jeudi 15 juin 2023

Editorial: Problématique

 Après la mort en février dernier de Souvi ould Cheïne dans les locaux d’un commissariat de police à Dar Naïm, suite à des tortures que lui ont fait subir le commissaire et ses agents, le décès d’un autre citoyen entre les mains des agents d’un autre commissariat, cette fois à Sebkha, a failli sonner le glas d’une institution dont la main paraît devenir démesurément lourde lors des interpellations. Elle s’est pourtant lavée de tout soupçon, dans le cas d’Oumar Diop, en déclarant que celui-ci était déjà sous les effets de substances psychotropes lors de son arrestation. Mais personne ne l’a crue. Des hommes politiques sont montés au créneau et ont fait monter les enchères, en accusant, sans preuves, la police d’avoir liquidé Diop. Il n’en fallait pas plus pour embraser la rue. À Sebkha, El Mina, Kaédi, Boghé et Bababé, des jeunes ont affronté pendant deux jours les forces de l’ordre, brûlant des voitures et pillant des commerces. Des troubles qui ont provoqué la mort, à Boghé, d’un jeune homme victime d’une balle tirée, selon ses parents, par un policier. Après un déploiement sans précédent de la Garde nationale et de la police, la situation a été rapidement maîtrisée. Dans le même temps, l’autopsie du corps de Diop était réalisée en présence d’un membre de sa famille et de son avocat. Envoyés au Maroc pour analyses, les prélèvements n’ont pas tardé à révéler les véritables raisons du décès. Elle résulte, selon l’expertise, « d’un arrêt cardiaque avec une affection aigue du système nerveux central en rapport à une présence à forte dose de cocaïne, en plus de la consommation récente d’alcool ». On en accepte le verdict mais tous ces évènements n’en révèlent pas moins une vraie problématique entre les différentes communautés cohabitant en Mauritanie. Ce n’est pas fortuit et exige un traitement approprié, dans une pratique magnifiée de nos échanges fraternels entre gens de couleurs différentes…

                                                                                           Ahmed ould Cheikh

samedi 10 juin 2023

Editorial: Accidents ou bavures policères?

Comme Dakar ces derniers jours, Nouakchott a connu, la semaine dernière, des journées d’enfer. Suite à la mort « accidentelle » – encore une ! – du jeune Oumar Diop entre les mains de la police, plusieurs quartiers de Nouakchott se sont embrasés. Voitures brûlées, commerces vandalisés, forces de l’ordre attaquées par des groupes de jeunes. À Nouadhibou et Boghé – où un second jeune, Mohamed Lemine ould Samba, a trouvé la mort à la suite des manifestations ! – la même tension a prévalu. Une véritable atmosphère d’intifada. La police aurait-elle eu encore une fois la main trop lourde ? Si « l’enquête diligentée par le procureur de la République à Boghé est en cours », sans laisser filtrer la moindre information supplémentaire, le communiqué de la Sûreté nationale affirme, en ce qui concerne le cas du regretté Oumar Diop, que le défunt a été extirpé d’une bagarre et serait « mort à l’hôpital suite à une insuffisance respiratoire ». L’autopsie réalisée en présence de l’avocat et d’un membre de la famille révélera sans doute les véritables raisons du décès. 

Dans l’un ou l’autre des deux drames, si la police se retrouve impliquée, comme dans le cas de feu Souvi ould Cheïne, des sanctions exemplaires doivent être prises à l’encontre des fautifs. Pour qu’à l’avenir ce genre de bévues ne se reproduise plus. Et éviter ainsi de donner, à ceux qui profitent du désordre, l’occasion de s’attaquer à des biens publics et privés, comme on l’a vu lors de ces journées de folie qu’ont connues Nouakchott et Nouadhibou. Auxquelles « de nombreux étrangers auraient participé », selon la version officielle. Leur expulsion a d’ailleurs déjà commencé. Mais attention à l’excès de zèle ! Nous avons-nous-mêmes des communautés installées dans ces pays et l’ombre des évènements de 1989 au Sénégal plane toujours…

                                                                                              Ahmed ould Cheikh

dimanche 4 juin 2023

Editorial: Des élections et des surprises

 Après le deuxième tour organisé le samedi 27 Mai, les rideaux sont enfin tombés sur les élections municipales, législatives et régionales. Plusieurs partis ont dénoncé la désorganisation qui a entaché le scrutin en certains endroits, la fraude à ciel ouvert et l’intervention des démembrements de l’État au profit du parti au pouvoir…Ces scrutins n’ont donc pas dérogé à la règle non écrite qui veut qu’aucune consultation électorale ne se déroule normalement. Autre tradition, chaque élection apporte son lot de surprises. L’une d’elles – et non la moindre, sans contestation aucune – est l’affaiblissement fatal des partis de l’opposition traditionnelle (RFD, UFP et APP) qui se retrouvent sans aucun député à l’Assemblée nationale. Un véritable coup de tonnerre dont on n’a pas encore saisi toute l’ampleur. La faute à quoi ? A l’érosion progressive de l’électorat observé depuis quelques années ? Au discours modéré face aux problèmes du citoyen? À la politique d’apaisement vis-à-vis du pouvoir depuis l’arrivée de Ghazwani? A l’émergence de nouveaux partis et sensibilités aux discours plus véhéments ? Au vote tribal et identitaire qui a marqué plus que jamais ces élections ? Il y a en tout cas comme un nivellement de l’électorat. L’opposition-ère nouvelle (Tawassoul, FRUD, SAWAB/RAG et AJD/MR) se retrouve avec une trentaine de députés. Comme à son habitude, le parti au pouvoir obtient une majorité confortable (107 députés) et n’a donc plus besoin de ces partis-cartables qui ont servi de refuge à tous ses mécontents et l’ont tout de même battu à plate couture dans certaines localités. Prendra-t-il sa revanche, comme il l’a promis ? Réponse dans quelques jours lorsque le nouveau gouvernement sera formé.

   Ahmed ould Cheikh

samedi 27 mai 2023

Editorial: Foutoirs et déconfitures

 Des bureaux de vote avec plus de votants que d’inscrits ; des présidents de bureaux qui refusent de remettre les procès-verbaux aux représentants des partis ; un candidat qui a voté avec sa famille dans un bureau et se retrouve avec zéro voix ; un informaticien qui prend ses aises en améliorant les scores d’un parti et qui a été pris la main dans le sac ; les résultats faussés en plusieurs localités par l’inscription à distance sur les listes électorales… Comme tous les scrutins qui l’ont précédé, celui du 13 Mai a eu son lot d’irrégularités ; certaines étaient flagrantes. Faussent-elles pour autant les résultats globaux ? « Sans aucun doute ! », affirme l’opposition qui crie à la fraude et demande l’annulation des votes à Nouakchott et Boutilimitt. Pour la première fois dans l’histoire de notre démocratie, le parti du pouvoir rafle les neuf communes de la capitale au premier tour. La faute à la proportionnelle qui permet au parti arrivé en tête de diriger la mairie. Un mode d’élection que seul Boydiel ould Houmeïd, pourtant membre de la majorité, avait récemment décrié dans une interview au Calame, tandis que l’opposition le validait. Ila été pourtant fatal à tous ses partis, nouveaux et anciens (RFD, UFP et APP). S’y ajoute la raclée que ceux-ci ont reçue, incapables qu’ils se sont révélés de glaner le moindre siège de député. Alors que des partis de rien auront plusieurs représentants dans l’Hémicycle. Une nouvelle configuration politique dont les contours sont en train de se dessiner sous nos yeux…

                                                                           Ahmed ould Cheikh

samedi 20 mai 2023

Editorial: Faute absolvable

 Pour la première fois depuis l’avènement de la démocratie, sur pression de la France et sous le contrôle de nos vaillants militaires, les Mauritaniens se sont rendus aux urnes dans un climat politique apaisé. Près de vingt-cinq partis se sont lancés dans un scrutin à valeur de test pour le président de la République, quatre années après son élection et donc à un an de la fin de son mandat. Il doit être déçu par au moins un point : la façon avec laquelle « son » parti a géré les candidatures, selon des critères que personne n’est arrivé à expliquer. Et le résultat de l’improvisation ne s’est pas fait attendre. Si l’INSAF est assuré d’obtenir une majorité confortable à l’Assemblée nationale, le « parti du pouvoir » aura quand beaucoup souffert. Plusieurs de ses bastions au Nord et à l’Est, jadis imprenables, sont tombés en d’autres mains. Témoignages[p1] , s’il était besoin, de la prise de conscience des populations qui n’acceptent plus d’être conduites comme moutons de Panurge à l’abattoir électoral, sans qu’elles aient leur mot à dire. Bassiknou, Tamchekett, Guérou, Kiffa, Atar, Nouadhibou, Aoujeft, Ouadane, Bir Moghreïn, la liste est longue des villes qui ont vomi ceux qui leur ont été imposés sans qu’on leur demande leurs avis. Un vote-sanction comme on n’en voit pas souvent sous nos cieux. Mais, à quelques mois de la présidentielle, le Raïs a encore le temps de rectifier le tir. Les présentes élections devraient lui servir de vide-grenier, en mettant à la porte ceux qui ne lui apportent rien, ceux qui se sont mouillés lors de la décennie azizienne et qui tentent de se refaire une virginité, ceux qui brillent par leur incompétence et, enfin, restructurer son parti, en privilégiant les politiques sur les technocrates. « En politique, toute faute est un crime », disait Eugène Chatelain. Pas chez nous, en tout cas : sinon, les prisons seraient déjà gorgées de monde.

                                                                      Ahmed ould Cheikh

dimanche 14 mai 2023

Editorial: Rien de nouveau sous le soleil?

 Lancée il y a une dizaine de jours, la campagne électorale bat son plein de bruits et de tintamarres pour ceux qui peuvent se les payer.  Il existe en effet un hiatus évident entre les tentes, leurs équipements et animation, selon la moughataa où l’on se trouve. D’un côté, ceux qui ne lésinent pas sur les moyens, dressant des lieux de rencontres superbement équipés et animés par des groupes musicaux dont les cachets ne sont pas à la portée de toutes les bourses ; de l’autre, ceux qui n’en ont pas ou si peu mais essayant tant bien que mal d’assurer l’essentiel. Rien que du classique dans un pays où le fossé ne cesse de se creuser entre les riches et les pauvres. 

Outre le fait qu’elle nous a, une fois de plus, rappelé cette dichotomie, la campagne a fait passer au second plan le procès de la décennie. Après s’être accroché à l’article 93 de la Constitution stipulant qu’un président ne peut être jugé que par une haute Cour de Justice, Ould Abdel Aziz a fini par prendre la parole la semaine dernière. Accablé par les témoins appelés à la barre, aussi bien les hauts fonctionnaires ayant travaillé sous ses ordres que les hommes d’affaires, à qui il confiait des sommes énormes, Aziz a essayé de se défendre tant mal que bien. Mais les faits sont têtus, dit-on, et il sera difficile voire impossible pour cet ex-Président qui se croyait intouchable de justifier les milliards trouvés en sa possession. Une équation à plusieurs inconnues que ses conseils devront résoudre au plus vite, s’ils ne veulent pas voir leur client finir ses jours en prison. Une hypothèse lourde de conséquences pour le fossé susdit ? Il n’est peut-être pas vain d’espérer quelque chose de nouveau sous le soleil…

                                                                            Ahmed ould Cheikh

dimanche 7 mai 2023

Editorial: Eternelle, l'attente du peuple?

 De passage en Mauritanie il y a quelques années, feu Michel Guignard, un fin connaisseur de la musique maure à laquelle il consacra une thèse de doctorat au cours des années 50, répondit à un journaliste qui lui demandait comment il voyait la musique actuelle : « on doit parler plutôt de vacarme ». Une réponse cinglante qui peut s’appliquer aussi à nos campagnes électorales. En effet, depuis que les militaires ont décidé de nous octroyer une démocratie sous contrôle et sur pression de la France, les campagnes électorales qui se suivent ne donnent lieu qu’à un tapage assourdissant. Avant même leur lancement, le décor est planté. Et c’est la course aux places les mieux exposées le long des axes urbains. Des tentes poussent comme des champignons aux couleurs des différents partis, avec les photos grandeur nature des candidats. Des baffles distillent jour et nuit une musique stridente et cela durera jusqu’à la fin de la campagne. Pas de débat d’idées, ni de confrontation entre candidats, ni vulgarisation de programmes qui se limitent généralement à « des promesses qui n’engagent que ceux qui y croient », comme disait Jacques Chirac. Une fois élus à la tête des mairies ou à l’Assemblée nationale, nos vaillants politiciens qui avaient promis le changement ne se l’appliquent qu’à eux-mêmes. Le peuple, lui, peut attendre… la prochaine campagne. On viendra de nouveau l’endormir avec de nouvelles promesses. Heureusement pour eux qu’il a jusqu’à présent la mémoire courte. Mais le jour où il prendra son destin en main… Songez-y messieurs, mesdames : tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se brise.

 

                                                                Ahmed ould Cheikh