dimanche 17 décembre 2017

Editorial: Au service du grand désordre mondial

Les Français vouent un amour certain envers le paradoxe, si proche cousin de l’ambiguïté. Pour nouvelle preuve, s’il était besoin, la forme interrogative donnée au thème du colloque organisé, le 12/12, à l’Assemblée nationale française, par l’Association Europe-Mauritanie (AEM), présidée par l’ex-colonel Peer de Jong : « G5 Sahel: une initiative régionale pour une nouvelle architecture de paix? ».
Outre la date – Ah le 12/12, si cher au cœur des militaires mauritaniens, Ould Abdel Aziz en tête, mais peut-être simple coïncidence, ici – la présence, parmi les intervenants, de Jean-Louis Bruguière, ancien juge antiterroriste, et de François-Xavier de Woillemont, l’ex-patron de Barkhane, signale, déjà, le filigrane guerrier des débats. Et l’on comprend bien par quelle logique sanglante les grands stratèges de ce monde auront-ils fait passer la sous-région, pour y imposer leur paix, après l’avoir si longtemps assignée au non-droit. L’exploitation des matières premières saharo-sahéliennes, désormais rentabilisées par leur inexorable raréfaction en régions plus accessibles, passait par une sécurisation militarisée des espaces si opportunément terrorisés par nos fumeux alqahideux. Est-ce chose accomplie ou en passe de l’être ? Là réside, peut-être, le sens de l’interrogation posée par AEM.
Il n’est évidemment pas anodin qu’Ould Abdel Aziz ait été prié d’assurer la présidence de cet ambigu questionnement. Non pas tant parce qu’il fut le forgeron commis à la fondation du G5 ou qu’il soit président d’une Mauritanie reformatée charnière sahélo-européenne, mais parce qu’il en a été un des plus troubles artisans, depuis, disons, Lemgheïty, prélude de son premier coup d’Etat et de la reprise en main, par la France européanisée, de son « pré carré », après l’offensive américaine des premières années de ce siècle (via, notamment, la Trans-Saharian Counter Terrorism Initiative). Fortuite ou non, la coïncidence lui aura valu un singulier et durable soutien de l’Hexagone. En dépit de ses nombreux errements dans la lutte antiterroriste : la tragédie de Tourine, ses douze militaires décapités et tant de véhicules butinés ; la débandade, à Hassi Sidi, de nos troupes si lamentablement dirigées, depuis Nouakchott, par Ould Abdel Aziz lui-même, et qui ne furent sauvées que par l'intervention d’Ould Debagh, vice-président du groupe BSA, mettant un Boeing à disposition, en pleine nuit, pour transporter, de toute urgence, des troupes d'élite d'Atar à Néma (mention spéciale au courage du commandant El Hadj qui était, cette nuit-là, aux commandes dudit Boeing de Mauritania Airways) ; l’impéritie du coup de Wagadou où, sans l’intervention, là encore, d’Ould Debagh qui mit à nouveau un avion de sa compagnie à la disposition de l'armée, pour acheminer le kérosène et les munitions « oubliées » par l’intendance – mention également au courage du commandant Bennahi et de l'officier pilote Ould Jiddou qui acceptèrent de prendre les commandes de cette bombe volante –   ceci quelques jours seulement après que le même Ould Debagh ait envoyé plusieurs téléphones satellitaires Thurayas, au chef de l’unité à Tombouctou, pour lui assurer des contacts sécurisés avec Ould Abel Aziz et l'état-major en Mauritanie… Le Parlement européen attend toujours les mille huit cents hommes de troupe mauritaniens promis, à Fabius, pour intervenir au Nord-Mali et les attendra aussi longtemps que durera le « gentleman » agreement conclu, par notre si fin « architecte de la paix », avec Al Qaïda au Maghreb Islamique.
A quel prix Jeune Afrique, qui attribue ainsi la paternité de ladite architecture au chef de l’Etat mauritanien, s’est-il ainsi investi dans la déférence servile ? Il faut bien boucler les difficiles fins de mois et soyons justes : Ould Abdel Aziz est, à n’en point douter, un éminent architecte. Celui du mal gratuit, du délabrement  de l'économie mauritanienne, de la destruction du secteur privé national ; de la vente du Domaine public : écoles, pans entiers de l'école de police, du Stade olympique, de la Cité de la fanfare, de la caserne de la gendarmerie d'escorte et tutti quanti. Il est aussi l'architecte du pouvoir personnel, du référendum anticonstitutionnel, de la disparition de l'Administration, du recul de l'Etat de droit et de la liberté d'expression. Des compétences idéales pour présider une nouvelle architecture de quelle paix ? A ce point fragile, hélas, qu’on en sent, ici même, déjà la poudre mais, somme toute, n’est-ce pas là l’épice préférée des militaires et des juges antiterroristes, l’argument de leur gagne-pain, au service du grand désordre mondial ? De quoi valoir, on en admet le paradoxe, une belle jaquette, aujourd’hui, à l’Assemblée nationale française et, plus sûrement encore… une belle veste, demain, au tribunal des peuples du G5.
                                                                                                             Ahmed Ould Cheikh  

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