dimanche 22 mars 2020

Editorial: Sans liberté de jugement....

Mohamed Ould Bouamatou est rentré au pays la semaine dernière. Après dix ans d’exil auquel l’avait contraint l’ex-président Ould Abdel Aziz. Mohamed ould Debagh et Moustapha ould Limam Chafii le suivront incessamment. Les trois hommes, dont les mandats d’arrêt internationaux émis à leur encontre ont été retirés par la justice, retrouveront les leurs avec beaucoup de bonheur. On ne peut que s’en réjouir. Une criante injustice a été enfin réparée. Le président Ghazwani, auquel l’opposition avait demandé, dès son accession au pouvoir, de mettre fin aux poursuites engagées contre les trois hommes pour des raisons politiques, a ordonné l’annulation desdits mandats. À cette même justice qui les avait émis par le seul fait du prince. Une justice à laquelle on ordonne de juger et de se déjuger. Une justice à laquelle certaines robes portent un grave préjudice. Qu’est-ce qui a changé entre 2011, 2017 et 2018, dates de l’émission des mandats d’arrêt, et 2020, celle de leur annulation ? De nouveaux éléments disculpant les trois hommes ont-ils été versés aux dossiers ? De nouveaux juges ont-ils été chargés de ceux-ci ? Quels changements, nonobstant le départ d’un Président qui instrumentalisa la justice au point d’en faire épée de Damoclès au-dessus de la tête de ses opposants ? Si les juges qui ont annulé les mandats étaient déjà certains, en leur intime conviction, de la vacuité des dossiers, pourquoi ne l’ont-ils pas fait plus tôt ? Pourquoi attendre une décision politique ? Pour une affaire qui a connu un heureux dénouement, combien d’autres attendent  dans les méandres de la justice qu’un juge reçoive l’ordre de les vider ?
Il est clair qu’à l’instar de l’éducation et de la santé, la justice est un chantier sur lequel le nouveau devra plancher au plus tôt. Trouvez-vous normal qu’en un pays qui se veut démocratique et dont la Constitution garantit la séparation des pouvoirs, la promotion ou la déchéance des juges dépendent encore de l’Exécutif dont le chef préside le Conseil supérieur de la magistrature ? Comment refuser un ordre inique, sachant qu’en un seul trait de plume, on peut briser votre carrière ? Certes des efforts ont été fournis pour améliorer les conditions matérielles des juges mais reste le plus important : leur garantir une indépendance effective. Sans elle, point de justice efficiente. Cela fait plus de trente ans que nous répétons la même rengaine. Et les pouvoirs qui se suivent, eux, les mêmes promesses. « Sans justice, vous n’aurez jamais la paix », scandaient les manifestants de Juillet dernier à Paris, à l’occasion du troisième anniversaire du décès d’Adama Traoré dans les locaux de la gendarmerie de Beaumont-sur-Oise en France. On y fera précéder, en Mauritanie, ce tout aussi évident constat : « Sans liberté de jugement, pas de justice ». Et par voie de conséquence, pas de fraternité… ni encore moins d’honneur.
                                                                                              Ahmed ould Cheikh

lundi 10 février 2020

Editorial: Commission...médicale

Alors qu’on la croyait morte et enterrée, la commission parlementaire chargée de faire la lumière sur un certain nombre de dossiers et d’affaires louches qui ont émaillé la dernière décennie refait à nouveau surface. Devant les atermoiements du gouvernement, très hésitant avant de sauter le pas, on avait fini par croire qu’elle ne verrait jamais le jour. Et que les menaces d’Ould Abdel Aziz lors de sa dernière conférence de presse n’étaient pas tombées dans l’oreille d’un sourd. L’ex-Président avait en effet laissé entendre que la mise en place d’une telle commission risquait d’avoir un effet boomerang préjudiciable à beaucoup de monde, y compris parmi ceux qui entendaient fouiner d’un peu trop près dans sa gestion ; catastrophique, soi dit en passant. La commission a été finalement portée sur les fonts baptismaux la semaine dernière, après de longs et houleux débats sur sa composition. L’UPR, le parti ayant la plus forte représentation parlementaire, cherchait à en avoir, non seulement, la présidence mais, aussi, la majorité des membres. Un vœu exaucé (5/9), tandis que la tête de file échoit à Yahya ould El Waghf, frais émoulu de l’opposition. Un choix loin d’être fortuit. Dernier Premier ministre de Sidioca renversé par Ould Abdel Aziz en 2008, Yahya fut en effet envoyé en prison par celui-ci, lors de l’affaire dite du « riz avarié ». Puis libéré sans que sa responsabilité ne soit établie et avant qu’il ne soit jugé dans le cadre d’un arrangement consécutif aux accords de Dakar. Si le moins qu’on puisse dire est qu’il a une vieille dent contre celui qui le jeta en prison et ruina sa réputation, il ne veut pourtant pas voir les choses sous cet angle. Dans une déclaration à la presse, Ould El Waghf tient à préciser que la commission n’a pas vocation à faire le procès de la décennie mais à juste se pencher sur divers secteurs, conformément à la mission du Parlement. Elle ne passera donc au peigne fin que le Fonds des revenus pétroliers, la vente des domaines de l’État à Nouakchott, les activités de la société de pêche Poly Hondong, la gestion de la fondation de bienfaisance de la SNIM, le marché d’électrification publique à partir de l’énergie solaire, celui de la gestion du quai des conteneurs du Port Autonome de Nouakchott et la liquidation de  la SONIMEX. Elle aurait pu s’intéresser aussi à Afroport à qui fut cédé gracieusement l’aéroport de Nouakchott, au foncier de Nouadhibou, au marché de la centrale duale de Nouakchott, au canal d’irrigation de Keur Macène, au barrage de l’Oued Seguelil, à la voirie de Nouakchott, à la liquidation de l’ENER, aux avions de la MAI, etc. La liste est longue des méfaits d’un pouvoir qui, tel un cyclone, a tout ravagé sur son passage, laissant, derrière lui, une ardoise salée – plus de cinq milliards de dollars de dettes ! –dont l’encours risque de grever sérieusement le budget de l’État au détriment des secteurs sociaux. 
Les six mois impartis à cette commission pour éclairer notre lanterne seront-ils suffisants ? Aura-t-elle droit à un délai supplémentaire pour finaliser son travail ? Et, dans l’hypothèse où le rapport voit enfin le jour, sera-t-il suivi d’effet s’il s’avère que certains de ceux encore aux affaires ont trempé dans des malversations ? En attendant, prions pour qu’il ne subisse pas le sort des précédents : Cour des comptes et IGE ; qui ont clairement montré du doigt des prédateurs apparemment recyclables. À y voir de près, ce n’est pourtant plus du recyclage mais de…l’acharnement thérapeutique !

                                                                                                       Ahmed Ould Cheikh

samedi 25 janvier 2020

Editorial: Ras-le-bol

Joao Lorenço, le nouveau président angolais, veut-il vraiment – le cas échéant, pourra-t-il – récupérer les quelque soixante milliards de dollars qu’auraient détournés soixante-douze dignitaires du régime précédent dirigé de main de fer – et crochue… – par José Eduardo Dos Santos ? Il en a, en tout cas, affiché la volonté, en faisant notamment publier la liste de ces pirates et geler les avoirs de la plupart d’entre eux. L’ex-Président et plusieurs membres de sa famille font partie du lot, avec près de 40% du montant réclamé (près du tiers, excusez du peu, pour les seuls José Éduardo : quelque huit milliards ; et sa fille Isabel : douze milliards). Le début de la fin de l’immunité présidentielle en Afrique (et ailleurs, y compris en les temples autoproclamés de la probité citoyenne des « élites »…) ? Le fait est que, partout, les peuples en ont largement ras-le-bol d’être les éternels dindons de la farce et demandent des comptes à la moindre occasion. L’alternance politique en est la plus évidente. Qu’en est-il de « la changité dans le stabilement » (version tournée en dérision par feu Habib du slogan de la campagne présidentielle de Maaouya Ould Taya en 1992, ‘’le changement dans la stabilité’’)  si longtemps chère au cœur mauritanien ?
Pour ce qui est de la changité, Ghazwani a commencé par couper la double queue du scorpion. Militaire, en limogeant le patron du BASEP, un peu trop aux bottes de l’ex-Président. Civile, en prenant, via l’UPR, résolument en main sa majorité présidentielle. Il ne resterait donc plus, au tonitruant Ould Abdel Aziz, que « sa » fortune dont il a eu l’outrecuidance de proclamer la réalité, attisant la « malsaine curiosité » des Mauritaniens d’en connaître la source. Milliardaire aujourd’hui, l’ex-Président ? À quelle enseigne, exactement ? Jamais probablement la demande populaire de comptes n’aura été aussi forte au pays du million d’épiciers dont beaucoup trop aujourd’hui tire le diable par la queue. Tant va la cruche à l’eau, Ould Abdel Aziz, qu’à la fin elle se brise…
Ghazwani accepterait-il de s’en voir trempé ? Aussi soucieux soit-il de ne jamais froisser quiconque, il a toujours eu jusqu’ici grand soin d’éviter, le plus discrètement possible, de se faire mouiller par les débordements des présidents qui l’ont hissé, l’un après l’autre, au sommet du pouvoir. Il y est, désormais, incontestable  sous les projecteurs, et sa traditionnelle discrétion ne peut plus être de mise. Ce n’est donc plus à titre personnel qu’il lui faut affirmer son goût de la propreté, le peuple le lui demande et cette attente lui vaut un surcroît de grâce. Pour assurer son stabilement, il lui faudra certainement se faire souffrance d’une inclination à détourner les yeux des détournements d’autrui. De son prédécesseur et ex-ami, surtout...
                                                                      Ahmed Ould Cheikh

vendredi 27 décembre 2019

Editorial: Dernier baroud?

Quatre mois après avoir quitté le pouvoir, conclus, au dernier, par une piteuse et vaine tentative de reconquérir le parti qu’il avait fondé à partir de rien, Ould Abdel Aziz s’applique toujours à faire parler de lui. A peine de retour en sa patrie qui ne l’a pas vu naître (malgré une déclaration de naissance des plus frauduleuses), l’ancien chef de l’État convoquait une réunion de gestion de «son » UPR. Tout le monde rappliquait, confiant en la présumée connivence de l’homme avec son ami de quarante ans. Mais le voilà à beugler que le parti c’est lui et personne d’autre. Allusion à ceux qui se sont jetés un peu tôt dans les bras du nouveau pouvoir. Refusant d’être enterré vivant, il tente un dernier baroud d’honneur. L’homme, qui n’est pas né pour échouer selon ses propres termes, se fracasse alors contre un rocher, celui de l’inconsistance d’un parti né du pouvoir et ne peut pas s’en passer. Les membres de son comité de gestion et ses élus (députés, maires et présidents de conseils régionaux) se démarquent. Furieux, l’ex-président de la République  boude les festivités du 28 Novembre et se met à ruminer sa colère. Qui explosera lors d’une conférence de presse convoquée le vendredi 20 Décembre. En son palais des mille et une nuits, plusieurs hôtels s’étant poliment excusés, les autres exigeant une autorisation écrite du hakem qu’il n’a pas réussi à obtenir, malgré son insistance. Une mesure arbitraire qu’il avait lui-même  imposée aux partis et ONG désireux d’organiser des rencontres avec la presse.  L’arroseur arrosé, en somme. Prévue à 20 heures, la conférence de presse ne débute qu’à une heure du matin. Elle n’est pas retransmise en direct à la télévision, en raison d’un « problème technique » apparemment insurmontable. Flanqué de Seyedna Ali ould Mohamed Khouna, président du  comité de gestion de l’UPR et de Boydiel ould Houmeid, député et membre dudit comité – les seuls qui lui sont restés fidèles… – Ould Abdel Aziz s’efforce de rester le plus calme possible. Mais chassez le naturel, en l’occurrence caractériel et impulsif, il revient au galop. C’est même dès l’entame de son propos que l’irascible met directement les pieds dans le plat. «Un parti n’a pas de référence et cette notion qu’on entend depuis quelques jours n’a aucun sens. C’est même anticonstitutionnel », ose-t-il. L’hôpital qui se moque de la charité… Il faut vraiment ne pas manquer d’air pour invoquer la Constitution quand on se trimbale deux coups d’État contre des présidents élus et qu’on l’a tripatouillée sur un coup de tête, pour supprimer un sénat rebelle. La richesse ? « Je suis un homme riche mais n’ai jamais pris une ouguiya du Trésor public ou de la Banque centrale ». Comme si tous les présidents qui se sont enrichis avaient piqué dans la caisse… Votre richesse, monsieur, ce sont les commissions faramineuses, les dons en espèces des pays riches, les passe-droits, les partenariats avec les sociétés étrangères et,  en onze ans de pouvoir, tout ce qu’on peut gratter par ci et par là. Craint-il la commission d’enquête parlementaire ? « Qu’ils viennent ! » Mais, prévient-il, « le terrain est miné…», allusion à peine voilée aux dossiers compromettants qu’il détiendrait contre certains. Assez pour rester à l’abri de toute investigation ?  En se posant en victime à qui l’on a arraché son bien – «son » parti en l’occurrence – le controversé parvenu ne cherche-t-il pas à déplacer la question ? Se donner un peu d’espace vers une porte de sortie acceptable, à défaut d’être vraiment honorable ? Mais un tel tapage ne risque-t-il pas, a contrario, se révéler irrémédiablement contre-productif ? Baroud signifie bagarre, mêlée… On y laisse d’autant plus de plumes, citoyen Mohamed ould Abdel Aziz, qu’on s’y expose publiquement.
                                                                                    Ahmed ould cheikh 

samedi 21 décembre 2019

Editorial: Gabegistes sous tous rapports

Accablants. Et fort révélateurs, les derniers rapports de la Cour des comptes qui ont fuité (à dessein ?). Ils ont remis sur terre ceux, très peu nombreux,  estimant encore que les slogans de lutte contre la gabegie et les détournements de deniers publics, si galvaudés au cours de la dernière décennie, étaient autre chose que de la poudre aux yeux. L’étude a révélé, à la face du Monde, que malgré les « bonnes » intentions, aucun ministère ou société publique n’a échappé à cette entreprise de prévarication à ciel ouvert. Tout y est passé : surfacturations outrancières, dépenses incongrues, contrats léonins, marchés de gré à gré injustifiées... Les contrôleurs de la Cour des comptes en sont restés bouche bée. Seules la Présidence et la Primature ont été épargnées. Savez-vous pourquoi ? Tout simplement parce qu’elles n’ont pas été contrôlées. Rien n’indique pourtant qu’elles se révèleraient des îlots de bonne gestion dans un océan de forfaitures. Le mal est beaucoup plus profond qu’on ne le pense. Certes, la presse et les réseaux sociaux n’ont cessé de lancer des alertes sur tel ou tel cas de mauvaise gestion ou de marchés de complaisance  mais personne ne pouvait imaginer l’ampleur du gâchis. Il en serait ainsi resté, si la Cour des comptes n’avait pas publié (par inadvertance ?) ses rapports couvrant dix ans (2007-2017) de gabegie sans nom. La preuve ? Ils ne sont plus accessibles. Comme si l’on voulait réparer une faute, en donnant l’impression  qu’elle fut involontaire. Mais en tout état de cause, elle a douché les ardeurs des plus convaincus partisans de l’ex-Président Ould Abdel Aziz et sans doute de ce dernier qui, après trois mois d’absence, commençait à se faire un peu trop bruyant. Il fallait bien lui envoyer un signal fort pour lui rappeler qui était aux commandes lorsque les maigres ressources du pays étaient dilapidées par ceux-là mêmes qu’il avait choisis. Et, à part quelques malchanceux qui ont été épinglés sous son magistère (avant d’être rapidement réhabilités), rien ne donnait l’impression que sa démarche dans la lutte contre la gabegie était empreinte de sérieux. Elle était même très sélective. Le clan avait droit à tout et ceux qui servaient ses intérêts étaient intouchables. Les rapports de la Cour des comptes ou de l’IGE qui les épinglaient étaient mis sous le boisseau. Certains d’entre eux gardent même (haut) pignon sur rue. D’autres sont encore aux commandes. Dans n’importe quel autre pays du Monde, de telles révélations donneraient lieu à un branlebas de combat, démissions en cascade, procès à la pelle, peines  de prison et fortes amendes.
Mais nous sommes en Mauritanie. Où la superbe, aussi cynique soit-elle, suffit à balayer toute objection. Ainsi le clan d’Ould Abdel Aziz se targue-t-il aujourd’hui d’avoir fondé et dynamisé la Cour des comptes afin d’éradiquer la mauvaise gestion ; mais il omet « naturellement » de citer ce qui s’est passé et se passe autour de son chef.
La réalité était que les « commissions et la corruption furent l’exclusivité d’Ould Abdel Aziz et du clan » : le marché de l’aéroport, les ventes des écoles, celles du stade olympique et de l’école de police, la caserne de la gendarmerie d’escorte, la cite fanfare et... cie, en passant par Polyhondone, Sunrise, sans oublier, bien sûr, les comptes bloqués par les Américains à Dubaï et le pactole caché au Swaziland avec lequel nos rapports se sont subitement réchauffés, alors que rien ne nous lie : ni l’histoire, ni la géographie, encore moins l’économie… Des « placements » négociables, donc, à l’heure des comptes en Cour ? On en est probablement là.
                                                                             Ahmed Ould Cheikh

samedi 14 décembre 2019

Editorial: Entre les lignes.....

L’interview exclusive accordée par le président Ghazouani au journal « Le Monde », la semaine dernière, officialise notamment le « conflit » en cours entre l’actuel locataire du Palais et son prédécesseur. Sans être un scoop – toute la presse mauritanienne en faisait état depuis la fête de l’Indépendance – l’information est importante dans sa forme et il convient d’en décrypter les signes en et entre ses lignes. Le choix du journal, l’ordonnance de l’interview, chaque phrase, chaque mot, tout est pesé dans les « confidences » du fils du marabout…
Conflit ? Un terme bien trop guerrier dans la bouche d’Ould Ghazouani qui ne l’emploie même pas pour qualifier la situation du G5, objet apparemment central, au demeurant, de l’interview. Le thème justifiait à lui seul le choix du journal « Le Monde », plaçant ainsi celle-ci en message international – avec adresse toute spéciale à la France et à l’UE… – et le glissement progressif, au cours de l’entretien, vers l’examen de la situation intérieure en Mauritanie où, pas plus qu’ailleurs, « on ne peut pas faire de développement durable sans une situation de sécurité convenable » paraît couler éminemment de source.
Après avoir insisté sur l’importance, dans son programme, du volet social où « nous devons poursuivre un travail entamé » – clin d’œil du côté de la continuité et discret hommage à son prédécesseur : utile préambule… – le président mauritanien peut enfin aborder, huitième question de l’interview, ce qui le différencie d’Ould Abdel Aziz… en commençant  par demander à « ne pas nous limiter à cette recherche de la différence » avec « mon frère, mon ami » ! Velours, velours… Invoquant alors « l’intérêt du pays », c’est en l’éminente stature que lui confère sa nouvelle charge publique qu’Ould Ghazouani expose, immédiatement en suivant, une conviction : « faire œuvre d’ouverture en direction de l’opposition » lui « permettra de bien travailler ».
Serait-ce sur ce point précis que s’est bâti « le décalage entre les visions et appréciations » [des deux hommes] « d’une situation donnée » ? Une simple divergence conjoncturelle, donc ; en tout cas pas un « fossé profond » contrairement à ce qu’en a déduit une opinion nationale inquiète de « l’environnement politique » actuel assez agité, versus majorité… Cependant la clôture de cet « épisode », impérative mais à ce jour inconnue du Président – « Je ne sais pas », tient celui-ci à préciser – pourrait ne pas se faire « d’une façon qui convienne à tout le monde », contrairement aux « efforts » et à l’espérance du nouveau maître du Palais. En deux lignes, voilà soudain le gant de velours  juste ce qu’il faut retiré pour rappeler la main de fer…
Avant de la re-ganter aussitôt, en démentant tout lien entre le différend passager et le « changement » à la tête du BASEP, nécessité « assez banale », pour « quelqu’un qui arrive à un poste aussi sensible que le mien », de « modeler sa sécurité »… Exit donc les « fausses rumeurs » d’arrestations, interrogatoires et mises en résidence surveillée. Simple péripétie de la volonté de changement si fréquemment avancée lors de la campagne électorale… Encore et toujours la fameuse « changité dans le stabilement » si bien croquée par notre regretté Habib ould Mahfoudh, il y a de ça un quart de siècle ? Mais à la différence de 1992, ce n’est pas « on prend les mêmes et l’on recommence ». Ould Abdel Aziz n’a pas dicté, à son ami de quarante ans, la décision de revoir la direction du BASEP : on peut, à tout le moins, tenir cela pour très probable. Et celui-là aurait donc été instruit, par là même et s’il en doutait encore, qu’il n’est plus aujourd’hui le patron. Ni du BASEP, ni de l’État, ni de la République. Ni, par voie de conséquence, de l’UPR, lui ont rappelé ses si naturellement opportunistes caciques.
Très probable plutôt que certain ? On ne peut pas totalement exclure en effet qu’à avoir « fait beaucoup de choses [ensemble] depuis une quinzaine d’années », une telle paire de stratèges se soit secrètement entendue d’un plan pour assurer la continuité par le changement. Jeux de rôles et frictions judicieusement circonstanciées à l’appui, épargnant à chacun des deux compères une position de girouette fort peu compatible avec leur commune affiche d’hommes de principe. On aurait alors une tout autre lecture du décalage entre leur vision respective, non plus conjoncturel mais structurel, histoire d’offrir la plus grande perpétuité possible au régime, avec toujours deux fers bien différenciés au chaud. Aziz-Ghazouani, bifaces d’une même pièce ? Une hypothèse que l’opposition devrait bien se garder de trop tôt abandonner…
Mais « on ne peut pas faire de développement durable sans une situation de sécurité convenable ». Deux fers au chaud ne sont guère plaisants aux investisseurs, notamment institutionnels, à moins de les mettre dans le secret de la combine, indiscrétion au demeurant fatale au secret ainsi trop vite abandonné à Polichinelle… On ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre : en tous les cas de figure, c’est bien le détenteur du pouvoir politique qui tient les atouts majeurs et les enjeux miniers – gaziers ou autres… – si propices aux enchères et surenchères, ne semblent pas pouvoir damer le pion, à l’heure actuelle, à la nécessité de relancer sans plus tarder une dynamique avec les bailleurs plutôt poussive depuis quelque temps. Une autre manche perdue par Ould Abdel Aziz. La dernière ? A-t-il jamais renoncé à un seul de ses désirs ? S’il s’agit, pour lui, d’avoir obsessionnellement toujours le dernier mot, faudra-t-il donc  attendre le dernier sien ? Encore une fois, restons vigilants.
                                                                                    Ahmed ould Cheikh

dimanche 8 décembre 2019

Editorial: Dans un gant de velours?

« Mon Dieu, gardez-moi de mes amis, quant à mes ennemis, je m’en charge ! », cette célèbre prière de Voltaire – ou d’Antigonos II, roi de Macédoine, selon une autre version – Ould Abdel Aziz aura tout le temps de la méditer. Revenu au pays après trois mois d’exil volontaire, « voyage d’études » et d’agrément, il pensait probablement être accueilli en héros démocrate, lui qui refusa le troisième mandat, malgré l’insistance de ses (nombreux) soutiens,  lui qui « rectifia » la démocratie en 2008, lui, le « prodigieux bâtisseur ». Or rien n’en fut. Revenu dare-dare parce que, selon ses sources, on commençait à être un peu regardant sur sa gestion calamiteuse d’une décennie qui le fut tout autant. Mises à rude épreuve au cours de celle-ci (malgré les satisfécits décernés à tout va par les institutions de Bretton Wood), les finances publiques ont été saignées à blanc, particulièrement au cours des derniers mois. On parle de milliards qui auraient pris des chemins « détournés » (c’est le terme). Pensant sans doute qu’il avait encore une formation politique à sa botte, des élus et des soutiens fidèles, Ould Abdel Aziz convoque une réunion du comité de gestion de son parti, pour signifier, à ceux qui l’ont enterré un peu tôt, qu’il faut encore compter avec lui. Et qu’il serait hasardeux de lui chercher noise en touchant à son « point faible ». Mais il y a une donnée fondamentale qu’il a feint d’ignorer : la versatilité légendaire des Mauritaniens. En quelques jours, ses soutiens ont fondu comme neige au soleil. Tous – à part trois caciques et pour combien de temps encore ? – se démarquent de lui. Son « aile » militaire est à son tour décapitée, à la veille de la célébration des festivités du 28 Novembre à Akjoujt. Ce qui laisse planer le doute sur une ultime tentative de déstabilisation du pouvoir de son ami de quarante ans, ou, carrément, de prise de pouvoir par la force. Il y a en tout cas anguille sous roche, malgré les démentis du ministre de la Défense. Ould Abdel Aziz ayant refusé de faire le déplacement d’Akjoujt où, comble de l’ironie, un fauteuil lui était réservé… entre Sidioca et Ahmed Ould Daddah (!), la nouvelle que tout le monde guettait a jeté une ombre sur la célébration. Depuis, le doute n’est plus permis. La rupture entre l’ancien et le nouveau Président est désormais consommée. Jusqu’où ira l’escalade ? Assigner Ould Abdel Aziz à résidence ? L’empêcher de voyager ? Le priver de son passeport ? Fouiner dans sa gestion, suivre les milliards disparus à la trace, revoir les marchés de complaisance ? Il y a à boire et à manger, pour peu qu’on le veuille et… que la conjoncture, voire la raison d’État, s’y prête. Le droit d’inventaire est, en tout cas, une forte demande populaire. Les prisons regorgent de pauvres hères, dont certains n’ont volé qu’un téléphone ou une bonbonne de gaz, alors que de gros bonnets qui ont fait main basse sur des milliards se pavanent en toute impunité.
Ould Ghazwani l’a promis : plus rien ne sera comme avant. À la différence de son prédécesseur qui ne mit aucun gant, c’est déjà dans un de velours que le fils du marabout semble mettre sa main de fer. Notamment dans ses « discussions » envers son ami de quarante ans. Il a pour lui le pouvoir, la force et une attente certaine des Mauritaniens à le voir mettre de l’ordre dans la maison. Les récents évènements semblent l’assurer en ce sens. Assez pour lever l’hypothèque Ould Abel Aziz ? Il lui reste à cette fin de poser véritablement et sans plus tarder les marques tangibles du changement, notamment en ce qui concerne les contraintes pesant sur la vie des ménages. C’est à ce prix seulement que sera écartée toute velléité « rectificatrice » de son pesant compagnon d’armes… Assez longtemps pour que celui-ci ne soit plus qu’un (très peu) aimable souvenir !
                                                                                                  Ahmed Ould Cheikh