n’y fait toujours pas référence lui-même : tout simplement parce qu’il n’a pas la moindre idée sur le grand homme et qu’en revanche, il continue de dater de cinquante ans les maux du pays, gabegie et autres.
Le journaliste qui l’interroge – et publiera sans doute une seconde fois l’entretien obtenu en 1995 du président Moktar Ould Daddah – ose traiter le président Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi, de « candidat sorti d’on ne sait où » alors que celui-ci fut le principal collaborateur des grandes décisions économiques de 1972 à 1974, émancipant et structurant la Mauritanie face aux investisseurs et à l’ancienne métropole. Il ose aussi caricaturer le colonel Eli Ould Mohamed Vall « pérorant sur le vote blanc », et lâche des contre-vérités à propos du coup de Juin 2003 : le chef d’état-major national et le commandant en second du Basep sont bien morts mais pas de la main des insurgés, le rétablissement de Maaouya Ould Sid’Ahmed Taya ne doit rien à Mohamed Ould Abdel Aziz mais beaucoup à une reprise en main personnelle par le président du moment et à des soutiens étrangers pas encore prouvés mais présumés généralement. Et de ses propres collaborateurs, à commencer par le Premier ministre, il n’a rien à dire. Sinon que



« même des membres du gouvernement sont venus se plaindre du rythme que je leur impose » et que le général doit constater « le manque de confiance des nôtres ». Mais « ils vont finir par incarner ces valeurs … Je crois qu’il est plus juste de laisser les ministres s’adapter à la personnalité du Président, à son rythme pour chercher à harmoniser l’action en vue de la réalisation des objectifs prédéfinis ». La référence n’est pas le pays mais le détenteur du pouvoir.
Quant aux ralliés, déjà dupés à Dakar et s’y reprenant depuis l’été dernier, ils sont prévenus une énième fois : « Pour ce qui est de l’ADIL, je dirai que tous les Mauritaniens sont égaux devant nous ». … « Nous acceptons donc de discuter tous les problèmes mais pas de partager la prise de décision qui revient de droit à celui dont le programme a convaincu la majorité du peuple mauritanien ». Le « dialogue inclusif » inscrit dans l’accord de Dakar et réclamé par les partenaires de la Mauritanie reste du genre des « états-généraux de la démocratie » tenus en Décembre 2008-Janvier 2009 : « Je suis prêt à discuter de tous les sujets. Le cadre pourrait être celui d’une ou de plusieurs journées de réflexion qui pourraient se tenir à la demande soit de la Majorité soit de l’opposition. Et là tout peut être l’objet de discussions. Mais il y a l’Assemblée nationale qui est aujourd’hui un espace de dialogue permanent ». Aimable oubli du Sénat et précédent peu convaincant des journées de la majorité présidentielle tenue en Janvier 2010. « Ce ne sont pas les soutiens de première ou de dernière heure qui me feront changer de cap ».



L’urbanisation absurde, les « quelques riches hommes d’affaires qui ont des concessions rurales de plus de 20.000 ha à Nouakchott » sont des thèmes évidents, comme celui de la sécurité, du terrorisme, des « frontières poreuses », mais pourquoi ne pas les traiter ? « Tout cela par ce que les moyens ont été dilapidés, détournés par des particuliers ?» Non ! parce que les forces armées ont été dévoyées depuis plus de trente ans par une partie de leur hiérarchie. Aïn Ben Tili fut réoccupé après le sacrifice de Soueïdatt Ould Weddad, « l’aéroport international de dégagement » à Lemreya sera-t-il une base étrangère ? Le président Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi se perdit dans l’esprit de « l’aile militaire du pouvoir » en affirmant au journal Le Monde que la Mauritanie n’est pas une terre d’élection pour le terrorisme. Voici le général Mohamed Ould Abdel Aziz affirmant que « dans notre pays il n’existe aucune base de terroristes, aucun camp d’entrainement … Aujourd’hui nous estimons que nous avons le strict minimum pour assurer la sécurité du pays et protéger ses frontières ». Soit !
L’éducation, la justice, affaire de formation ? Certes mais surtout de résolution des problèmes que le général ne mentionne pas même : le passif humanitaire, le retour des réfugiés, l’éradication de l’esclavage. Alors même qu’un fait avéré mobilise l’opinion depuis un mois, que l’on met en prison les anti-esclavagistes et laisse libre la marâtre. Le « problème des langues », y compris de la langue arabe, est la question de la dignité de tous les Mauritaniens, bien plus encore que de l’identité de chacun. A quand, enfin, l’enseignement critique et consensuel (c’est possible) de l’histoire contemporaine du pays ? Il reste interdit pour compter… de l’indépendance.
Sans le savoir, mais en retrouvant des mots anciens, le général Mohamed Ould Abdel Aziz reprend la problématique de « l’homme mauritanien nouveau », de « la mentalité à changer, à rendre plus rationnelle, plus portée sur l’intérêt général, plus dynamique, plus confiante ». C’était la dialectique de la période fondatrice. Pourquoi l’avoir brisée en Juillet 1978, pourquoi, au lieu de soutenir une démocratie renaissante en 2006-2007, en avoir raillé puis détruit les prémices dès Août 2008. L’outil n’est toujours pas retrouvé.
Bertrand Fessard de Foucault

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