dimanche 14 avril 2019

Editorial: La lune dans le caniveau

La scène est surréaliste. Les réseaux sociaux s’en sont donné à cœur joie. En quelques heures, elle a fait le tour du Web... mauritanien. Lors de l’accueil du candidat Ould Ghazwani à Guérou, deux jeunes hommes en viennent aux mains, sous les tentes dressées pour la circonstance. Ils échangent quelques coups avant qu’on ne parvienne, difficilement, à les séparer. Les deux malabars  sont de ces tendances politiques rivales qui déchirent la ville et avaient, apparemment, de vieux comptes à régler. L’organisation du meeting, l’arrivée du candidat et son accueil ont fini d’exacerber les tensions. Chacun voulant tirer la couverture à lui et se donner ainsi le beau rôle, au cas où Ghazwani réussisse à glaner la majorité des suffrages mauritaniens.
Quoique l’image soit des plus déplorables, n’accablons pas Guérou. Toutes les villes qui ont accueilli (ou accueilleront) le candidat étaient (et seront) des Guérous. Et toutes se sont employées (et s’emploieront), à donner, à la flagornerie et à la bassesse, leurs lettres de vulgarité. Des initiatives de soutien – familiales, s’il vous plaît ! – ont poussé comme des champignons, cadres dirigeants et intellectuels rivalisant d’ardeur, dans le lèche-bottisme, hommes d’affaires et politiques en rupture de ban se disputant les premières loges. Si bien que le candidat lui-même est apparu, à plusieurs reprises, perdu. Cerné de toutes parts, il éprouve toutes les peines du monde à prononcer son discours. Foule bruyante, sans sécurité ni protocole pour l’encadrer. Mais le programme est chargé, avec juste deux heures, trois tout au plus, à consacrer à chaque moughataa : il faut donc transiger et effectuer l’étape au pas de charge. Le discours est programmé, il faut le prononcer, quitte à ne pas être audible. La prochaine étape ne peut attendre. Bravant la chaleur, la poussière, la fatigue et la désorganisation des accueils, voilà le candidat bien au parfum de ce qui l’attend, s’il est élu.
C’est systématique, depuis la nuit de la République : chaque fois qu’un président ou potentiel président est annoncé à l’intérieur du pays, on bat le rappel des troupes. La population locale est envahie. Ceux des natifs de la ville qui l’ont abandonnée, depuis belle lurette,  reviennent en force. « Moi devant ! » semble le non-dit le plus partagé, par tous ces assoiffés d’image, comme pour suggérer, à l’illustre hôte, que tout va bien, dans ce coin perdu. Voitures de luxe, ventres bedonnants et embonpoints prononcés, cette garde de circonstance fait écran, entre le président et une réalité souvent amère. Et de se targuer « grands électeurs », dans l’espoir de vendre un électorat fictif. Incessant manège, devant l’avènement de notre « démocratie » bizarre. Et, au vu de ce qu’on a vu au cours des derniers jours, on n’est pas prêt de sortir de l’auberge.  Ould Ghazwani est averti : s’il ne veut pas courir à grandes désillusions, il lui faudra nettoyer – et vite… – le terrain : le peuple en a assez d’être systématiquement pris pour l’éternel dindon d’une farce de mauvais goût. Ces dix dernières années l’ont tellement épuisé qu’il ne sait plus à quel « saint » se vouer ni qui faut-il croire. Un certain « Président des pauvres » avait promis la lune : il l’aura tant traînée dans les caniveaux que d’aucuns désespèrent de jamais la revoir en sortir. Et quand le désespoir s’y met…
                                                                                      Ahmed Ould Cheikh

dimanche 31 mars 2019

Editorial: Il est où, le bout du tunnel ?

Deux blogueurs sont en garde à vue. Arrêtés vendredi dernier à midi, pour que le week-end passé entre les mains de la police chargée de la répression des crimes économiques ne soit pas comptabilisé, dans le délai légal de 48 heures, renouvelable, fixé à telle garde. Ils resteront donc encore lundi  et mardi, à la direction de la Sûreté, sauf si la police juge utile de les garder encore deux autres jours. Ce qui est plus que probable puisqu’il s’agit de faire payer, à ces deux lanceurs d’alerte, leur témérité. Ils ont pourtant été déjà entendus, en cette affaire de milliards de dollars réputés gelés aux Emirats arabes unis, sur injonction de l’oncle Sam.  Mais de quoi sont-ils accusés, nos blogueurs ? D’avoir insinué, sur leur page Facebook, que beaucoup d’argent « n’appartenant à personne » (sic !) aurait été gelé, récemment, aux E.A.U, sur demande pressante des U.S .A. Et qu’un membre du « clan » aurait été alpagué, par les services émiratis,  et interrogé sur des déplacements répétés et inexpliqués, entre ici et là-bas, ainsi que sur l’origine « douteuse » de certains fonds. Les Américains, ont laissé entendre les deux blogueurs, seraient désormais très pointilleux lorsqu’il s’agit de virements vers ou à partir de la Mauritanie.
Il n’en fallait pas plus pour susciter l’ire présidentielle. Interrogé sur cette affaire, lors de son inutile sortie à une réunion  du comité chargé de gérer, provisoirement, l’UPR, Ould Abdel Aziz a jugé sans objet de la démentir, « personne ne (le) croira ». Aurait-il oublié qu’il est notre Président et qu’il doit être cru sur parole ? Il lui suffit juste de rester au-dessus de la mêlée. Ce qui, par les temps qui courent, n’est apparemment pas très aisé. Cela dit, négliger de démentir ne signifie pas se désintéresser. Pour preuve, dès le lendemain, avec un branlebas de combat à péter le feu. L’alerte est donnée. Les deux blogueurs et deux journalistes sont convoqués par la police économique, sommés de dévoiler leurs sources. Si les journalistes sont vite libérés, c’est au défi de  toute logique, alors qu’ils ne sont pas cités comme témoins et qu’aucune charge ne pèse encore contre eux, que Cheikh ould Jiddou et Abderrahmane ould Weddady sont priés de donner leur passeport et carte d’identité. Une mesure qui ne peut intervenir, normalement, qu’en cas de contrôle judiciaire ordonné par un juge. Comme dans l’affaire Ould Ghadda où des sénateurs, des journalistes et des syndicalistes furent traînés en justice, tout simplement parce que certains d’entre eux avaient bénéficié de la générosité d’un mécène, le pouvoir (ab)use encore de ses pouvoirs.
Dans un cas comme dans l’autre, c’est d’argent qu’il s’agit. Mais quoi, notre guide éclairé aurait-il des problèmes avec la thune ? Pourquoi, malgré les multiples outrages dont il a été l’objet, n’a-t-il jamais porté plainte contre quiconque ? Il doit bien avoir une susceptibilité, quelque part. Un bon psychologue ne serait pas de trop, pour nous expliquer cette relation si particulière à l’argent. L’évoquer le rend-il à ce point furieux qu’il ne s’embarrasse plus d’aucune procédure, quitte  à écorner, un peu plus, l’image d’un pays plusieurs fois épinglé par les organisations des Droits de l’Homme ? Et ce n’est pas le refoulement à l’aéroport de Nouakchott, la semaine dernière, d’une délégation d’Amnesty International qui redorera un blason terni par ce genre de pratiques. L’ouverture par la justice de dossiers vides, le placement sous contrôle judiciaire pour des raisons futiles, la convocation devant les juges pour intimider, la mise au secret, autant de manœuvres dilatoires qui portent préjudice à un pays censé démocratique. Mais la démocratie, ce n’est pas seulement une presse libre et des élections organisées, de temps à autre, mais un état d’esprit, des procédures, des lois et des institutions à respecter ; un exécutif responsable, n’empiétant pas sur les autres pouvoirs, une justice véritablement indépendante et un pouvoir législatif jouant son rôle sans complaisance. A y voir de près, on en est encore loin. Jusqu’à quand resterons-nous les derniers de la classe ? Vingt-huit ans que nous nous battons pour l’avènement d’une vraie démocratie, nos efforts n’ont-ils finalement abouti à rien ? On ne voit toujours pas le bout du tunnel et il est fort à craindre que cela dure encore longtemps.
                                                                     Ahmed Ould Cheikh

dimanche 17 mars 2019

Editorial: Boucles de bourdes

On l’avait peut-être enterré un peu tôt. Ould Abdel Aziz renaît, tel le phénix, de ses cendres. Depuis le communiqué, publié en catastrophe depuis les Emirats, où il demandait, aux députés, d’arrêter l’initiative visant à modifier la Constitution pour lui permettre de briguer un troisième mandat, notre guide éclairé faisait profil bas. Jusqu’à sa dernière sortie, à l’occasion de l’inauguration de quelques kilomètres de route bitumée, où le revoilà à s’emporter devant un journaliste lui demandant s’il présentait, effectivement, Ould Ghazwani à la future présidentielle. « Je ne l’ai pas présenté, il se présente lui-même », s’agace-t-il, sur un ton désinvolte, comme pour signifier qu’il en a assez de cette situation. La vidéo fait le tour du Web en quelques minutes. Les réseaux sociaux s’en emparent. La presse en fait ses (feuilles de) choux gras. Perceptible malaise. Sentant, après coup, la maladresse commise que « son » candidat risque de n’apprécier que très modérément, Ould Abdel Aziz cherchait une occasion de « se racheter ». Profitant d’une visite de l’UPR, pour assister à la réunion de la commission mise en place, à l’issue de son dernier congrès, pour assurer la gérance du parti, en attendant la désignation de ses prochains dirigeants, il est revenu sur ses déclarations de l’avant-veille. Exactement comme feu Ely ould Mohamed Vall, alors chef de l’Etat, déclarant, en 2006, devant un palais des Congrès médusé, que, pour la continuité de la Transition, il suffisait, aux Mauritaniens, de voter blanc à la présidentielle. La déclaration avait fait l’effet d’une bombe et les militaires, qui géraient le pays avaient failli en venir aux mains. A tel point que le lendemain, au micro de RFI, le colonel fut obligé de revoir sa copie. Quant au nouvel Aziz, « Ould Ghazwani est bien son candidat et celui de la majorité ». Si j’ai dit qu’il se présente lui-même, « c’est qu’il peut le faire et nous le soutenons ». Couleuvres, couleuvres…
A propos des deux milliards de dollars gelés aux Emirats, selon divers sites électroniques et bloggeurs,  Ould Abdel Aziz s’est contenté d’annoncer que « les jours à venir verront éclater la vérité ». Quarante-huit heures à peine plus tard, deux bloggeurs et deux journalistes sont convoqués par la police chargée de la répression des crimes économiques, longuement interrogés sur leurs sources, avant d’être relâchés. Passeports et cartes d’identité leur sont confisqués, en attendant que leur dossier soit transféré à la justice. Comme dans l’affaire Ould Ghadda lorsque des sénateurs, des journalistes et des syndicalistes furent privés de leur liberté de mouvement pendant une année entière. L’instruction de leur dossier achevée depuis plus d’un an et demi, ils n’ont toujours pas été jugés. L’histoire est un éternel recommencement ? En sa version azizienne, elle ondule plus précisément entre bourde et rabâchage de bourde, en boucles.
                                                                                                  Ahmed ould Cheikh

dimanche 3 mars 2019

Editorial: Requiem de l'opposition mauritanienne?

L ‘accouchement est en cours. Dans la douleur. Une césarienne sera probablement nécessaire. Rassurez-vous : vous n’êtes pas dans une maternité mais dans une réunion du comité, désigné par l’opposition, pour dénicher l’oiseau rare : le candidat unique qui portera ses couleurs, lors de la présidentielle de Juin prochain. Inutile de le ressasser : les débats sont longs, parfois houleux. On pose la question qui tue : Le candidat doit-il être issu d’un parti d’opposition ou non, s’il a la capacité de rassembler ? Les critères de sélection sont passés en revue et les candidats au peigne fin.  Des noms émergent. On élimine certains, on en garde d’autres sous la main. Les infos fuitent avec parcimonie. Ahmed ould Daddah étant hors-jeu – limite d’âge… – on parle de Mohamed ould Maouloud qui serait, dit-on, intéressé. L’homme n’a plus rien à prouver, sur le plan du combat politique pour une véritable démocratie en Mauritanie mais il n’arrive pas à réunir le consensus pour porter l’étendard de l’opposition réunie. Les islamistes rechignent, en effet, à soutenir un homme de gauche. Mahfoudh ould Bettah ? Il n’a pas de grand parti derrière lui ni beaucoup de moyens pour financer sa campagne. Un temps pressenti, Mohamed Mahmoud ould Mohamed Saleh, un brillant professeur de Droit, proche du RFD dont il fut le directeur de campagne, lors de la présidentielle de 2007, a poliment décliné l’offre.  Cheikh ould Hannena, le leader des sénateurs frondeurs ? Issu du grand Est, il peut être un bon cheval mais n’a pas une grande expérience politique.  Et pour arriver en tête, dans une course aussi serrée que la présidentielle, il faut avoir, non seulement, du souffle mais, aussi, une solide assise financière. Sidi Mohamed ould Boubacar ? Deux fois Premier ministre (1992-1996 et 2005-2007), plusieurs fois ministre et ambassadeur, il a, incontestablement, une grande expérience et peut, sans doute, mobiliser des moyens. Mais il a l’inconvénient d’avoir servi, jusqu’à sa chute, un régime  que cette opposition a combattu. Sa gestion remarquable de la transition 2005-2007 lui vaudra-t-elle absolution ? Le fait qu’il ait toujours gardé le silence, face aux dérives du pouvoir actuel, ne joue pas en sa faveur. Certains militants de l’opposition commencent, d’ailleurs, à lui en faire reproche. Mieux vaut tard que jamais, pourrait-il leur répliquer : juste à côté de nous, Macky Sall fut ministre puis Premier ministre de Wade, avant de prendre ses distances vis à vis de son mentor et le défier, lors de la présidentielle de 2012. L’opposition sénégalaise avait flairé le bon coup et misa sur lui, en le soutenant au second tour. Vu l’enjeu, elle ne s’embarrassa ni  de considérations partisanes ni de sentiments.
Bref, qui d’autre de cette liste, pourrait-il être cette arlésienne de candidat unique ? Mohamed ould Bouamatou ? Le nom de l’homme d’affaires, devenu opposant pur et dur, subissant, depuis plus de sept ans, les affres du régime, a été également cité. Doté de solides relations, à l’extérieur et à l’intérieur, qu’il peut activer à bon escient, il a, en outre, l’énorme avantage de pouvoir financer, lui-même, sa campagne électorale. A condition, bien sûr, qu’il accepte d’entrer dans la danse et que l’opposition unanime le désigne. Mais il y a loin de la coupe aux lèvres. L’homme garde toujours le silence sur ses intentions et l’opposition arrivera difficilement à s’entendre. Or le temps presse. L’autre camp commence déjà à fourbir ses armes. Et, comme en 2007, 2009 et 2014, l’opposition risque fort rater encore le train. Par sa seule faute mais, cette fois, la goutte risque de faire déborder le vase. Ainsi gira une opposition auto-noyée dans ses atermoiements ?
                                                                         Ahmed ould Cheikh

lundi 11 février 2019

Editorial: Assainissement de la Nation?

Ça y est,  le candidat de la majorité, à la présidentielle de Juin prochain, est désormais connu. On le pressentait, depuis longtemps déjà, mais, avec la tentative, heureusement infructueuse, de certains députés de tripatouiller la Constitution pour ouvrir la voie à un troisième mandat, il était passé au second plan. Avant un retour, tout en douceur, sur le devant de la scène. Pour faire passer le message, Ould Abdel Aziz, tout frais émoulu d’une escapade émiratie pas si innocente que ça, n’a pas attendu le congrès de l’UPR, prévu le 2 Mars. Un parti qu’il a pourtant fondé ex nihilo mais à qui il ne voue, manifestement pas, une grande estime. Recevant quelques députés, il leur a signifié sa préférence. Juste ce qu’il fallait pour que les flagorneurs commencent à baver. Certains, engagés à fond, jusqu’alors, pour un troisième mandat, n’hésitent pas à retourner leurs plumes pour vanter les mérites d’un homme « qui ne peut être que le meilleur, puisqu’il a été choisi, par le Président fondateur, pour continuer l’œuvre de construction nationale » (sic). Est-il écrit « quelque part », que nous ne sortirons  jamais de ce cercle vicieux de la flagornerie, du mensonge et de l’aplatissement ?  Qui sera-t-il, le futur président aura, en tout cas, beaucoup ; beaucoup grain à moudre, s’il veut nous débarrasser de ces tares. Et beaucoup de travail, pour redresser une économie moribonde, résorber le chômage, payer notre dette, colossale ; trouver des solutions aux problèmes de l’éducation et de la santé, instaurer une réelle justice sociale, mettre fin à la gabegie et au favoritisme. En bref, il faut, au plus vite, neutraliser le « guichet unique » ; plus exactement, le fermer définitivement : c'est la source de toute gabegie, népotisme, clientélisme... une source où s’abreuve la mal-gouvernance qui a miné notre pays, ces dix dernières années, malgré les ressources, gigantesques, engrangées par notre économie, suite, non seulement, au renchérissement des prix des matières premières mais, également, à la dette contractée, sur notre dos, par une équipe d'incompétents et de malhonnêtes, qui n'avaient qu'un seul objectif : obtenir des financements pour faire tourner les sociétés du chef.
Bref, mettre un pays pourri, par tant de pratiques frauduleuses, dont les maigres ressources ont été pillées, au cours des dernières décennies, et qui n’a donc connu aucun répit, sur le chemin de la normalité. Normalité dans l’attribution des marchés publics. Normalité dans les recrutements et les promotions. Normalité dans les décisions de justice. Normalité dans les élections.  Normalité en tout. Serait-ce trop demander ? Le poisson, tout comme les Etats, pourrit par la tête. Une pourriture qui aura suffisamment atteint le nouveau Président, avant son investiture, en Juin prochain, pour espérer poursuivre sa gangrène ? « Ô musulmans, vos dirigeants sont à l’image de vos œuvres », disait  Sheikh Raslan. Une célèbre sentence musulmane, tout aussi reconnue, ailleurs : « Toute nation a le gouvernement qu'elle mérite », énonçait ainsi, au 19ème siècle, Joseph de Maistre. Ce serait donc en chacun de nous, en chacune de nos œuvres, que se jouerait, d’abord et en définitive, l’assainissement de notre Nation ? 
                                                                                Ahmed Ould Cheikh

dimanche 3 février 2019

Editorial: Tourner la page, enfin !

La Mauritanie a-t-elle frôlé le pire ? Les amendements constitutionnels que certains députés de la majorité s’apprêtaient à proposer puis à faire voter, par l’Assemblée nationale, seraient-ils passés sans encombre ? La rue allait-elle rester impassible, devant une si flagrante violation de la Constitution ? L’opposition toujours à dormir, devant la nouvelle confiscation du pouvoir ? Si une main, pas si invisible que ça, n’avait mis un frein au processus engagé par un bataillon de députés félons, à quoi fallait-il s’attendre ? Rétrospectivement, il y a de quoi avoir froid dans le dos. Imaginez un instant que les députés soient allés au bout de leur initiative et que l’Assemblée ait approuvé, en deux temps, la modification de la Constitution permettant à Ould Abdel Aziz de se présenter à un troisième et, pourquoi pas, quatrième mandat. La bêtise humaine aidant d’autant plus qu’elle est sans limites, qu’aurait-il bien pu se produire, alors ? L’opposition appelle à défendre la Constitution, la jeunesse se mobilise, la rue s’embrase, après quelques jours d’émeutes, l’armée prend ses responsabilités et…. re-re-rebelote, nouvel engrenage enclenché. Exactement comme au Niger et au Burkina. Mais, heureusement, on n’en est pas arrivé là. La raison a fini par prévaloir et le pays semble bien s’acheminer, à ce jour, vers une alternance qu’on espère pacifique. A moins qu’un nouveau soubresaut ne vienne rabattre les cartes. Ould Abdel Aziz n’a-t-il pas dit et répété qu’il respectera la Constitution et qu’il ne se présentera pas aux futures élections, avant de se rétracter et initier, il est vrai indirectement, des démarches à caractère régional, demandant un troisième mandat, et un mouvement de députés pour amender les articles limitant les mandats présidentiels ? Publié dans l’urgence, le communiqué mettant fin audit mouvement, au moment où, coïncidence bizarre, le Président était à l’étranger (ce qui corrobore le fait que la situation était grave), va-t-il enfin sonner le glas du troisième mandat ? Cette fois sera-t-elle la bonne ? On peut en douter, tant l’homme nous a habitués aux voltefaces. Mais le contrôle de la situation n’est-il pas en train de lui échapper ? Ce qui n’est, en tout cas, plus exclu. La donne a apparemment changé. A présent, outre l’hymne national et le drapeau qu’il a changés, ainsi que l’avenue Jemal Abdel Nasser qu’il vient de débaptiser, la seule chose qu’il peut laisser, à la postérité, est de veiller à mettre en place une CENI consensuelle, assurant, aux prochaines élections, la plus grande transparence possible, et remettre le pouvoir à quelqu’un dont l’élection ne sera entachée d’aucune irrégularité. Il est temps que le pays tourne la page de la crise politique ; de l’infernale situation où le pouvoir et l’opposition se regardent en chiens de faïence, où les efforts ne sont pas tournés vers le développement mais vers l’accumulation des richesses, au profit d’une minorité insatiable ; de cette manie à s’occuper de choses futiles, au lieu d’aller à l’essentiel ; de cette personnalisation excessive du pouvoir ; de cette fâcheuse tendance au népotisme qui ne fut jamais aussi prégnant qu’en cette dernière décennie et, pour couper court à la plus navrante des litanies, de tous ces travers qui empêchent le pays d’avancer vers la normalité.
                                                                           Ahmed Ould Cheikh

dimanche 27 janvier 2019

Editorial: Processus occultes

Alors que l’initiative de certains députés de la majorité, visant à modifier la Constitution pour permettre, à Ould Abdel Aziz, de briguer un troisième mandat, battait son plein, la nouvelle tombe net, comme un couperet : un communiqué, signé du président de la République, pourtant en déplacement à l’étranger, remet les pendules à l’heure. Ould Abdel Aziz ne pouvait-il pas attendre son retour, pour arrêter cette mascarade ? Pourquoi n’a-t-il pas, tout simplement, donné ordre, aux députés, de surseoir à cette pièce de théâtre de mauvais goût ? Outre son caractère urgent, encore inexpliqué, le communiqué recèle une autre anomalie ; et pas des moindres. Il remercie les députés qui appelaient, ouvertement, au parjure et étaient sur le point d’enclencher un processus dont les conséquences pouvaient être dramatiques pour le pays, et… oublie, tout aussi ouvertement, ceux qui défendent une Constitution dont le président est censé être le garant. Un autisme politique inégalé. Ould Abdel Aziz réitère, une fois de plus, qu’il respectera la limitation des mandats. Comme s’il ne l’avait pas déjà dit, à plusieurs reprises par le passé, sans convaincre personne. Sa famille et son cercle proche n’ont-ils pas encouragé, pour ne pas dire pensé, l’idée des initiatives à caractère régional demandant un troisième mandat ? Ses cousins n’ont-ils pas démarché les députés, un à un, pour obtenir leur signature en vue de faire passer les amendements constitutionnels ? Ses flagorneurs, laudateurs et autres lèche-bottes n’ont-ils pas envahi les réseaux sociaux, dans une opération savamment orchestrée, comme pour préparer l’opinion à ce qui s’apparente à un coup d’Etat contre la Constitution ? Qu’on vienne ensuite nous dire que le Président est « étranger à toutes ces manœuvres » relève de la plus mauvaise foi. Dans un pays où le Président est tout (avant qu’il ne soit rien, une fois dehors), ce genre d’initiatives ne peut être mené sans son aval. Et, à quelques jours près, il était sur le point d’aboutir. Avant qu’un grain de sable, venu d’on ne sait où, ne vienne enrayer une machine déjà en branle. D’où une foultitude de questions : pourquoi un communiqué de la Présidence ? En quelle urgence ? Qu’est-ce qui a poussé Ould Abdel Aziz à faire volte-face ? L’Armée, qui commence à en avoir assez des agissements de certains « civils » n’hésitant plus à demander, aux généraux, de faire pression sur leurs alliés, pour soutenir les nouveaux amendements constitutionnels ? Les Occidentaux, qui avaient salué la décision d’Ould Abdel Aziz de ne pas se présenter en 2019 et dont les investissements ont besoin d’un climat social et politique apaisé ? Le risque de voir la majorité voler en éclats et le texte rejeté, comme les sénateurs l’avaient fait, en 2017 ? La menace de voir le peuple, affamé et sans plus rien à perdre, descendre dans la rue et tout balayer sur son passage ?
Ce qui est sûr, en tout cas, est qu’il y a anguille sous roche. Au plus fort de la crise ivoirienne, le chanteur Alpha Blondy avait trouvé une formule devenue célèbre : « Si quelqu’un », déclara-t-il à un media français, « dit qu’il comprend quoi que ce soit à ce qui se passe en Côte d’ivoire, c’est qu’on lui a mal expliqué ». D’avoir annoncé, depuis tant de mois, qu’il soutiendrait un candidat, Ould Abdel Aziz a-t-il sciemment fermé la porte à tout entendement de la situation ? Ou, tout simplement, mis en évidence les processus occultes qui font et défont le pouvoir, chez nous ?
                                                                    Ahmed ould Cheikh