lundi 21 mars 2016

Editorial: Qui sème le vent...

Le Rassemblement des Forces Démocratiques d’Ahmed ould Daddah, qu’on disait pourtant très affaibli, a réussi le tour de force d’organiser, il y a quelques semaines, un meeting qui a drainé des milliers de militants et sympathisants. Depuis, le pouvoir ne dort plus sur ses lauriers. Croyant, sans doute, que les dissensions, les sautes d’humeur et l’absence de consensus sur la question du dialogue, qui avaient déjà provoqué le « retrait » du RFD, allaient être fatales à l’opposition, il a été obligé de revoir ses plans dans l’urgence. Non seulement, l’opposition n’est pas morte mais elle est, encore, capable de mobiliser du monde. En grand nombre. Les meetings du FNDU et du RFD ont démontré que les populations en ont assez des promesses sans lendemains et ne manqueront plus une occasion de crier leur ras-le-bol. Et leur rejet d’une situation désormais invivable où le chômage, la hausse des prix, l’injustice, la paupérisation, la mainmise sur les ressources du pays sont le lot quotidien. Pour exprimer un mécontentement, devenu symptomatique d’un malaise général, tous les moyens sont bons : poésie, rap, réseaux sociaux, manifestations de rue, sit-in... Tout y passe pour vilipender un pouvoir que même les laudateurs les plus zélés rechignent à défendre. La faute à qui ? A un chef qui ne manifeste que mépris pour ses soutiens et ne leur concède ni dividendes ni prébendes. Et, pour ajouter au tumulte, l’opposition a décidé de délocaliser ses activités à l’Est, avec trois meetings à Néma, Aïoun et Kiffa. Depuis l’annonce de cette tournée du FNDU, c’est le branlebas de combat dans tous les états-majors. Les réunions de crise se succèdent. Les notables appelés à la rescousse, comme à Tintane il y a quelques semaines, lorsque Tawassoul a fait circuler l’information selon laquelle il allait y organiser un meeting. Deux ministres et plusieurs hauts responsables ont accouru pour contrer la rumeur. Mais, cette fois-ci, ce n’est plus un mais tous les partis du Front qui ont décidé de partir à l’assaut de l’Est.  Les autorités locales s’affolent. Les walis en personne appellent les ressortissants des différentes localités pour venir leur donner un coup de main. Alors qu’un meeting de l’opposition devrait être une manifestation normale de la démocratie et les autorités adopter une position de stricte neutralité, puisqu’elles représentent, non pas un parti, mais l’Etat, c’est tout l’inverse qui s’est produit. Le gouvernement a dépêché des ministres, des hauts fonctionnaires et des petits chefaillons pour tenter de diminuer l’impact de ces rassemblements, en organisant carrèment des meetings parallèles. Qui se sont soldés par des flops retentissants, aussi bien à Néma, à Aïoun qu’à Kiffa. Bien qu’on y ait distribué du poisson et de la viande, à tous ceux qui renonçaient à participer aux meetings de l’opposition. Une méthode éculée, déjà expérimentée à Nouakchott et qui n’a donné aucun résultat probant. Même au temps d’Ould Taya, jamais de telles méthodes n’avaient été utilisées. Pourquoi maintenant alors qu’aucune consultation électorale n’est en vue ? Pourquoi vouloir prouver, à tout prix et à quiconque, que l’opposition ne représente plus grand monde ? Qui se cache derrière ces manigances si peu démocratiques ? Pourquoi l’UPR, le parti au pouvoir et censé pendant de ces partis, n’est-il pas descendu sur le terrain pour « se battre » ? A-t-il été volontairement écarté ? Par qui  au profit de qui ? S’il s’agissait de mesurer la popularité des ministres envoyés au charbon, et, au-delà, celle du gouvernement, le constat est amer. Le bébé doit être jeté avec l’eau du bain. Jamais une équipe n’a atteint un tel degré d’impopularité. L’Est, jadis bastion imprenable du parti au pouvoir, quel qu’il soit, et terrain de prédilection des chefferies traditionnelles et autres notabilités, est en train de basculer. La raison en est simple : ses citoyens en ont assez d’être pris pour les dindons de la farce à qui l’on ne fait appel qu’à l’approche d’une élection approche. Et qu’on oublie, dès le dernier bulletin balancé dans l’urne. Ils l’ont d’ailleurs fait comprendre aux émissaires du gouvernement. Du vent, du vent, toujours du vent. Que dit le fameux dicton, messieurs les émissaires ? Qui sème le vent….
                                                                                                            Ahmed Ould Cheikh

dimanche 13 mars 2016

Editorial: De Charybde en Scylla


Il ne se passe pas un mois sans qu’un scandale vienne éclabousser le peu de respectabilité qui nous reste. Ghanagate, la balle « amie » de Tweïla, Wartsilagate, saisies répétées de drogues dures et douces, grâce présidentielle accordée aux trafiquants, évasions de prisonniers, réputés islamistes ou de droit commun, marchés de gré à gré, tout y passe. La déliquescence de l’Etat a atteint un tel degré que plus rien ne surprend, dans un pays désormais à la dérive.  Où tout se négocie, se vend ou se brade, en fonction des intérêts d’un cartel pour qui il n’y a pas de petits profits. Mais, avec les deux scandales qui ont éclaté, coup sur coup, cette semaine, la coupe est pleine. D’abord, l’affaire Senoussi. Ce qui était un secret de Polichinelle est devenu réalité, de la bouche d’un témoin qui assista au  témoignage du Premier ministre libyen. Qui n’a pas hésité à déclarer, devant les députés, avoir payé 200 millions de dollars, à la Mauritanie, en échange de Senoussi et qu’il était même prêt à puiser dans ses deniers personnels, pour récupérer l’ancien tout-puissant chef des services secrets, au temps de la dictature. Un député libyen vient, en effet, d’en faire état, dans un livre-témoignage sur les pratiques encours, sous la coupole du parlement libyen, depuis la chute de Kadhafi. Appelons donc un chat un chat : notre pays a bien négocié, comme dans toute opération commerciale classique, pour vendre cet hôte pas si encombrant que ça, finalement. Il en a récupéré 200 millions de dollars qui ont atterri partout… sauf dans les caisses de l’Etat. Dans un paradis fiscal, peut-être, où ils dorment toujours, en attendant qu’on vienne les chercher. Quelques mois auparavant, lors d’une rencontre avec la presse, Ould Abdel Aziz avait pourtant déclaré que Senoussi serait présenté à la justice et ne serait pas extradé. Avant de faire volte-face. Difficile de résister, évidemment, face à des arguments sonnants et trébuchants. Quitte à se dédire et à fouler du pied l’hospitalité légendaire de notre peuple.
Autre scandale jailli subitement : l’accord passé entre la Mauritanie et Al Qaïda au Maghreb Islamique, dont une copie fut récupérée (comme par hasard ?) dans les effets personnels de Ben Laden, par le commando américain qui l’assassina. Il nous informe qu’en vertu d’un gentlemen agreement, la Mauritanie n’attaquerait pas AQMI, avec la coalition formée par la France, pour libérer le nord malien en 2013 et lui verserait entre 10 et 20 millions d’euros par an, pour compenser le manque à gagner consécutif à la non prise d’otages occidentaux sur le sol mauritanien. En échange, AQMI s’engageait à ne plus attaquer la Mauritanie. Ould Abdel Aziz avait pourtant fait, de la lutte contre le terrorisme, son principal cheval de bataille, un des justificatifs de son coup d’Etat de 2008 et des moyens, énormes, accordés à l’Armée, avec la caution occidentale à son pouvoir. Il s’était même permis de jouer au héros, en s’attaquant à AQMI dans le septentrion malien, avec des résultats mitigés. Une expérience qui lui permit de se rendre compte qu’un ennemi fuyant comme celui-là n’est pas facile à vaincre et qu’un accord, même mauvais et scandaleux, une fois ébruité, vaut mieux que des commandos capables de frapper n’importe où, avec des risques certains de déstabilisation, pour son régime. L’argument selon lequel notre sécurité serait désormais assurée, grâce à un maillage serré du pays, à la mise en place de groupes spéciaux d’intervention, destinés à pourchasser les terroristes, l’achat à n’en plus finir d’équipements militaires, tombe ainsi à l’eau. De Charybde en Scylla, il reste quoi, alors?
                                                          Ahmed Ould Cheikh

samedi 5 mars 2016

EDitorial: Lettre ouverte à Madame Mercedes Vera Martin

Salutations distinguées,
Vous ne me connaissez pas. Vous n’avez peut-être jamais entendu parler de moi. Je me permets quand même de vous aborder.  Le sujet est d’une telle importance qu’il n’est désormais plus possible de se taire. Votre institution, le Fonds Monétaire International (FMI) vous a fait hériter du dossier Mauritanie en 2013. Je n’ai cessé de suivre, depuis, vos visites dans notre pays, vos déclarations et communiqués sanctionnant chaque mission.
Vous êtes arrivée en pleine période faste, marquée, notamment, par une hausse sans précédent des cours du fer qui permirent, à la SNIM et, par conséquent, à l’Etat, son principal actionnaire, d’engranger des recettes-records. Les entrées fiscales et douanières  étaient, elles aussi, au beau fixe. Mais, au fil du temps, la situation a changé du tout au tout. Les cours du fer ont plongé vers des abysses et les autres recettes n’ont pas compensé le manque à gagner. Vous deviez donc tirer la sonnette d’alarme.
Vous l’avez certes fait mais en termes tellement diplomatiques qu’on vous croit feindre d’ignorer l’ampleur de la crise que traverse notre pays. Votre dernier communiqué, publié il y a quelques semaines, évoque ‘’un environnement extérieur plus difficile’’,  ‘’les incertitudes accrues, au sujet des perspectives économiques mondiales, et les développements négatifs, sur les marchés mondiaux du minerai de fer [qui] ont beaucoup impacté l’économie mauritanienne et sont en train de modifier ses perspectives économiques’’. Après avoir fait preuve de beaucoup de complaisance, au cours des années passées, vous voilà rattrapée par l’amère réalité.
Ne vous êtes-vous  jamais interrogée sur où sont passés les fruits de la croissance de 5 à 6% que vos « experts » s’ingéniaient, chaque année, à nous faire avaler ? Pourquoi n’avez-vous jamais posé de questions sur les sept milliards de dollars que la SNIM a encaissés, entre 2010 et 2014, grâce à la hausse spectaculaire des prix du fer ? Sur le racket auquel s’adonne le fisc, provoquant la faillite de dizaines d’entreprises et sur l’off shore trusté par le clan ? Sur l’appauvrissement, continu, des couches les plus défavorisées ? La mainmise, sur le tissu économique, d’un cartel bénéficiant de passe-droits et d’avantages indus ? La multiplication des agréments bancaires délivrés en toute complaisance ? Les milliards du projet Emel, destinés, en principe, aux pauvres, et qui ne font qu’engraisser les mêmes parvenus ?
Madame,
Ignorez-vous qu’un seul et même opérateur importe 90% des besoins du pays, a droit à l’exclusivité des devises et ne paie, pour autant, que 10 % des droits de douane ? Un simple calcul permet, pourtant, de déceler la supercherie : devises octroyées contre droits de douane (im)payées.  Avez-vous seulement une idée de la dépréciation rampante de l’ouguiya ? Le dollar s’achetait 230 ouguiyas, en 2008. Il en consomme 350, actuellement, malgré la bonne tenue économique que vous vantez. Et la COFACE qui a décidé de ne plus garantir les prêts contractés par la SNIM ? Des lanceurs d’alerte anonymes avaient pourtant attiré votre attention, en vous transmettant des informations fiables sur la situation. Au lieu de les exploiter, pour aider le gouvernement à redresser la barre ou dénoncer les pilleurs, on n’ose imaginer ce que vous en avez fait.
Madame,
Vous êtes ressortissante d’Espagne, un pays qui a connu la misère et la pauvreté, au cours de la première moitié du 20ème siècle et même avant. Pensez, un instant, à ces enfants mauritaniens qui dorment le ventre vide, parce que leur gouvernement a été incapable de répartir les immenses richesses du pays, entre tous ses citoyens, et qui n’ont pas droit aux soins ni à une éducation digne de ce nom. Vous ne péchez ni par incompétence ni mauvaise foi. Vous pouvez encore vous rattraper, à moins que vous ne vouliez voir nos enfants devenir ‘’the Children’’ de la célèbre chanson visant à récolter des fonds pour l’Ethiopie.
Madame, les avantages dont vous bénéficiez et les honneurs dont on vous entoure justifient-ils de fermer les yeux sur tous ces dépassements ? N’avez-vous pas tiré une leçon de la  malheureuse expérience des faux chiffres de 2003 et 2004 que la Mauritanie communiquait à votre institution et que vos experts, censés bien formés, gobaient (incon)-sciemment ? Je n’arrive pas à imaginer que vous soyez, comme vos collègues, tombée dans le panneau, en prenant, pour argent comptant, les chiffres et tableaux qu’on vous communique, entre quatre murs ; sinon, entre la poire et le fromage.
Il est temps d’ouvrir les yeux ; de se rendre compte que les grands équilibres macro-économiques, dont le respect vous est un sacro-saint principe, ne veulent pas dire grand-chose, dans un pays comme le nôtre où l’informel est roi. Que signifie une croissance de 5, 6 ou 7% quand les salaires stagnent, les prix flambent, le chômage atteint des sommets, la pression fiscale, son comble, alors que les secteurs sociaux tombent à l’abandon ? Un simple constat aurait pourtant pu vous mettre la puce à l’oreille : qu’a fait l’Etat, des milliards de dollars engrangés, lors des années fastes pour le fer, l’or et le pétrole ? Détournés ou mal gérés, dans les deux cas, vous auriez dû vous alarmer. Si le gouvernement avait fait preuve d’un minimum de prévoyance, en pensant aux mauvais jours, il n’allait pas se retrouver dans d’aussi sales draps. Le choc  que l’économie mauritanienne connaît actuellement, et que vous reconnaissez à demi-mots, allait, sans aucun doute, être moins violent. C’est à votre institution qu’incombait la responsabilité de ne pas laisser faire, de rappeler que « gouverner, c’est prévoir ».
A présent que vous héritez d’une situation que seule une hypothétique hausse des prix du fer pourrait atténuer, qu’envisagez-vous ? Proposer une dévaluation de l’ouguiya qu’on vous soupçonne d’encourager vivement, au risque d’entraîner une paupérisation encore plus poussée de la grande majorité, celle qui vit avec moins de deux dollars par jour, et creuser, un peu plus, le fossé entre riches et pauvres? Faire appel aux emprunts extérieurs, pour aider l’Etat à assumer ses charges ? Emettre des bons du Trésor, pour rentrer de l’argent frais ?
Une chose est certaine : votre responsabilité sera sérieusement engagée, en cas d’effondrement économique du pays. Vous aurez gagné, au moins, sur un point, en apportant de l’eau au moulin de ceux qui croient, dur comme fer, que les institutions de Bretton Woods sont loin d’être la panacée ; pas plus que leur programme d’ajustement structurel et autres, des remèdes-miracles, pour des économies mal en point dont les principaux fossoyeurs ne sont, paradoxalement, que ceux-là mêmes censés veiller à leur bonne tenue. Et je vous dis tout cela, madame, sans aucune rancune. Mais si tristement, madame, si tristement…

                                                                              Ahmed ould Cheikh

lundi 29 février 2016

Editorial: Nourrir la vache avant de la traire

« Celui qui n’a pas le courage de se révolter n’a pas le droit de se lamenter », disait Che Guevara. Cette sentence du leader de la révolution cubaine et grand pourfendeur de l’impérialisme trouve tout son sens en Mauritanie. Où tout un peuple subit, depuis près de trente-huit ans, une dictature militaire qui ne dit pas son nom. Avale coup d’Etat sur coup d’Etat. Cautionne des mascarades électorales. Accepte d’être mené, comme un troupeau, par le premier étoilé qui dépose son compagnon d’armes. Se fait tuer et envoyer en prison pour des broutilles. Subit, sans sourciller, hausse ininterrompue des prix et pression fiscale. Voit ses maigres ressources et son patrimoine foncier dilapidés par une petite minorité qui n’a ni froid aux yeux ni minimum de pudeur. Observe avec fatalisme, sinon jalousie, le népotisme désormais érigé en mode de gestion et une gabegie qui a juste changé de camp. Assiste, impuissant, à la montée des médiocrités, au détriment des compétences. Trouve normal qu’on applaudisse le premier venu et qu’on voue aux gémonies celui qui n’est plus aux commandes. Un peuple qui fait, de la flagornerie, une vertu et, d’« Embrasse la main que tu ne peux couper », sa devise.  Un peuple toujours structuré, au 21ème siècle, sur une stratification sociale vieille de plusieurs siècles…
Un tel peuple peut-il se révolter ? A contrario de ce que pensait le  « Che », il se lamente pourtant sur son sort. Sur ses conditions de vie qui se dégradent de jour  en jour. Sur un taux de  chômage parmi les plus élevés du Monde. Sur les prix du gasoil qu’« on » refuse obstinément de baisser, malgré la dégringolade des cours du pétrole sur le marché international. Sur l’état de l’école publique qui ne reçoit plus que les fils de pauvres qui ne peuvent les envoyer ailleurs. Sur les structures sanitaires devenues des mouroirs, incapables d’offrir le minimum vital. Sur les entraves à la liberté d’association et d’expression. Sur l’absence d’assainissement. Sur la montée de la criminalité et de son corollaire, l’insécurité urbaine. Sur les prisons transformées en passoires.
Va-t-il continuer à se lamenter ainsi  jusqu’à l’infini ?  Quand se rendra-t-il compte qu’il ne peut laisser, à d’autres, toute latitude pour le mener par le bout du nez ? En bref, quand va-t-il se révolter, devenir enfin maître de son destin, choisir les meilleurs pour le diriger, enterrer ceux qui l’ont trahi et spolié, régler leurs comptes à ceux qui se croyaient impunis, et dire, enfin, non, basta ! Nous avons, largement, de quoi vivre et faire vivre, dans la dignité, trois à quatre fois plus d’habitants que nous sommes, aujourd’hui. Un million de kilomètres carrés, des ressources à gogo, en mer, sur terre et sous terre ! C’est bien le fonds qui nous manque le moins. Il nous demande, simplement, de cesser de nous situer toujours dans le besoin et l’urgence, dans l’incapacité d’agir avec méthode, de nourrir la vache avant de la traire, de lui construire un environnement lactogène, labourant, prenant de la peine…
                                                                 Ahmed Ould Cheikh

dimanche 21 février 2016

Editorial : Si les gens savaient…


Devant les difficultés qui s’amoncellent, le ras-le-bol, général, face à la hausse de prix des denrées de première nécessité, le refus obstiné du pouvoir de baisser celui des hydrocarbures, la crise politique qui perdure, la dévaluation rampante de l’ouguiya, les scandales financiers qui se répètent, Ould Abdel Aziz – « en plein désarroi », selon « Jeune Afrique » – n’a pas trouvé mieux, pour divertir l’opinion, que de lui offrir un énième remaniement ministériel. Où un tribalisme de bas étage a trouvé toute sa consécration. Jamais, même au temps de Maaouya où cette tare établit ses lettres de noblesse, on s’est autant engouffré dans la mouise. Un « dosage » qu’on pourrait qualifier de tout, sauf de savant, a prévalu lors du choix des remplaçants des cinq hommes débarqués du gouvernement. Dont personne ne sait ni pourquoi ils furent choisis, ni pour quels motifs ils ont quitté l’équipe gouvernementale. Non pas qu’on ne puisse imaginer les raisons qui ont présidé au choix des entrants. Il est une constante,  dans tous les régimes peu – ou prou –  démocratiques : choisir les hommes selon des critères subjectifs, les pressurer jusqu’à la moelle et s’en débarrasser à la première occasion. Depuis près de quarante ans, c’est la règle en Mauritanie où la fonction ministérielle a été tellement dévalorisée que tout un chacun, sensé ou non, peut y prétendre. La valse des ministres est devenue le sport-roi de nos dirigeants qui y trouvent, à chaque fois, l’occasion de divertir un peuple qui vit de ragots, de médisances et de rumeurs. Et la dernière tempête dans un verre d’eau n’a pas dérogé à la règle. Le peuple a eu quelque chose à se mettre sous la dent, pendant quelques jours. Mais avant qu’il ne revienne sur la terre et à ses soucis, on lui a, aussi sec, servi  un autre plat : le refus du Conseil constitutionnel de valider le projet de loi organique du gouvernement, prévoyant de renouveler, maintenant, deux tiers du Sénat et le dernier tiers dans deux ans. Réveillé subitement d’un long sommeil qui frôlait l’hibernation, ledit Conseil a recalé le projet de loi, au motif que tout le Sénat est périmé et qu’il faut donc le renouveler en entier. Rebelote donc !
Un nouveau projet de loi sera approuvé en Conseil des ministres, avant de passer par le Parlement, pour revenir, devant le Conseil constitutionnel, et nous voici reparti pour au moins deux ans de statu quo ! D’ici là, beaucoup d’eau aura coulé sous les ponts. Qui ne connaît pas ce Conseil peut, aisément, imaginer que celui-ci a normalement rempli sa fonction mais, ceux, nombreux, sans aucun doute sur son inféodation à l’Exécutif, douteront que sa décision ait été bâtie sur le Droit et rien que le Droit. D’autant qu’entre le Droit et le Non-droit, il y a le courbe, la courbette, le louvoiement, le zigzag, j’en passe et de plus louches encore...  
Autre pâture jetée à l’opinion : la promotion de six nouveaux colonels au grade de général. On en est, désormais, à dix-sept étoilés. Une inflation dont notre armée peut  bien se passer. Au Sénégal voisin, par exemple et pour rester dans une logique chère à nos gouvernants qui veut toujours nous comparer aux pays frontaliers, seuls sept colonels – quatre de l’Armée et trois de la Gendarmerie – en vingt-cinq ans, entre Senghor et Diouf, atteignirent ce firmament. L’armée sénégalaise est pourtant plus nombreuse que la nôtre et ses chefs beaucoup mieux formés.  Autre différence de taille avec ce voisin, démocratique s’il en est : Au Sénégal, le pays a son armée, républicaine, alors qu’en Mauritanie,  c’est l’armée qui a son pays : elle en fait ce qu’elle veut. En se donnant de grands airs. Je veux dire : des airs de grands. Forts. Puissants. Mais si les gens ouvraient, tout simplement, les yeux, ils ne tarderaient pas à comprendre « par quels petits hommes ils sont gouvernés ». Et « se révolteraient vite », ainsi que le prédisait Talleyrand, voici plus de deux cent cinquante ans. Mais, avec des si et des mais, ne mettrait-on pas, dans une même bouteille, Nouakchott, la Mauritanie entière et... toutes ses autruches, la tête obstinément plantée dans nos sables chéris, aussi piètrement dosés soient-ils ?

                                                                                   Ahmed Ould Cheikh


dimanche 14 février 2016

Editorial: Initiative de Transparence des Industries… Excitantes !

Ces dernières semaines, une nouvelle affaire de drogue vient de défrayer la chronique. L’arrestation de Sidi Mohamed ould Haïdalla et dix de ses complices a donné lieu, en l’absence de réaction officielle, à toutes sortes de rumeurs et de supputations sur les quantités saisies, leur provenance, leur destination, leur lieu de recel, leur prix, les personnes impliquées dans le juteux trafic… Déjà dans l’affaire de l’avion de Nouadhibou (qui avait, en 2007, débarqué clandestinement une importante cargaison de cocaïne sur l’aéroport de cette ville, avant, découvert, de décoller en catastrophe), Haïdalla-fils n’en est pas à son coup d’essai. Après avoir fui le pays, non sans avoir récupéré l’équipage de l’avion  posé en plein désert, Il avait été arrêté, quelques mois plus tard, au Maroc, et condamné à huit ans de prison. Rentré en Mauritanie l’année dernière, il s’est employé à reconstituer un réseau. Sans doute encouragé par l’impunité dont bénéficient les trafiquants en tous genres et de toutes nationalités précédemment arrêtés dans des affaires de drogue, il n’a plus en ligne de mire que les liasses de devises si bien palpées, dans un passé présent, et synonymes de gîte luxueux, confort, douceur de vivre. N’est-il pas en effet surprenant qu’entre le fameux avion de Nouadhibou, l’extradition d’Amegan et l’arrestation de ses complices locaux, en passant par le camion chargé de haschich saisi, à Lemzerreb, il y a environ trois ans (avec treize hommes à son bord), aucun individu impliqué dans un dossier lié à la drogue ne se trouve actuellement en prison. Si l’on exclut de petits dealers qui n’ont ni bras longs, ni portefeuilles garnis. Un miracle dont notre pays a le secret et qui commence sérieusement à agacer une opinion publique inquiète de l’immunité dont bénéficient les trafiquants et de la très peu flatteuse réputation de  « plaque tournante » du trafic de drogue dont on affuble, de plus en plus systématiquement, notre pays.
Devant le peu d’empressement du gouvernement à donner la moindre information sur ce qu’on considère comme la plus grande affaire de drogue qu’ait connue la Mauritanie – on parle, en effet, de deux tonnes de cocaïne et de centaines de millions de dollars ; le président de la République aurait même, dit-on, annulé son voyage en Egypte, pour suivre l’affaire de près… –   les réseaux sociaux s’énervent.  Le ministre de l’Intérieur et son homologue de la Justice montent alors aux créneaux, vendredi dernier. Patatras ! Les deux tonnes de cocaine se transforment en 1,3 tonne de résine de cannabis. Autrement dit, pas grand-chose.  Mais toujours pas un mot sur son origine, son cheminement, sa future destination, les complicités locales…
La Mauritanie a adhéré, voici quelques temps, à l’Initiative de Transparence des Industries Extractives (ITIE), et organisé, il y a quelques jours, une rencontre internationale sur la transparence dans le domaine des pêches. Mais ce dont on aurait besoin, c’est plutôt une transparence en matière de drogue. Pas vraiment une industrie extractive, certes. Mais largement assez Excitante, Ebouriffante, voire Effervescente, tout de même, pour relever toujours du même ITIE !
                                                                                        Ahmed Ould Cheikh

dimanche 7 février 2016

Editorial: Auto, boulot, dodo...


e porte-parole du gouvernement l’a dit et répété : il n’y aura pas de baisse des prix du gasoil à la pompe. Malgré la chute des cours du pétrole sur le marché international et les protestations des citoyens, accablés par le coût, de plus en plus exorbitant, de la vie. Savez-vous pourquoi l’Etat mauritanien ne veut toujours pas céder sur ce point précis, a contrario de tous ses homologues du Monde ? Parce qu’il veut continuer à engranger des milliards – cent cinquante par an, dit-on… – sur le dos des contribuables ainsi forcés de passer à la caisse, à défaut de celle des impôts directs ? Parce que ses fins de mois sont désormais plus que difficiles, à cause, entre autres, de l’écroulement des cours du fer et de l’or ? Parce que, comme la cigale, il n’a fait que chanter, lors des années d’abondance, oubliant que le plus dur était à venir ? Ou, tout simplement, parce qu’il méprise ses citoyens, à qui il fait avaler n’importe quoi, sachant, pertinemment, que le danger ne viendra ni de la rue ni d’une opposition amorphe. Autant d’arguments, dont certains tirés par les cheveux, je vous l’accorde, qui auraient pu expliquer le statu quo. Et dont aurait pu s’inspirer le si peu inspiré ministre de la Communication. Qui n’a pas trouvé mieux, pour expliquer le refus de l’Etat de baisser les prix des hydrocarbures, d’arguer de ce que cette baisse « ne bénéficierait qu’aux riches ». Pour s’approvisionner en « matières premières », les pauvres ont, selon lui, les boutiques Emel et où chacun  a droit quotidiennement à  un kilo de riz, un kilo de sucre et 200 cl d’huile de mauvaise qualité. Et des charrettes pour se déplacer, aurait-il pu ajouter.
« Il faut tourner sept fois sa langue dans sa  bouche avant de parler », conseille un fameux dicton. Un adage que devraient bien méditer nos vaillants ministres. Il y a quelques années, un d’entre eux, en charge de l’Education, avait déclaré, devant l’Assemblée nationale, que « notre système éducatif est plus performant que celui de la France ». Un scoop qu’il tenait, accrochez-vous bien, de Cridem! Le ministre des Finances, lui, est bien plus catégorique. Lors de la présentation de la loi des finances 2016, il a, pince-sans-rire devant les honorables députés, affirmé que l’Etat honore tous ses engagements, au moins sur le plan intérieur, et n’a, donc, aucune dette envers ses fournisseurs. Les parlementaires et les rares téléspectateurs qui regardent encore la Télé Vide de Mauritanie (TVM), en ont ri. De bon cœur, parce qu’ils sont mauritaniens. Mais jaune, pour tous ceux – la masse des petits salaires – qui voient chaque jour partir, en fumée de gasoil, le tiers de leur paie... pour seulement monter et descendre au boulot, à peu près à l’heure… 
                                                                   Ahmed Ould Cheikh