dimanche 4 mars 2018

Editorial: Deux quinquennats, dix de der, donc ?

Avant cela, la rebelote est, incontestablement, déjà dans la poche de Jeune Afrique qui vient de remettre le couvert à sa complaisance sonnante et trébuchante. J’ai d’ailleurs de bonnes raisons de douter que Justine, mon estimée consœur en charge de signer « l’entretien » avec Ould Abdel Aziz, soit réellement venue à Nouakchott. L’aurait-elle été que j’en serais navré pour elle, tant obséquieusement le questionnaire rampe sur le tapis présidentiel. Une pseudo-interview, donc, livrée, clés en main, par le service de propagande azizien ? Quoiqu’il en soit, il me faut tout de même me livrer à une petite analyse de texte. Je dis bien « petite ». Il y aurait trop à pourfendre dans le rusé et pourtant faible « argumentaire » de notre raïs…
A-t-il un dauphin ? Il n’est pas devin, ça on le savait, et lui qui ne vit qu’au présent – Ah, l’opportunisme mauritanien ! – nous exhorte, donc, à nous fier à l’avenir. Voilà la guerre des prétendants ouverte, histoire de maintenir la pression sur ses troupes et… sur l’opposition. Qui ne sait plus sur quel pied danser. Belle occasion, pour le questionnaire, de glisser sur Ould Ghadda. Sa détention en prison serait plus que justifiée, nous apprend le maître ès-démocratie rectifiée, tant la justice mauritanienne détient de documents, enregistrements vocaux et tout le tintouin. Qui prouvent quoi, au juste ? Le financement de partis d’opposition ? De syndicats de travailleurs indociles ? De journalistes de la presse libre ? Des libertés, je présume, hautement répréhensibles, voire criminelles, en Azizanie, ne nous dit pas et pour cause, l’Aziz suprême. Qui se met, à l’occasion, dans la posture du procureur, balayant d’un revers de main et la présomption d’innocence et l’indépendance de la justice.
Après Ould Ghadda, Bouamatou, bien sûr, puisqu’il va  naturellement de soi dans la logique azizienne que ce dernier n’a toujours eu pour seul objectif que de « semer la pagaille ». Et des preuves, il n’en manque pas,  notre rectificateur en chef ! Président, en 2005, du Patronat mauritanien et grand Manitou, en conséquence, de ces « hommes d’affaires à l’origine de la décadence du pays », Bouamatou  n’a-t-il pas financé avec ces ‘’pillards’’, le soutien logistique de l’armée désemparée par l’attaque de Lemgheïty ? Et notre Général défroqué de balbutier un : « Ce n’est pas normal ! », sous-entendant que ce soutien suspect n’entretenait que le sombre projet de mettre la main sur les forces de sécurité et, partant, du pays tout entier. Voilà la thèse du complot contre la Nation bien assise…Petit rappel : en 2010, Ould Abdel Aziz, lui-même, n’a-t-il pas insisté auprès de ce même Bouamatou pour que son second, Mohamed ould Debagh, mette à la disposition de l’Armée deux avions de la compagnie Mauritania Airways pour transporter 150 commandos paras d’Atar à Néma afin de soutenir les troupes après la débandade de Hassi Sidi (entre 2 heures et 5 heures du matin) et acheminer du carburant aux avions de l’armée de l’air cloués au sol à Tombouctou ? Deux aéroports pourtant non homologués mais l’urgence pouvait bien justifier quelques entorses à la sécurité. Ould Debagh a obtenu quoi en échange ? Un emprisonnement de plus de trois mois en 2013, un harcèlement continu et un mandat d’arrêt international. La reconnaissance n’est apparemment  pas le fort de certains.
Mais à vouloir tout et son inverse démontrer, même le singe se mord la queue. L’invétéré putschiste aurait, en 2009, réuni ces ‘’brigands’’ d’hommes d’affaires pour, d’une part, les implorer de financer sa campagne et, d’autre part, les avertir qu’une fois élu, « les choses allaient changer ». C’est vrai, ce n’est pas bien malin, un homme d’affaires, mais tout de même, payer le bâton pour se faire battre, ça, c’est un comble ! Renseignement pris auprès d’hommes d’affaires présents : Aziz n’a jamais fait de déclaration en ce sens. Enfin, bref, Bouamatou finance et, bientôt harcelé par le fisc, comme promis, émigre au Maroc d’où notre Robespierre de service s’acharnera, à le déloger, sept ans durant. CQFD ? Non, « l’interview » veut enfoncer le clou.
Plus exactement, étrangler le cou de l’association Sherpa qui ose « soudain » prétendre que la corruption, en Mauritanie, n’a jamais été aussi florissante que sous la botte de celui qui s’en est annoncé le pourfendeur intransigeant. Si d’autres, et non des moindres, abondent dans le même sens, preuves à l’appui et à gogo – n’en jetez plus, la cour est pleine ! – Georges Soros, principal mécène de ladite association française, serait, ici, bien inspiré de mettre les points sur les i.
La propagande convoque maintenant  Chafii à la barre, financier, lui, du terrorisme, on comprend bien le fil du réquisitoire, par sa complaisance à monnayer la libération du moindre otage. Mais le gentlemen agreement passé entre Aziz et AQMI, récupéré par les Américains dans les papiers de Ben Laden, en maintenant la Mauritanie chez elle, dans sa lutte contre les salafistes, relève-t-il du principe azizien de ne jamais traiter avec les terroristes ? Ou, encore, la libération d’Omar Sahraoui ? Certes, une décision d’Ould Abel Aziz n’est jamais « définitive que… pour le moment », comme il le dit si bien lui-même. Alors, ses principes, hein, ça va, ça vient, inutile de nous faire un dessin…
Un de ses proches nous informe, à ce sujet, que Sa Majesté Girouette aurait demandé, à sa garde rapprochée  –  discrètement, bien sûr, comme il convient à un homme si « discret », ainsi que s’est plu à le souligner Jeune Afrique –  de convoquer le peuple aux grilles du Palais, au lendemain même de la publication de l’interview, pour exiger, encore et toujours, le fameux troisième mandat. Las, à peine une centaine de quidams ont répondu à l’appel enfiévré  des PM, ministres et président de l’UPR réunis. Retour donc à la case dauphin… pour le moment : ce n’est pas celui de se tromper d’erreur.
Hé oui, elle est humaine, monsieur le Président qui peinez à vous projeter dans l’avenir. Mais tranquillisez-vous : instruit par vos soins contraires, le peuple commence, lui, à regarder un peu plus loin que le bout de son nez. Il rebat déjà les cartes, avant même que vous rafliez le dix de der. Peut-être vous laissera-t-il  en empocher les gains, c’est son droit, il est souverain.
                                                                                            Ahmed ould Cheikh  

lundi 26 février 2018

Editorial: Jusqu'où, jusqu'à quand?

Ha, il ne manque pas de culot, notre ministre de l’Economie et des Finances ! Reconnaître publiquement (sur sa page Facebook, tout de même) que notre dette extérieure équivaut à 73% de notre PIB (sans compter la dette du Koweït), fallait oser ! Bon, c’est vrai, il n’avait pas le choix, notre volubile ministre... Dans une interview à un site de la place, la semaine passée, avant son arrivée en Mauritanie, le directeur-adjoint du FMI venait d’adresser une mise en garde, à peine voilée, à propos de ce passif qui n’est « pas loin d’atteindre un seuil critique », selon ses propres termes. Il fallait donc parer au plus pressé. Ne pas donner l’impression d’être pris au dépourvu. Et d’avoir dépensé des milliards pour rien. Des milliards qu’on laissera, de toute façon, comme un boulet, aux pieds, sinon à la gorge, des générations futures.
Plusieurs questions : où sont partis ces milliards ? Tant de dépenses, pour quelques dizaines, voire centaines, de kilomètres de goudrons, plus vite dégradés qu’étalés, des centres de santé sans budget d’entretien et autres infrastructures en telle souffrance de suivi ? Quel fut la part, en ces investissements sans lendemain, des recettes de l’Etat, longtemps gonflées, ces dernières années, par la hausse des cours des minéraux ? Comment ces records de gains n’ont-ils pu freiner notre endettement ? Enorme gâchis qui n’en finira jamais de dévoiler tous ses secrets… s’il les dévoile un jour. Le pillage du pays est orchestré à ciel tant ouvert, éventré pourrait-on même dire, à grandes pelles de marchés de gré à gré, en veux-tu en voilà, attribués toujours aux mêmes, qu’on y perdra encore beaucoup trop d’argent à seulement tenter de les recenser… Grand classique du genre : pour s’assurer l’impunité – pire, obtenir l’appui inconditionnel des grands de ce Monde – c’est en milliards qu’il faut spéculer…
Du temps du président civil démocratiquement élu, l’euro coûtait 350 ouguiyas ; aujourd’hui, il est à près de 440. Le dollar valait 250 ouguiyas ; ce matin, 350. L'inflation galope, s’alarment les experts indépendants. Bref, l'économie est têtue et les vociférations d’Ould Djay n'y peuvent rien, pas plus, d'ailleurs, que les parades du BASEP. Ha, qu’on est bien loin des déclarations du Président, avec ses fameux « Lighaa Chaab », les caisses de la BCM et du Trésor débordantes de devises et d'ouguiyas ! À quoi sert donc d'être au pouvoir, si c'est pour détruire l'économie du pays, ravage à la portée de n'importe quel imbécile ! À quoi sert le pouvoir, si c'est pour emprisonner à tour de bras, excitation à la portée de n'importe quel ravageur ! À quoi sert le pouvoir, si c'est pour mettre sous contrôle judiciaire, parlementaires, syndicalistes, journalistes, brutalités à la portée de n'importe quel excité ! À quoi sert le pouvoir, si c'est pour pourchasser les bâtisseurs et émettre des mandats d'arrêts contre d'honnêtes citoyens, déchaînements à la portée de n'importe quelle brute ! De mal en pis, ce n’est plus seulement contre la décision électorale du peuple que le félon du 6 Août poursuit sa forfaiture, comme le soulignait son regretté cousin, Ely ould Mohamed Vall. C’est aujourd’hui contre le peuple lui-même, la Nation tout entière – excepté, évidemment, le petit groupuscule associé à la curée et la meute des efflanqués qui courent après les miettes de l’orgie –  qu’il se déchaîne. Jusqu’où ; jusqu’à quand, Ould Abdel Aziz, abuseras-tu de la patience du peuple ?
                                                                                                            Ahmed Ould Cheikh

dimanche 18 février 2018

Editorial: L'art de la diplomatie

Les garde-côtes mauritaniens ont la gâchette facile lorsqu’il s’agit de traquer les petites pirogues sénégalaises. Pendant ce temps, les bateaux chinois, russes et hollandais pillent nos côtes, en toute impunité, chaque jour en milliers de tonnes. Mais, bon, ceux-ci sont couverts par des conventions très… policées, alors que ceux-là filoutent pour survivre ; et donc mourir, à l’occasion, sous les balles de nos défenseurs du… désordre. L’affaire a fait du bruit, au sein du petit peuple sénégalais, avec quelques soucis, pour nos ressortissants à Saint-Louis. Remake des années 1989-90? Car les relations, entre Ould Abdel Aziz et Macky Sall, n’ont jamais été au beau fixe. Si le premier n’a jamais hésité, n’hésite et n’hésitera jamais à s’enorgueillir d’une stratégie de tension permanente, avec nos voisins, le second a cette insigne qualité d’être un vrai chef d’Etat et préférer, en conséquence, la gestion à l’affrontement. Voilà pourquoi, sans doute, c’est lui qui a accouru à Nouakchott, pour tenter d’éteindre le feu. Alors qu’en toute civilité et logique, c’est Ould Abdel Aziz qui aurait dû se rendre, en personne, à Dakar, présenter les excuses de la Mauritanie. A contrario, son court message – quasiment un texto, façon amerloque : « Sorry, collatéral dommage ! » – n’aura encore prouvé que son mépris pour les « petites gens » qu’il croit ne plus être, lui, parvenu au pouvoir. Avec, comme à son habitude, des « justifications » a posteriori. Macky Sall n’héberge-t-il pas des opposants – que dis-je, des comploteurs traîtres à la Nation ! – en leur accordant une totale et exaspérante liberté de manœuvre ? Et de faire diffuser, via Whatsapp, par les services de renseignement mauritaniens, un enregistrement audio où l’on entend Macky discuter avec l’un d’eux, en l’occurrence Moustapha Limam Chafi, pestiféré premier dans la hiérarchie criminelle de notre teigneux dictateur.
En visite au Sénégal, il y a quelques jours, Macron a-t-il usé de son influence pour désamorcer la crise ? En conseillant, au chef de l’Etat sénégalais, de signer la convention de coopération bilatérale, pour le développement et l’exploitation conjointe du champ gazier Grand Tortue/Ahmeyin, impraticable sans le paraphe du pays de la Téranga, Macron veut-il forcer la main à Aziz, pour permettre, au Sénégal, d’intégrer le G5 ? Quoiqu’il en soit et à part l’accord sur Grand Tortue, qui sert plus les intérêts de la Mauritanie que ceux de son voisin – celui-ci dispose déjà d’un champ presque équivalent, au large de Dakar (Yaakar) – on peut dire que Macky est rentré bredouille. La résolution du problème des licences de pêche, très attendue, a été refilée aux ministres concernés, tout comme celui de la transhumance. Aux calendes mauritaniennes, donc, qui sont, comme chacun sait, infiniment plus élastiques que les grecques ? Les pêcheurs saint-louisiens peuvent toujours ronger leur frein, en profitant de l’aubaine pour apprendre à éviter, au mieux, les balles… Mais n’est-ce pas là, somme toute, l’art fondamental de la diplomatie ? Nos chefs s’emploient à le vulgariser : c’est déjà un bon point…
                                                                                    Ahmed ould Cheikh

dimanche 11 février 2018

Editorial: Et pourtant elle tourne....

Occultée quelques temps, la question du troisième mandat revient au-devant de la scène. Et pas n’importe où : à l’Assemblée nationale, s’il vous plaît ! Un député, spécialiste du retournement de boubou, a demandé, ouvertement, au président de la République de violer la Constitution, en se présentant à  la prochaine présidentielle. L’élu, qui a bénéficié, il y a quelques mois, d’un quota de poulpes (cédé à un opérateur, contre monnaie sonnante et trébuchante), veut, sans doute, rendre la monnaie de la pièce à son bienfaiteur. Bien qu’Ould Abdel Aziz a dit et redit qu’il n’y consentirait pas. Même si ce n’est pas l’envie qui lui manque. « Le pouvoir a un de ses goûts ! », disait feu Mokhtar ould Daddah. Et, en effet : entre notre guide éclairé et le pouvoir, c’est une longue histoire d’amour. Principal auteur du coup d’Etat de 2005, Il y resta d’abord dans l’ombre, tirant les ficelles. En 2007, il propulse un civil à la tête de l’Etat et se propulse général chef d’état-major à la Présidence. Y prenant tant d’aises que ledit civil dut s’enhardir à le limoger, avant de se voir à son tour limogé, illico presto, par l’étoilé furibard de tant d’audace sans armes. Bizarre, ce pays où des généraux démis  ne se trouvent pas mieux, pour justifier leur coup, que d’accuser le Président d’avoir « décapité » l’armée. Enfin, bref, voilà le pays désormais à la botte du général… qui s’empresse de changer de chaussure et profil, histoire de paraître civilisé. En 2019, il aura totalisé onze ans de pouvoir. Ce qui, comparé à certains dinosaures arabes et africains, n’est pas grand-chose, vous en conviendrez. Mais notre pays a cette particularité d’avoir verrouillé la Constitution, pour éviter que, débotté ou non, nul ne puisse se prétendre indispensable. L’opposition affûte déjà ses armes et la rue, qui commence à en avoir assez de ces années de disette, acceptera difficilement qu’on la trompe de nouveau. Après les slogans tapageurs de 2009, « lutte contre la gabegie », « fin des inégalités » ou « justice sociale », qui se sont révélés vaines et creuses promesses, elle aspire désormais à un mieux-être, une éducation de qualité, un système sanitaire fiable, de vraies infrastructures, plus d’emplois et justice effectivement équitable. Autre donnée incontournable : les partenaires au développement veillent au grain. Ce n’est, en effet, pas un hasard si le représentant de l’Union européenne et, en suivant, l’ambassadeur de France, ont, tous deux, insisté, dans des interviews au Calame et à Al Akhbar, sur la promesse solennelle d’Ould Abdel Aziz à ne pas requérir un troisième mandat, et l’en ont félicité. Des propos qui n’ont apparemment pas plu au porte-parole du gouvernement dont l’ire était perceptible, lors de sa rencontre hebdomadaire avec la presse. Le ministre ne voulait peut-être pas que des étrangers évoquent un sujet « tabou ». La question n’aurait, pourtant, jamais dû jamais se poser, dans un Etat se réclamant de Droit, respectueux de ses institutions et de sa loi fondamentale. Il existe une Constitution, elle est en vigueur et prévoit deux mandats, point final. Appeler à la violer doit valoir, à son auteur, de lourdes peines, amende et inéligibilité. De quoi fermer le clapet à ces oiseaux de mauvais augure qui, pour des intérêts bassement mercantiles, ne veulent pas que le pays avance. Ou vive une alternance pacifique.
Le pays en a assez d’être pris en otage par une junte. Au Mali, Niger et Burkina, pays sur la même ligne de front que nous, dans la lutte contre le terrorisme, des régimes militaires, parfois beaucoup plus ancien que le nôtre, ont cédé la place à des civils. Et la terre a continué à tourner. Certains, il est vrai, s’entêtent à la croire plate et seraient tout-à-fait enclins à jouer les inquisiteurs. Mais, pourtant, elle tourne, notre bonne vieille Terre… et la roue du temps, aussi !
                                                                                   Ahmed Ould Cheikh

mardi 6 février 2018

Editorial: Prestation de services

Ah, les soucis de la presse réputée indépendante ! J’évoquais, dans un précédent édito, ceux de « Jeune Afrique » rampant à peshmerguer* pour le pouvoir nouakchottois. Voilà maintenant que la gangrène touche de plus prestigieux titres ! Ce n’est, en effet, pas moins que le « Journal du Dimanche » (JDD) qu’on vient de surprendre à fouiller les poubelles du Palais gris ! Triste. Après avoir vu ses ventes baisser de près d’un quart, compressé son personnel  et fusionné ses locaux avec ceux d’Europe 1, JDD complète, comme il peut, sa gamelle. En s’avançant imprudemment à défendre une justice aux mains d’une dictature africaine, assimilée, localement, à une « régie des prisons ». Mais le peshmerguisme à la française est autrement plus fin – et sournois – dans ses méthodes, que son homologue africain…

Petite analyse du texte publié, dimanche 28 Janvier 2018, dans les colonnes de l’édition-papier de JDD. La complaisance envers Ould Abdel Aziz est signée de Pascal Ceaux, « enquêteur expert, spécialisé dans les affaires policières ». Elle débute par un astucieux message subliminal, avec une photo du président de la célèbre ONG Sherpa, maître William Bourdon, en sa tenue d’avocat, « au tribunal de grande instance de Paris », précise le journaliste ; photo suivie, immédiatement, de ce commentaire : « l’association de défense des droits de l’homme est mise en cause pour son rôle auprès de Mohamed Bouamatou ». Tribunal, mise en cause… une affaire judiciaire, donc ? On en est, évidemment, à des années-lumière, mais le suggérer suffit à introduire « l’argumentation » de l’habile scribouillard.

Argumentation au demeurant faiblarde, pour ne pas dire étonnamment frivole, de la part d’un si réputé expert. S’étonner, par exemple, que Sherpa n’ait jamais mentionné Bouamatou, en une seule des quinze pages du rapport de Juillet 2017, consacré à la dégradation, depuis 2013,  de la situation en Mauritanie, c’est, à tout le moins, ignorer le fait que le richissime cousin d’Ould Abdel Aziz s’était volontairement exilé de Mauritanie… dès 2010. Preuve, s’il était nécessaire, que l’homme d’affaires était déjà très loin des « bénéficiaires » du pouvoir d’Ould Abdel Aziz qu’il avait, pourtant, très généreusement aidé, lors du putsch de 2008 et, encore sans compter, lors de la campagne électorale de 2009. Ignorance imputable à un manque de professionnalisme, défaut d’informations ou… sélectivité obligée de leurs sources ?

Quoiqu’il en soit, c’est surtout en voulant trop bien faire, au passage des « preuves » de la corruption présumée de Sherpa par Bouamatou, que l’enquêteur de JDD dévoile, sans ambiguïtés, ses accointances privilégiées avec le pouvoir mauritanien. D’où tient-il, en effet, les « 11 308 emails » (sic !) dont il a extrait celui évoquant les aides financières du magnat  à l’association ? Mais Pascal, je l’ai souligné tantôt, est habile. Il se contente d’en déduire une « familiarité » entre l’un et l’autre, laissant, à « l’entourage présidentiel », la matraque de l’accusation de « corruption ». Sans cesser, pour autant, de marquer de quel côté du bâton se trouve-t-il, lui, le grand expert réputé objectif. Quel est, en effet, cet « on » qui « dresse portrait du multimillionnaire ? […] Un  homme », écrit-il, « qui a profité de sa proximité avec les régimes précédents, tout en dirigeant le patronat local, et qui n’admet pas de ne plus être en cour auprès d’Abdel Aziz » ?

Le clou est pointé ; il ne reste plus qu’à l’enfoncer. Et c’est précisément là que Pascal Ceaux va, lamentablement, se le planter dans la main. Car affirmer que c’est « alors qu’il tente de quitter le pays » (sic !) qu’Ould Debagh « est interpellé par les douaniers […], parvient à s’enfuir à pied » (re-sic !), abandonnant voiture et matériel informatique dont les gendarmes extrairont les fameux emails et autres documents, c’est étaler, publiquement, son incompétence professionnelle ; probablement conjoncturelle, soyons indulgents, attribuable aux seules nécessités de son peshmerguiste et, on le lui souhaite, très exceptionnel emploi.

Manifestement, l’impartial expert n’a pas pris la peine de recueillir la version d’Ould Debagh ou, à défaut, du moindre observateur mauritanien non corrompu par le pouvoir azizien. Il eût ainsi appris que l’homme d’affaires était en mission, routinière, vers Dakar ; a passé, sans encombres, les contrôles de douane et de gendarmerie ; s’est vu détrousser, on ne peut plus illégalement, de ses outils de travail par la police et a dû se résigner à continuer sa route, avant d’apprendre leur exploitation outrancière et malhonnête qui l’obligera à rejoindre son ami Bouamatou en exil au Maroc. Comble de sournoiserie, la parole donnée, pour finir l’article, à maître William Bourdon, rappelant combien « juste est la cause de Sherpa, dans son enquête sur la Mauritanie […] gravement minée par la corruption », n’a d’autre objet que de préparer ce que le piètre matador croit l’estocade : « À Nouakchott », écrit-il, « c’est enquêter sur Mohamed Bouamatou qui paraît légitime ». Pourquoi lui, omet de s’étonner monsieur Ceaux ? Bouamatou, mécène qui soutient l’opposition démocratique de son pays, la société civile nationale et internationale pour l’égalité des chances en Afrique…
Aussi apparemment nuancée, hors contexte, la conclusion hâtive de l’expert policier, s’apparente, bel et bien, après un tel discours, à une facture de… prestations de service. JDD nous en révèlera-t-il le montant ? L’éclat de l’or aveugle bien des compétences.

                                                                                  Ahmed ould Cheikh

* Du mot « peshmerga », expression célèbre détournée, en Mauritanie, pour évoquer ceux qui s’avancent en journalistes pour se vendre au plus offrant.

dimanche 21 janvier 2018

Editorial: Hydre invincible

Chers lecteurs, nous voilà, de nouveau, dans les kiosques, après une interruption de plus d’un mois, indépendante de notre volonté. Quarante jours exactement au cours desquels aucun journal privé n’est sorti des rotatives de l’Imprimerie nationale. La faute à qui ? Au papier qui a fait défaut, à l’Imprimerie qui n’a pas été prévoyante et à l’Etat (ou, plutôt, son argentier Ould Djay qui gère les biens publics comme s’il s’agissait de ses propres deniers) qui a, tout bonnement, refusé de verser, à cet établissement, sa quote-part de 170 millions de nos anciens ouguiyas, dans le budget consolidé d’investissement de 2017. Ainsi que des arriérés de factures de plus de 300 millions de « travaux de labeur » effectués au profit des différents services de ce même Etat.
Nombreuses interrogations. De deux choses l’une : Ou l’Etat, contrairement à ce qu’on chante, n’a pas les moyens de faire face à ses engagements Ou il veut porter un nouveau coup à la presse indépendante dont les titres tirent, tous, sans exception à l’Imprimerie, après avoir interdit, depuis 2015, à tous les établissements publics d’y souscrire des abonnements ou d’y publier des annonces. Jamais, en plus de vingt-sept ans d’existence, la presse n’a connu pareille situation. Elle a vécu censures, interdictions et saisies ; le pays, dévaluation, inflation et récession ; mais elle continuait à tourner. Pourquoi maintenant ? Nos ministres n’arrêtent-ils pas de nous chanter combien nos finances publiques sont assainies ? Que l’argent coule à flots ? Que les Impôts et la Douane  battent, année après année, des records de recettes ? Il y a, en tout cas, anguille sous roche.
Après les télévisions et les radios privées qui ont arrêté d’émettre, pour non-paiement des redevances à l’Etat, en ce qui concerne les premières, et insuffisance des recettes, pour les secondes, et la mise sous contrôle judiciaire de quatre journalistes pour des motifs fantaisistes, la cerise sur le gâteau fut, incontestablement, cette pénurie de papier. Classée, depuis quelques années, première du monde arabe, par Reporters sans frontières, dans le domaine de la liberté de la presse, la Mauritanie risque voir pâlir son étoile. Au moment où la presse, dans les pays voisins (avec lesquels nos gouvernants nous comparent souvent), considérée, à juste titre, comme un pilier de la démocratie, est subventionnée, notre pouvoir prend un malin plaisir à lui mettre des bâtons dans les roues. Si elle ne le ménage pas, est-une raison de tenter de la bâillonner ? De l’injustice naissent les libertés, disait le célèbre poète Ahmedou ould Abdelkader. Les garantir permet de minimiser celle-là et, ce n’est pas la moindre utilité de cette attention de l’Etat, les tentations de les prendre, toutes, chacun pour soi, dans le plus grand désordre. Couper la langue d’un peuple, c’est aussitôt s’exposer à en voir repousser cent, mille, des millions, à chaque coin de rue. L’Hydre du Peuple est invincible.
                                                                                   Ahmed Ould Cheikh

dimanche 14 janvier 2018

Editorial: Travaux d'Hercule

Une année vient de s’achever. Une autre commence. L’ordre normal des choses et l’heure du bilan. Qu’avons-nous fait de l’année écoulée ?  Un referendum (anti) constitutionnel, des changements de drapeau, hymne national et monnaie. Rien que du symbolique. De la poudre aux yeux. Pour masquer l’essentiel : quel progrès avons-nous réalisé, dans la lutte contre la pauvreté ? Notre école publique est-elle devenue plus performante ? Notre système de santé sorti de son agonie ? Notre ouguiya a-t-elle tenu bon, face aux devises étrangères ? Notre économie redressé la tête ? Le chômage résorbé ? Nos finances publiques assainies ? Bien qu’on soit très loin d’être sorti de l’auberge, il se trouvera toujours de petits flagorneurs pour vous chanter, encore et encore, les « réalisations grandioses de notre guide éclairé ». Certains allant même jusqu’à réclamer un troisième mandat pour « parachever le travail accompli ». Quel travail ? Tuer, une à une, les sociétés publiques ? Jugez par vous-mêmes : l’Etablissement national d’entretien routier a été dissous ; la Sonimex est sur le point de disparaître ; les deux sociétés de transport, terrestre et aérien, sont sous perfusion ; l’Imprimerie nationale n’arrive plus à éditer les quotidiens nationaux et la presse privée (une première depuis 1975) ; la Société du sucre, qui a déjà englouti des milliards, est mort-née ; la Sonader et la SNAAT le sont cliniquement.
Quel travail ? Nous endetter jusqu’à la moelle ?  Offrir, sur un plateau d’argent, le peu de ressources dont nous disposons à un clan qui a juré de saigner ce pays jusqu’à l’os ?  Nous isoler, un peu plus, sur la scène régionale et internationale ?  De quel travail peut-on parler, quand la liberté d’expression et d’association est menacée, quand la presse est bâillonnée, quand la justice n’est plus qu’un appendice de l’Exécutif, quand les mêmes chances ne sont pas offertes à tout le monde, quand on n’est pas tous égaux devant la loi ?
Les mêmes causes produisant les mêmes effets, un régime en fin de mandat a généralement tendance à produire les conditions susceptibles de repousser l’échéance au maximum, en se risquant, soit à modifier la Constitution (Burkina Faso), soit à se pérenniser au pouvoir (Niger et RDC). Avec les résultats qu’on sait : Compaoré a été chassé par la rue, Tandja par l’Armée et Kabila fait face à une insurrection populaire qui finira bien par avoir raison de lui. A écouter ses laudateurs, Ould Abdel Aziz va-t-il tomber dans le piège ? Quoiqu’il en soit, sa situation n’est guère enviable. Tentera-t-il de s’incruster au pouvoir et ce sera un saut vers l’inconnu, pour lui et pays. Cèdera-t-il la place et il aura besoin d’une solide carapace : les nombreux ennemis qu’il s’est fait, au cours de ses deux mandats, ne lui laisseront aucun répit. A moins qu’il ne se choisisse un dauphin tout à la fois assez docile et puissant pour lui assurer l’impunité et la pleine jouissance des biens qu’il a accumulés. Le seul hic est que, si les Mauritaniens sont amateurs de poisson, ils ne goûtent guère les dauphins… Au final, sortir de cette impasse constituera, certainement, le plus rude travail de notre si piètre « Hercule » national. 
                                                                                                                 Ahmed Ould Cheikh