dimanche 3 mai 2020

Editorial: Dernier écurie d'Augias

Le site Al Akhbar l’a révélé la semaine dernière mais c’était, en fait, un secret de Polichinelle. Au cours de sa dernière année au pouvoir, Ould Abdel Aziz fit feu de tout bois. Comme s’il voulait engranger le maximum avant le passage de témoin à son successeur. Rien n’a échappé à la boulimie dévastatrice du clan. Même les terrains, dont il avait pourtant fait le plein en onze ans de pouvoir, n’ont été épargnés. La zone couvrant l’entrée nord de la ville jusqu’au nouvel aéroport est ainsi devenue un immense titre foncier détenu par « la »famille. 3,5 millions de mètres carrés ont été ainsi attribués à dix-huit sociétés fictives. Convertis en lots, cela fait 8700 de 400 mètres carrés chacun. Alors que des centaines de milliers de familles n’ont jamais bénéficié du moindre terrain, une – une seule ! – faisait main basse sur autant d’espace. C’est pourquoi la commission d’enquête parlementaire a demandé et obtenu – à juste titre – que le foncier de Nouakchott fasse partie des dossiers sur lesquels elle va enquêter. Personne, en effet, ne peut rester les bras croisés devant un accaparement aussi odieux du domaine public. Après les écoles primaires, le Stade olympique, l’école de police à Nouakchott, la base marine, les cabanons, le centre Mamadou Touré à Nouadhibou… – et la liste est loin d’être exhaustive ! – Ould Abdel Aziz peut se vanter d’être le plus grand propriétaire foncier du pays. Et probablement l’un de ses plus riches citoyens, si l’on y adjoint les centaines de marchés en tout genre dont il fit son sport favori. La construction du nouveau Palais des Congrès, dont il chargea un de ses anciens bras droits – 16 milliards d’anciennes ouguiyas ! – le canal de Keur Macène, le barrage de Seguellil, la route de Benichab et le casier-pilote de Boghé, attribués pour près de 25 milliards d’ouguiyas à la société STAM dont tout monde connait les liens avec « la » famille, les lignes haute tension qui relieront Nouakchott à Nouadhibou, Zouérate et jusqu’à la frontière avec le Sénégal, cédés sans appels d’offres à la société indienne Kalpataru – en échange de quoi ? –, les permis de recherche miniers, les quotas de poulpe, la vente du fer de la SNIM via des intermédiaires, la construction de routes… et quoi d’autres ? Il faut bien plus qu’une page d’un journal pour lister tous les méfaits d’un régime fort d’une seule devise : « la thune à tout prix ! » À telle enseigne que la moindre mission de contrôle n’a pas besoin de fouiner : la prévarication affleure partout en surface. La commission d’enquête parlementaire a sans doute déjà une idée du gâchis, après les témoignages des responsables qu’elle a interrogés. Tous ont reconnu les faits et accablé un seul homme. Cela les disculpe-t-il pour autant ? A-t-on le droit de violer la loi, les règlements et les procédures pour obéir à un ordre venu « d’en haut » ? Jusqu’à quand va-t-on se cacher derrière l’obéissance au chef pour accomplir des actes répréhensibles ? En telle condition, peut-on se prévaloir de circonstances atténuantes ? Certainement pas. La demande populaire de changement est si forte qu’elle ne se contentera pas de subterfuges. Ceux qui ont perpétré de tels forfaits doivent répondre de leurs actes. Ould Abdel Aziz est certes parti mais nombre de ceux qui l’aidèrent à éventrer le pays à ciel ouvert sont encore en place. Si la paresse est la mère de tous les vices, c’est bien par l’impunité promue en hauts lieux qu’ils prospèrent jusqu’aux bas-fonds. Dernière écurie d’Augias en date, la Mauritanie attend toujours son Hercule…
                                                                                                  Ahmed Ould Cheikh

Editorial: Règlement de comptes

Comme on s’y attendait, l’ex-Président Ould Abdel Aziz ne s’est pas présenté devant la commission d’enquête parlementaire. Non pas qu’il ait fait faux bond. Il n’était tout simplement pas à Nouakchott et il n’y avait pas urgence. L’Assemblée nationale a élargi entretemps les domaines de compétence de ladite commission à d’autres dossiers tout aussi sulfureux. On peut donc un peu plus « charger la mule ». Surtout que tous ceux qu’elle a appelés pour témoigner (trois anciens Premiers ministres, des ministres en activité ou en rupture de ban et divers autres hauts fonctionnaires), ont reconnu qu’ils n’étaient que de simples exécutants. Que tout se décidait en « haut lieu ». Cela ne surprend personne, tant le pouvoir était concentré entre les mains d’un seul homme. Et lorsqu’il s’agissait d’affaires juteuses, l’intérêt du clan primait sur tout le reste. Ould Abdel Aziz va donc devoir assumer. Lâché de tous côtés et voyant ses flancs se dégarnir, va-t-il attaquer ? Ou plutôt se battre sur le plan juridique ? Il aurait, dit-on, commis un avocat français pour éclairer sa lanterne. Répondre ou non à la convocation de la commission ? Est-il toujours « protégé » par la Constitution après son départ du pouvoir ? Moins circonspects, certains « constitutionnalistes » nationaux, à qui personne n’a rien demandé, se permettent depuis quelque temps d’affirmer qu’il ne peut comparaître devant la commission parlementaire puisque protégé par la Constitution… De quoi je me mêle ? Ou étaient-ils, ces héros, lorsque ce même Ould Abdel Aziz qu’ils défendent urbi et orbi renversa notre premier président civil démocratiquement élu ? Ou étaient-ils quand il brada notre ressource halieutique au profit de Polyhone Dong? Quand il fit détruire les plus vieilles écoles de Nouakchott, vendit leur terrain à ses proches et s’y employa de même avec le Stade olympique et l’école de police ? Ou étaient-ils quand il imposa au peuple un référendum illégal et supprimé tout aussi illégalement le Sénat, la chambre basse que la Constitution lui interdisait de dissoudre ? Quand il liquida l’Ener, la Sonimex, l’Agence d’accès universel et mis à genoux la Snim et la Somelec ? Quand il bradé le port et l’aéroport de Nouakchott au profit de ses fils et beaux-fils ?
Ces « honorables » juristes auraient mieux fait de se faire tout petits et oublier, tout comme les fonctionnaires qui acceptèrent de se compromettre avec un prédateur. Ou, pire, de l’aider à accomplir ses forfaits. Au lieu de crier haut et fort leur désaveu, taper du poing sur la table et rendre, à temps, dignement leur tablier, ceux-ci en sont aujourd’hui réduits à se cacher derrière l’argument de n’avoir fait qu’exécuter des ordres. Ils n’en sortiront pas grandis et la dimension plurielle, partageable, de la responsabilité non plus. Un président des États-Unis, Harry S. Truman, eut, en son temps, la lucidité d’introduire dans le jargon politique la maxime « The Buck stops here», autrement dit, la responsabilité s’arrête ici, c’est à dire à son niveau. Président et chef de l’État, OuldAdel Aziz était de fait et en dernier ressort, le seul responsable de tout ce qui se faisait dans son administration. Il l’assumait. Il doit l’assumer à l’heure des comptes. Ceux-ci n’en seront pas pour autant réglés.
                                                                                                       Ahmed Ould cheikh

vendredi 24 avril 2020

Editorial: Justice immanente

Notre ex-Président Mohamed ould Abdel Aziz a été convoqué pour le jeudi prochain par la commission d’enquête parlementaire qui veut entendre sa version de certains dossiers sur lesquels elle planche. Et certes il doit avoir certainement un mot à dire, lui qui se vantait, à chaque occasion, d’être au four et au moulin, de tout gérer  jusqu’au moindre détail. Il ne pouvait donc ne pas avoir ordonné que tel marché soit attribué à un tel, que telle facilité soit accordée à tel autre, que telle convention soit signée, telle société publique liquidée ou tel contrat léonin accordé à tel membre du clan. Sous son magistère, les ministres, à commencer par le premier d’entre eux, les directeurs généraux et tous les  responsables n’étaient que des sous-fifres, de « petits » exécutants obligés de  rendre compte du plus petit détail et incapables de prendre la moindre décision sans le feu vert du chef, omniscient et omniprésent. Il était donc impossible que celui-ci soit épargné par la commission d’enquête qui a déjà auditionné des ministres et des directeurs. Même si, selon la Constitution modifiée par ses soins en 2017, il ne peut être poursuivi que pour haute trahison et seulement par une Haute Cour de Justice. Une issue normalement inévitable, si la Commission exerce ses prérogatives sans interférence de l’exécutif et transmet ses conclusions à la Justice. Faut-il en rire ou en pleurer ? Qu’un ex-Président rende enfin compte pour toutes les irrégularités commises sous son pouvoir ne peut que réjouir ceux qui militent pour la fin de l’impunité ; ceux qui se battent pour qu’on ne nous dise plus, chaque fois qu’un régime cède la main : « Tournons la page ! » ; et ceux qui, dans leur chair, ont enduré des injustices une décennie durant. Quoi qu’on dise, Ould Abdel Aziz ne fut pas un Président comme les autres. Il était aux premières loges lorsqu’il s’agissait de faire mal et il s’en délectait. Dès ses premiers mois au pouvoir, il donna un signal fort, arrêtant des hommes d’affaires, les traînant devant la police économique pour une affaire qui aurait pu être réglée à l’amiable. Puis il expédia en prison des directeurs et des présidents de la défunte Air-Mauritanie parce qu’ils lui étaient opposés. Un ex-Premier ministre qui refusait de cautionner son coup d’État ; un ex-président de Mauritania Airways auquel il imputait la faillite de cette dernière, alors qu’il n’avait aucun droit de regard sur sa gestion… Encore et toujours à régler des comptes personnels. C’est encore lui qui lança des mandats d’arrêt internationaux illégaux contre ses opposants qu’il avait contraints à l’exil. Qui plaça des sénateurs, des journalistes et des syndicalistes sous contrôle judiciaire. C’est toujours lui qui mit la justice en coupe réglée, pour en faire une épée de Damoclès au-dessus de tous ceux qui osaient lui dire non. II arrive toujours un jour où il faut rendre compte. Une justice immanente en somme.
                                                                             Ahmed Ould Cheikh

jeudi 16 avril 2020

Editorial: Confinons les impunis!

Une vaste et retentissante arnaque immobilière défraie la chronique marocaine depuis quelques jours. Un promoteur a vendu sur plans à au moins mille acheteurs de magnifiques futures villas à Casablanca… sans le moindre titre foncier ni permis de construire. Près de soixante millions d’euros ont disparu, clament les avocats des victimes. Si l’homme par qui le scandale est arrivé est maintenant en prison, restent d’innombrables questions sur les responsabilités et complicités qui ont permis cette vaste escroquerie. L’enquête suit son cours et il y a des fortes chances que toute la filière soit démantelée. Au Maroc, l’impunité n’est pas un vain mot. Contrairement à notre pays où les scandales à répétition ont émaillé la dernière décennie. Et aucune enquête sérieuse, encore moins de poursuites judiciaires ! Des exemples ? En veux-tu, en voilà à la pelle ! Le projet d’usine d’assemblage d’avions qui a englouti des millions de dollars sans même seulement un début d’exécution ; la coopérative féminine de microcrédits où des centaines de femmes ont contribué et dont le gérant a disparu avec un bon paquet de millions ; le projet « Sucre » impliquant au départ les Soudanais et qui s’est révélé un fiasco malgré les milliards injectés ; l’usine d’aliments de bétail d’Aleg, celle de lait de Néma, l’aciérie de Chami… et la liste est longue de projets foireux dont le pouvoir déchu s’est fait marque déposée. Personne n’a rendu compte pour ces milliards dilapidés. Aucune enquête ouverte. La Cour des Comptes et l’IGE ont fait comme si de rien n’était et ne se sont pas plus autosaisies qu’une justice aux ordres de l’Exécutif. Jamais l’impunité n’a autant mérité ses lettres de bassesse qu’au cours du règne d’Ould Abdel Aziz. Certes quelques seconds couteaux furent envoyés en prison pour du menu fretin comparé aux vastes opérations de détournement, blanchiment, mauvaise gestion et scandales financiers auxquelles se sont adonnés le parrain et son clan. Sinon comment expliquer qu’en dépit des énormes recettes générées par l’industrie minière, le pays se soit endetté, en dix ans, à près de 100 % de son PIB ? Quatre milliards de dollars de dettes que nous ont fourguées Aziz et son équipe pour un résultat quasi-nul ! Quelques centaines de kilomètres de bitumes tombés en décrépitude dès la première année, des centrales électriques et des lignes haute tension surfacturées, des hôpitaux et des centres de santé très mal conçus et sous-équipés, des sociétés d’État acculées les unes après les autres à la faillite et des échecs à la tire-larigot qu’il serait fastidieux de citer un à un… Une commission parlementaire a certes été mise en place pour plancher sur certains dossiers mais plusieurs questions restent en suspens. Ses conclusions seront-elles suivies d’effet ? Les responsables, y compris ceux encore aux affaires, seront-ils inquiétés si leur implication est avérée ? Assistera-t-on à la fin de l’impunité pour que plus jamais les ressources de ce pauvre pays soient massacrées par ceux-là mêmes censés en prendre le plus grand soin ? Le peuple n’en demande pas plus : confinons les impunis !
                                                                      Ahmed ould Cheikh

dimanche 29 mars 2020

Editorial: Si fragile Mauritanie

Coronavirus par ci, coronavirus par là... Depuis quelques semaines, on ne parle plus que de ce maudit virus et des dégâts qu’il occasionne à travers le monde : hôpitaux débordés, morts par centaines, villes confinées, populations déprimées. Et il y a de quoi. Jamais depuis les pandémies des siècles passées, le monde n’a connu une telle catastrophe sanitaire. Alors qu’on le croyait à l’abri d’un tel scénario grâce aux progrès de la science, le voilà incapable d’arrêter la propagation d’un virus. Qui ne cesse de faire des ravages. Avec seulement deux cas positifs, notre pays est jusqu’à présent épargné. Les mesures prises par les autorités dans ce cadre (mise en quarantaine des voyageurs en provenance des pays à risque, fermeture des aéroports et de la frontière avec le Sénégal et le Maroc, couvre-feu à partir de 18 heures) sont particulièrement appréciables. Prions pour que la promiscuité dans les marchés, les transports urbains et interurbains, les mosquées, les bureaux, les domiciles ne nous joue pas un seul tour. Que la situation reste sous contrôle jusqu’à la fin de la pandémie. Et qu’aucun des confinés ne soit porteur du virus. Le ministre de la Santé et ses équipes n’auront en tout cas ménagé aucun effort. Ils sont encore au four et au moulin. Et c’est comme ça à chaque fois que la compétence prend le pas sur les autres considérations dans les nominations. Le docteur Nedhirou en est en tout cas  la preuve formelle. Mais il lui reste bien des chantiers. Cette crise a mis à nu la situation des hôpitaux publics qui ne disposent pas du minimum vital : cinq lits de réanimation respiratoire (contre mille six cents au Maroc et sept mille en France), cinq respirateurs à circuit ouvert, quatre médecins pneumologues, aucune radio ou échographie mobile au lit du patient et la liste des carences est encore longue. Quand on sait que les malades atteints de Covid 19 ont  besoin d’être intubés en cas de détresse respiratoire, il y a de quoi avoir des sueurs froides. Mais il n’est jamais trop tard pour bien faire. Les milliards que nos hommes d’affaires ont généreusement offerts à notre pays doivent, en plus d’aider  ceux dont la crise a compromis les activités et, donc, leurs moyens de subsistance, servir à équiper nos hôpitaux. Nous ne pouvons pas rester les bras ballants face à la moindre urgence sanitaire. La santé, dit-on, n’a pas de prix… mais elle a un coût. Des hôpitaux ont certes poussé au cours de la dernière décennie mais ils n’ont servi, pour le moment, qu’à donner des marchés à des proches. Très mal construits, faute de contrôle sérieux, sous-équipés et surdimensionnés, ils commencent à tomber en ruines dès les premières années d’exploitation. Les exemples ne manquent pas. Nedhirou sait à présent à quoi s’en tenir, une fois cette crise dépassée. Il faut sauver l’hôpital public, si l’on ne veut pas aller au devant de grandes désillusions. Espérons que cette alerte soit sans frais et qu’elle nous serve de leçon pour l’avenir. Seigneur Dieu des bons enseignements, sauve la Mauritanie ! Elle est si fragile...
                                                                              Ahmed Ould Cheikh

dimanche 22 mars 2020

Editorial: Sans liberté de jugement....

Mohamed Ould Bouamatou est rentré au pays la semaine dernière. Après dix ans d’exil auquel l’avait contraint l’ex-président Ould Abdel Aziz. Mohamed ould Debagh et Moustapha ould Limam Chafii le suivront incessamment. Les trois hommes, dont les mandats d’arrêt internationaux émis à leur encontre ont été retirés par la justice, retrouveront les leurs avec beaucoup de bonheur. On ne peut que s’en réjouir. Une criante injustice a été enfin réparée. Le président Ghazwani, auquel l’opposition avait demandé, dès son accession au pouvoir, de mettre fin aux poursuites engagées contre les trois hommes pour des raisons politiques, a ordonné l’annulation desdits mandats. À cette même justice qui les avait émis par le seul fait du prince. Une justice à laquelle on ordonne de juger et de se déjuger. Une justice à laquelle certaines robes portent un grave préjudice. Qu’est-ce qui a changé entre 2011, 2017 et 2018, dates de l’émission des mandats d’arrêt, et 2020, celle de leur annulation ? De nouveaux éléments disculpant les trois hommes ont-ils été versés aux dossiers ? De nouveaux juges ont-ils été chargés de ceux-ci ? Quels changements, nonobstant le départ d’un Président qui instrumentalisa la justice au point d’en faire épée de Damoclès au-dessus de la tête de ses opposants ? Si les juges qui ont annulé les mandats étaient déjà certains, en leur intime conviction, de la vacuité des dossiers, pourquoi ne l’ont-ils pas fait plus tôt ? Pourquoi attendre une décision politique ? Pour une affaire qui a connu un heureux dénouement, combien d’autres attendent  dans les méandres de la justice qu’un juge reçoive l’ordre de les vider ?
Il est clair qu’à l’instar de l’éducation et de la santé, la justice est un chantier sur lequel le nouveau devra plancher au plus tôt. Trouvez-vous normal qu’en un pays qui se veut démocratique et dont la Constitution garantit la séparation des pouvoirs, la promotion ou la déchéance des juges dépendent encore de l’Exécutif dont le chef préside le Conseil supérieur de la magistrature ? Comment refuser un ordre inique, sachant qu’en un seul trait de plume, on peut briser votre carrière ? Certes des efforts ont été fournis pour améliorer les conditions matérielles des juges mais reste le plus important : leur garantir une indépendance effective. Sans elle, point de justice efficiente. Cela fait plus de trente ans que nous répétons la même rengaine. Et les pouvoirs qui se suivent, eux, les mêmes promesses. « Sans justice, vous n’aurez jamais la paix », scandaient les manifestants de Juillet dernier à Paris, à l’occasion du troisième anniversaire du décès d’Adama Traoré dans les locaux de la gendarmerie de Beaumont-sur-Oise en France. On y fera précéder, en Mauritanie, ce tout aussi évident constat : « Sans liberté de jugement, pas de justice ». Et par voie de conséquence, pas de fraternité… ni encore moins d’honneur.
                                                                                              Ahmed ould Cheikh

lundi 10 février 2020

Editorial: Commission...médicale

Alors qu’on la croyait morte et enterrée, la commission parlementaire chargée de faire la lumière sur un certain nombre de dossiers et d’affaires louches qui ont émaillé la dernière décennie refait à nouveau surface. Devant les atermoiements du gouvernement, très hésitant avant de sauter le pas, on avait fini par croire qu’elle ne verrait jamais le jour. Et que les menaces d’Ould Abdel Aziz lors de sa dernière conférence de presse n’étaient pas tombées dans l’oreille d’un sourd. L’ex-Président avait en effet laissé entendre que la mise en place d’une telle commission risquait d’avoir un effet boomerang préjudiciable à beaucoup de monde, y compris parmi ceux qui entendaient fouiner d’un peu trop près dans sa gestion ; catastrophique, soi dit en passant. La commission a été finalement portée sur les fonts baptismaux la semaine dernière, après de longs et houleux débats sur sa composition. L’UPR, le parti ayant la plus forte représentation parlementaire, cherchait à en avoir, non seulement, la présidence mais, aussi, la majorité des membres. Un vœu exaucé (5/9), tandis que la tête de file échoit à Yahya ould El Waghf, frais émoulu de l’opposition. Un choix loin d’être fortuit. Dernier Premier ministre de Sidioca renversé par Ould Abdel Aziz en 2008, Yahya fut en effet envoyé en prison par celui-ci, lors de l’affaire dite du « riz avarié ». Puis libéré sans que sa responsabilité ne soit établie et avant qu’il ne soit jugé dans le cadre d’un arrangement consécutif aux accords de Dakar. Si le moins qu’on puisse dire est qu’il a une vieille dent contre celui qui le jeta en prison et ruina sa réputation, il ne veut pourtant pas voir les choses sous cet angle. Dans une déclaration à la presse, Ould El Waghf tient à préciser que la commission n’a pas vocation à faire le procès de la décennie mais à juste se pencher sur divers secteurs, conformément à la mission du Parlement. Elle ne passera donc au peigne fin que le Fonds des revenus pétroliers, la vente des domaines de l’État à Nouakchott, les activités de la société de pêche Poly Hondong, la gestion de la fondation de bienfaisance de la SNIM, le marché d’électrification publique à partir de l’énergie solaire, celui de la gestion du quai des conteneurs du Port Autonome de Nouakchott et la liquidation de  la SONIMEX. Elle aurait pu s’intéresser aussi à Afroport à qui fut cédé gracieusement l’aéroport de Nouakchott, au foncier de Nouadhibou, au marché de la centrale duale de Nouakchott, au canal d’irrigation de Keur Macène, au barrage de l’Oued Seguelil, à la voirie de Nouakchott, à la liquidation de l’ENER, aux avions de la MAI, etc. La liste est longue des méfaits d’un pouvoir qui, tel un cyclone, a tout ravagé sur son passage, laissant, derrière lui, une ardoise salée – plus de cinq milliards de dollars de dettes ! –dont l’encours risque de grever sérieusement le budget de l’État au détriment des secteurs sociaux. 
Les six mois impartis à cette commission pour éclairer notre lanterne seront-ils suffisants ? Aura-t-elle droit à un délai supplémentaire pour finaliser son travail ? Et, dans l’hypothèse où le rapport voit enfin le jour, sera-t-il suivi d’effet s’il s’avère que certains de ceux encore aux affaires ont trempé dans des malversations ? En attendant, prions pour qu’il ne subisse pas le sort des précédents : Cour des comptes et IGE ; qui ont clairement montré du doigt des prédateurs apparemment recyclables. À y voir de près, ce n’est pourtant plus du recyclage mais de…l’acharnement thérapeutique !

                                                                                                       Ahmed Ould Cheikh