samedi 2 septembre 2023

Editorial: Annuel chaos

La même scène se répète chaque année. Invariablement. À chaque pluie qui tombe sur Nouakchott, c’est la catastrophe. Grands et petits axes de la capitale sont inondés. Les piétons et les automobilistes pataugent dans la boue. Des quartiers entiers sont enclavés. Les populations crient leur désarroi. Incapables de trouver une solution définitive à ce problème récurrent, les autorités n’ont autre choix que de recourir au système traditionnel du pompage des eaux pour dégager au moins les grandes avenues. Il faut dire qu’en dehors du Nouakchott « ancien » doté d’un système d’égouts, le reste de la ville a été construit dans la plus totale anarchie : pas de réseau d’approvisionnement en eau potable, ni de réseau électrique, ni routes goudronnées, encore moins réseau d’évacuation des eaux usées ou de pluie. Des aménagements pourtant essentiels communément réunis sous le vocable « viabilisation des terrains à usage d’habitation »qui doit normalement précéder tout lotissement. Or, à Nouakchott, c’est l’inverse qui se produit. Depuis l’arrivée des militaires au pouvoir, c’est la course aux lotissements, étendant ainsi la ville à l’infini. Des villas cossues sont érigées dans des zones dépourvues du minimum vital. L’eau, l’électricité et la route viendront plus tard. Les exemples sont légion. Il suffit juste de faire un tour dans la zone la plus reculée de TevraghZeïna pour voir émerger des villas en plein milieu des dunes. C’est à se demander comment leurs propriétaires ont pu obtenir des permis de construire. Lors de sa dernière visite en Chine, le président de la République a réussi à obtenir le financement, à titre gracieux, d’un système d’assainissement pour Nouakchott. Une fois réalisé, ce sera à coup sûr un coup de maître…si entretemps la capitale ne se retrouve pas submergée par les eaux usées, les eaux de pluie et l’Océan. Ahmed ould Cheikh

samedi 26 août 2023

Editorial: Un quatrième pouvoir exsangue

Au beau milieu de la crise qui secoua la Côte d’Ivoire et la divisa profondément au cours des années 2000, le chanteur Alpha Blondy lança, à un journaliste qui lui demandait son avis sur la guerre qui ravageait son pays, la réplique suivante, devenue bientôt célèbre : « si quelqu’un vous a dit comprendre quoi que soit à ce qui se passe dans mon pays, c’est qu’on le lui a mal expliqué. » On pourrait dire la même chose de la presse en Mauritanie. Depuis l’avènement de la démocratie et la floraison des journaux privés (qui connurent un franc succès au départ, tant les lecteurs étaient avides d’entendre autre chose que la voix officielle) puis des sites électroniques, la situation n’a cessé d’empirer. Et l’État n’y est pas pour rien. Il a encouragé les agents de renseignements, les ignares et les moins que rien à se lancer dans l’aventure, leur donnant les moyens de concurrencer ceux qui avaient un minimum d’éthique professionnelle. L’opération a réussi au-delà de toute espérance. Au bout de quelques années, la presse est devenue un fourre-tout où le premier badaud venu se prétend journaliste ; elle a perdu toute crédibilité, si l’on excepte quelques titres qui essayent de surnager dans un océan de médiocrité. Certes l’État lui a enfin consenti un fonds de soutien mais celui-ci ne fait que brasser du vent, chaque année qui passe. Le montant qui lui est alloué est tout d’abord insignifiant, comparé à celui des pays voisins. Il est ensuite réparti entre des centaines de journaux et de sites web qui n’ont de presse que le nom. Chacun se retrouve ainsi avec la portion congrue. Et le manège se répète bon an, mal an, au grand désarroi de cette petite minorité qui essaye malgré tout de survivre et de remplir l’indispensable mission qui échoit à une presse digne de ce nom. « Si tu croises un journaliste, gifle-le », dit un jour l’essayiste français Emmanuel Ratier, « si tu ne sais pas pourquoi, lui le sait. » En Mauritanie, on devrait plutôt le faire à ceux, nombreux, qui le prétendent et qui ne font que prostituer ce noble métier. Ahmed ould Cheikh

dimanche 13 août 2023

Editorial: Admonestation publique suivie d’effets ?

La scène fait le buzz sur les réseaux sociaux depuis quelques jours. On y voit un ministre, en l’occurrence celui de l’Hydraulique et de l’Assainissement, tancer vertement un prestataire de services qui a gagné un marché et n’a pas tenu ses engagements vis-à-vis de l’État. « Vous deviez mobiliser du matériel depuis deux semaines », [pour commencer les travaux et respecter ainsi le cahier de charges, NDLR], « et là je ne vois rien. Si vous continuez ainsi, on vous enlèvera le marché et on le donnera au Génie militaire », déclarait-il devant une assistance médusée. La vidéo a fait en quelques heures le tour du Net et a été unanimement appréciée. C’est la première fois en effet qu’on voit un ministre mauritanien s’emporter ouvertement devant la non-exécution d’un marché attribué par son département et qui n’a pas connu un début de réalisation. Tout le monde a encore en mémoire le pont d’El Hay Sakine dont l’entreprise adjudicataire chinoise et son représentant local ont pris la poudre d’escampette après avoir encaissé une importante avance dite de démarrage. Et la liste des sociétés défaillantes peut s’allonger à l’infini sans qu’on recense la moindre sanction : ni avertissement, ni retrait du marché, ni liste noire ; la vache laitière que constitue l’État pouvant être traite à outrance. Et chacun emporter sa part indue de gâteau. D’où le peu de bruit autour de l’irrespect par les entreprises de leurs engagements envers l’État. Cette vidéo illustrera-t-elle une jurisprudence « Ismaïl », le ministre de l’Hydraulique en question ? Nos responsables vont-ils enfin privilégier l’intérêt général au détriment de leurs intérêts personnels ? La suite de ce marché devrait être de nature à apporter un début de réponse à ces questions. On en attend donc impatiemment des nouvelles. Ahmed ould Cheikh

samedi 29 juillet 2023

Editorial: Petit peut-être mais mur toujours

Lors de son interrogatoire dans le procès de l’ex-président Ould Abdel Aziz, Yahya ould Hademine qui fut son Premier ministre et l’un des exécutants de ses basses œuvres nous offrit une des perles dont il a le secret et dont il pouvait bien se passer, puisqu’elle ne glorifie en rien le pouvoir qu’il a (mal) servi. « Nous avons supprimé dans tous les budgets les chapitres abonnement et publicité », déclara-t-il à la Cour, « ce qui nous a permis d’économiser chaque année 1,5 milliard d’anciennes ouguiyas placées dans une caisse ». Une caisse sans doute trouée, comme toutes les autres, personne n’ayant pu déterminer où est parti tout cet argent annuellement « préservé ». De son temps, ce qu’on appelle le Fonds d’aide à toute la presse (écrite, électronique et audiovisuelle), aux associations et à la formation n’a jamais dépassé les 200 millions MRO. Une goutte d’eau dans un océan de besoins. Au moment où tous les pays du monde, même les plus pauvres, soutiennent la presse à bras le corps pour lui permettre de jouer son rôle, un ancien Premier ministre mauritanien se permet de se vanter de lui avoir fermé les vannes. Jamais en effet la presse n’aura autant souffert qu’au temps du tandem Aziz/Hademine qui avait décidé de l’étouffer pour la contraindre à marcher au pas. Ils devaient pourtant savoir que depuis Maaouya et les censures à répétition, il en était qui n’avaient jamais plié l’échine. Nos deux bourreaux ont fini par se rendre compte que, malgré tout ce qu’ils nous ont fait subir, nous sommes restés debout. Et les voilà, eux, dans le box des accusés pour des crimes et délits que la presse avait, en son temps, dénoncés. Yahya n’avait-il pas autre chose pour se défendre des graves accusations qui pèsent sur lui que de s’attaquer au « petit mur » qu’est la presse ? Ahmed ould Cheikh

dimanche 23 juillet 2023

Editorial: Recyclage avant quelle révolution?

Le recyclage, il y a quelques jours, d’anciens hauts fonctionnaires valorisés sous le harnais au temps d’Aziz et la permutation d’ambassadeurs ont fini de persuader les plus sceptiques d’entre nous que le changement tant attendu n’est pas pour demain. Pourtant nommément cités dans le rapport de la Commission d’enquête parlementaire, certains ont été blanchis d’un trait de plume et réhabilités. La palme d’or revenant bien entendu à Mokhtar Ould Djaye qui hérite du poste ô combien prestigieux de ministre-directeur de cabinet du président de la République. Une façon de lui dérouler le tapis rouge. Un vrai mutant, disent ceux qui le connaissent. Mais il n’est apparemment pas le seul. Ceux qui ont, comme lui, servi Ould Abdel Aziz et se sont pliés en quatre pour le faire changer d’avis à propos du troisième mandat n’ont pas hésité à retourner leur boubou lorsqu’ils ont senti le vent tourner. Faut-il leur en vouloir ? Il s’agit tout de même là du sport favori des Mauritaniens et cela oblige à tempérer les jugements. Mais aussi banal soit-il, il n’en reste pas moins condamnable… Certes la formation du nouveau gouvernement la semaine dernière a permis d’insuffler du sang neuf avec la cooptation de technocrates à des postes importants mais la tendance générale demeure inchangée : la révolution attendra. Surviendra-t-elle enfin après la présidentielle de 2024, lorsque Ghazwani n’aura plus un nouveau mandat en ligne de mire et pourra donc gouverner à sa guise, en choisissant ses hommes à lui ? Et gérer en douceur la fin du système militaro-politique à l’horizon de son cinquantenaire ? Voilà qui serait sage : blanchir ne signifie pas remettre à neuf et entretient l’hypothèse de plus troublantes conclusions… Ahmed ould Cheikh

dimanche 16 juillet 2023

Editorial: Du nouveau et du réchauffé

Après les élections municipales, législatives et régionales de Mai dernier qui ont rendu un verdict sans appel : déroute mémorable pour l’opposition classique et majorité confortable pour le parti du pouvoir ; on n’attendait plus que la traditionnelle présentation de la démission du Premier ministre au président de la République. Ce qui fut fait la semaine dernière. Et la formation d’un nouvel attelage : après Bilal I et Bilal II, voici maintenant Bilal III. Avec une caractéristique majeure : onze nouveaux ministres ! Un chambardement dont on avait perdu l’habitude, au moins depuis l’arrivée de Ghazwani au pouvoir en 2019. En effet, le marabout-président a toujours procédé par doses homéopathiques lors des derniers remaniements. Lors de la formation de sa première équipe, au lendemain de la présidentielle qui le porta au pouvoir, il reconduisit même plusieurs ministres de « la Décennie », pourtant loin d’être blancs comme neige. On se dit alors que la page Ould Abdel Aziz avait encore de beaux jours devant elle… Et voilà la tendance confirmée avec ce nouveau gouvernement qui consacre le retour en force de Mokhtar ould Djay, l’âme damnée de l’ancien Président, au poste ô combien important de ministre-directeur de cabinet de Ghazwani dont il sera les yeux et les oreilles. Une sorte de Premier ministre bis qui ne reculera devant rien pour servir son maître du moment. Avant de le trahir dès que le vent tournera ? Comme il s’y employa si bien avec MOAA, en dévoilant aux enquêteurs tous les secrets qu’il avait pris soin d’amasser pour assurer ses arrières. Tapi dans l’ombre depuis près de trois ans, il fourbissait ses armes pour rebondir. Occasion lui a été offerte lors des élections qui l’ont vu diriger la campagne d’INSAF à Nouakchott. Certains croient qu’il aurait ainsi permis à ce parti de gagner toutes les mairies de la capitale. Il n’en est pourtant rien : c’est bel et bien l’opposition qui a offert Nouakchott sur un plateau d’or à l’INSAF en acceptant le principe de la proportionnelle. Et ouvrant ainsi cette ultime question : que peut apporter un homme tant décrié dans l’opinion publique et dont la fidélité n’est pas la qualité première ? Ghazwani finira bien par s’en rendre compte un jour. Prions pour lui que cela ne soit pas trop tard. Comme cela le fut pour un certain Ould Abdel Aziz… Ahmed ould Cheikh

samedi 8 juillet 2023

Editorial: Une déroute salutaire?

Les élections municipales, législatives et régionales ont vécu. Et, comme celles qui les ont précédées, ont apporté leur lot de tintamarre, vacuité des discours, promesses intenables, alliances contre-nature, achat des consciences, fraude à ciel ouvert et autre parti pris flagrant de l’Administration au profit de qui vous savez. Elles ont donné lieu également à d’énormes surprises : des partis de rien se sont retrouvés, par un de ces miracles dont seules les élections en Mauritanie ont le secret, avec plusieurs députés, tandis que des formations politiques ayant accompli toute leur « carrière » dans l’opposition n’ont pu décrocher le moindre strapontin. Un véritable tsunami électoral dont on n’a apparemment pas pris toute la mesure. À qui la faute ? À une relation apaisée, sinon complaisante, avec le pouvoir en place depuis 2019, après avoir été extrêmement tendue avec celui qui l’a précédé ? À un discours jugé trop modéré au moment où les citoyens s’attendaient à de franches prises de position face aux problèmes de l’heure ? À une érosion naturelle de l’électorat désormais plus réceptif à des discours plus virulents véhiculés par les réseaux sociaux? À l’éclosion de nouveaux pôles de l’opposition ? Il y a sans doute un peu de tout de cela dans la déroute de l’opposition traditionnelle à qui il ne reste plus, non pas à se faire hara-kiri, mais à se remettre en cause, « faire son autocritique », pour reprendre une formule chère aux Kadihines des années 70. Et peut-être à inventer, enfin, la démocratie spécifique à la Mauritanie ; un système viable, compréhensible à tous et toutes, vraiment révolutionnaire en ce qu’il serait vraiment respectueux de nos plus profondes traditions… Ahmed ould Cheikh