dimanche 5 février 2017

Editorial: Les yeux de la tête


Depuis qu’il est rentré de ses vacances au lointain Tiris où il a pu profiter, tranquillement, avec des amis triés sur le volet, du bon temps, agrémenté de lait de chamelle et de viande d’agneau, Ould Abdel Aziz n’a guère eu le temps de souffler. Cueilli à froid, dès son retour, par la crise gambienne, il s’est déméné comme un beau diable, pour tirer son ami Yaya Jammeh du mauvais pas où il s’était empêtré, tout seul. En tentant de faire marche arrière, après avoir, dans un premier temps, reconnu la victoire de son adversaire, l’homme de Kanilaï s’est mis tout le monde à dos. A commencer par ses voisins immédiats, regroupés au sein de la CEDEAO, qui trouvaient ainsi l’occasion, inespérée, de se débarrasser, à moindre frais, d’un anachronisme en forme de petit dictateur pillant son pays, dirigé d’une main de fer, depuis vingt-deux ans, tuant et torturant ses concitoyens. Après plusieurs mises en garde, la CEDEAO s’apprêtait à passer à l’acte, pour le déloger. Jammeh n’allait donc pas à tarder à connaître le sort de Laurent Gbagbo, pris, comme un rat, sous les insultes, les coups et les quolibets de ses tombeurs. Et voilà que, vingt-quatre heures avant la fin de l’ultimatum adressé par la CEDEAO, notre Super-Aziz tombe du ciel. Premier voyage à Banjul mais son ami refuse de lâcher prise. Sans doute cherche-t-il à gagner du temps. Après une escale à Dakar, notre guide éclairé rentre à Nouakchott. Bredouille. Les troupes sénégalaises font une entrée, remarquée, en Gambie. Les avions nigérians survolent son territoire. L’étau se resserre. Alpha Condé, le président guinéen qui, tout comme Ould Abdel Aziz, ne veut pas que le rétablissement de la démocratie, en Gambie, soit comptabilisé au profit de Macky Sall, débarque à Nouakchott et embarque Aziz dans la médiation de la dernière chance. Après plus de vingt-quatre heures de tractations, les deux compères finissent par convaincre Jammeh de s’exiler en Guinée équatoriale, le seul pays qui a accepté de l’accueillir. Ils mobilisent leurs deux avions pour lui, sa famille, sa suite, ses fidèles et les biens qu’il a accumulés au fil des ans. Les Gambiens peuvent désormais souffler. Plus de Renseignements généraux, plus de police politique, plus de brigades de la mort… Mais un pays exsangue et des caisses vides.
Auréolé de cette « victoire historique de notre diplomatie », celle qui a permis de soustraire un dictateur à la justice de son pays, Ould Abdel Aziz rentre le vent en poupe. Depuis, c’est le déferlement. Sur la radio et la télévision publiques, ainsi que sur les privées (qui se sont révélées, pour l’occasion, de simples annexes du service public), les émisssions se succédent pour évoquer le « succès mémorable réalisé, par notre pays, grâce à la clairvoyance de son président ». Des anciens ministres et ambassadeurs, des professeurs, des chefs de partis, des juristes, de hauts fonctionnaires se sont relayés, sur les plateaux, pour dire tout le bien qu’ils pensent de cette « diplomatie toute en tact, vision et sagesse ».  Personne ne s’est posé la question du pourquoi Ould Abdel Aziz a tout fait pour sauver son ami de la potence à laquelle il n’aurait dû échapper, ni pourquoi roule-t-il, si les intérêts des mauritaniens de Gambie le préoccupaient tant, pour un chef d’Etat déchu, contre un président élu, ni pourquoi cherche-t-il, par tous les moyens, à s’embrouiller avec le Sénégal avec qui nous lient tant de liens ? L’heure n’était pas au questionnement mais à l’auto-satisfaction. Attention cependant aux pieds. Les chevilles enflent facilement. Œdipe, roi de Thèbes, était un homme tellement confiant, en ses jugements, qu'il ne pouvait même pas envisager s'être trompé sur un seul. Un aveuglement qui lui coûta, au final et littéralement, les yeux de la tête. Et à ceux de son peuple, hélas, maudit par sa faute.
                                                                     Ahmed Ould Cheikh

dimanche 29 janvier 2017

Editorial: Bons comptes, bons amis...


Mohamed Ould Abdel Aziz, l’a dit, le 29 septembre dernier, au Palais des congrès de Nouakchott, lors de l’ouverture du « dialogue national inclusif », entre le pouvoir et une partie de l’opposition : « Les propositions et recommandations requérant des modifications constitutionnelles seront soumises au plébiscite populaire par voie référendaire ». Il le répétera, de nouveau, trois semaines plus tard, à la clôture de ce même dialogue dont « les conclusions, claires et limpides, seront appliquées, parce qu'elles procèdent, uniquement, de l'intérêt général du peuple tout entier et des générations futures. L’accord fondamental recommande la suppression du Sénat, une option objective que certains peuvent désapprouver, mais aucun parti, aucun groupe précis, encore moins individu, pas même le Président, ne peut imposer, au peuple mauritanien, son opinion. Un référendum sera organisé à ce propos et personne ne pourra l’empêcher. Seul le peuple sera l'arbitre, parce que la Constitution demeure la seule référence en ce sens », Mieux, les deux parties prenantes au dialogue se mettaient d’accord pour une consultation populaire avant la fin de l’année 2016. Vous connaissez la suite. L’année s’est achevée sans que personne n’évoquât le sujet. Des problèmes budgétaires ? Le risque de voir le projet rejeté par le peuple ? Ou, comme on le pressentait, l’irrespect de la parole donnée. Un peu des trois, certainement. A la fin de l’année, les caisses de l’Etat étaient vides et un referendum coûterait entre un à deux milliards de nos ouguiyas, sans aucune possibilité d’appui extérieur, pour un projet aussi inutile que coûteux. Rien n’indiquait, aussi, que les populations, fatiguées par la cherté de la vie et plus du tout aguichées par les slogans creux, accepteraient de se laisser embarquer dans une consultation sans aucun impact sur leur quotidien. Pire, le changement d’hymne national ou l’ajout de deux bandes rouges au drapeau sont loin de susciter leur adhésion. C’est, probablement, ce qui a motivé la volte-face d’Ould Abdel Aziz décidé à revenir sur une parole pourtant maintes fois ressassée, comme on l’a vu. Il a, d’ailleurs, promis tant de choses, par le passé, que plus personne ne s’en rappelle. Il nous avait juré, par tous les saints, qu’il mettrait fin à la gabegie, au clientélisme et au népotisme, que plus personne ne s’engraisserait sur le dos de la ‘’bête’’, qu’il ne choisirait que les meilleurs d’entre nous, qu’il n’accepterait, dans son camp, ni gabegistes ni flagorneurs, qu’il serait, en un mot, juste. Huit ans plus tard, le résultat est là : il se passe de commentaires.
Pour préparer le terrain à ce retournement spectaculaire, le gouvernement a pris soin d’amadouer les parlementaires : distribution de terrains à gogo, multiplication d’audiences présidentielles aux sénateurs appelés à être dissous et tutti quanti… avant de lâcher, le 16 Janvier dernier, la bombe : voilà les députés et sénateurs informés du choix de la voie parlementaire, pour la révision recommandée par le dialogue national inclusif. On évoque des problèmes de trésorerie susceptibles de justifier cette option à tout le moins hasardeuse, les sénateurs ne manquant aucune occasion, en privé, d’exprimer leur rejet d’une réforme constitutionnelle qui les enverra au chômage. Et les députés sont, également, loin d’être acquis. A moins de trouver une astuce pour encadrer le vote et garantir ainsi son résultat : « ce qui compte dans un vote », disait Staline, « ce n'est pas ceux qui votent, ce sont ceux qui comptent ».  En russe, cela pouvait signifier : « roublards comptant des roubles ». En français, « les bons comptes font les bons amis ».  Et en langues nationales mauritaniennes ? 
                                                                         Ahmed Ould Cheikh

dimanche 22 janvier 2017

Editorial: De plus en plus salée, l'histoire...


La nouvelle a fait le tour du web en quelques clics : les nouveaux quotas de céphalopodes ont été distribués à qui de droit : la Première dame, ses deux beaux-fils, des cousins du président, un proche du Premier ministre, le président de l’UPR, un député et des sociétés finalement pas si " anonymes " que ça. Jusque-là, personne n'avait compris où notre guide éclairé voulait en venir, en décidant d'instituer la politique des quotas de pêche, pour avoir accès à la ressource. On sait, à présent, à quoi s'en tenir. La famille d'abord, les cousins après, les amis enfin. Sans qu'on sache exactement sur quels critères ces quotas ont été attribués, si ce n'est la proximité avec le chef. Auparavant, les sociétés de pêche (qu'elles soient mixtes ou nationales) acquéraient des bateaux et payaient des licences. Elles faisaient travailler des équipages à bord et un personnel à terre. Les productions étaient congelées et vendues, suivant la procédure de la SMCP.  Tout un système que la nouvelle politique menace de réduire à néant. Les heureux bénéficiaires des quotas - en fait, un simple papier volant, synonyme d'autorisation de piller - les céderont, si ce n'est déjà fait, à raison de 300 dollars minimum la tonne, à des armateurs qui n'en demandaient pas tant. Ils ramasseront ainsi un bon pactole qu'ils auront tout le temps de fructifier, en attendant l'année prochaine, le quota ayant une durée de vie d'un an. Ni la fédération des pêches, dont les adhérents sont, pourtant, les principales victimes de ce pillage, encore moins les partis politiques ou les ONG n’ont dénoncé ce qui s’apparente à une mise à sac de nos ressources halieutiques. Après la société chinoise Poly Hongdong, qui a obtenu une concession de 25 ans pour pêcher, à sa guise, sans payer ni taxe ni impôt, bonjour les nouveaux pilleurs ! Ils sont pourtant à l’abri du besoin et pouvaient bien se passer de cette mauvaise publicité qui bat, en brèche et pour de bon, tous les slogans sur la lutte contre la gabegie, le clientélisme, le népotisme et tous les mots en isme avec lesquels on nous saoûle depuis 2008. Et qui ne sont, en fait, que des paravents, pour masquer la plus grande opération de dépeçage que le pays ait connu, depuis son indépendance. Désormais, plus rien n’échappe à la boulimie de ces prédateurs : terrains, écoles, édifices publics, marchés, aménagements agricoles, barrages, électricité et, maintenant, la pêche.  Un exemple parmi des dizaines :  la société marocaine STAM (à qui ATTM vient de sous-traiter le barrage de Seguellil sans appel d’offres), pistonnée par un(e) bien-né(e), a obtenu, il y a deux ans, le creusement d’un canal d’irrigation, non loin de Keur Macène (celui qu’Aziz a déjà visité à deux reprises) et l’aménagement de terres agricoles dans la zone. Alors que l’aménagement d’un hectare est facturé entre neuf cent mille et un million d’ouguiyas, STAM l’a fait payer quatre millions à l’Etat. Vous croyez que la différence est partie où ? Et à quel prix sera facturé le nouveau barrage ?
Eaux, troubles, des barrages appellent, il est vrai, les requins à la pêche. On comprend donc que, de fil en aiguille, ceux-ci naviguent, du fleuve à l’océan. Et vice-versa. La facture n’en sera que plus salée. Au goût du contribuable ? Même pimentée de kilomètres de goudron, guère digestes, au demeurant, la Présidence des pauvres se révèle, d’année en année, de mois en mois, de jour en jour, de pire en pire cuisinière. Bouche sèche, les Mauritaniens se suffiront-ils encore longtemps à ouïr de creux slogans ? Ventre affamé n’a point d’oreilles…
                                                                                       Ahmed Ould Cheikh

dimanche 15 janvier 2017

Editorial: Tout arrive, mon bon monsieur...


Une année s’achève, une autre commence. 2016 aura été, tout le monde en convient, une année difficile. Sur le plan politique, le pouvoir et l’opposition se regardent toujours en chiens de faïence et l’on se demande bien ce qui pourrait briser la glace qui les empêche de se retrouver autour d’une table et s’occuper, enfin, de notre sort. La situation économique est, elle aussi, loin d’être rose. Jugez-en vous-mêmes ! Comment qualifier un pays où plus de 60% du budget est constitué d’impôts sur de pauvres citoyens ? Un pays dont le ministre de l’Economie se prévaut de détenir plus de 30 milliards d’ouguiyas en caisse mais reste incapable de payer des bons du Trésor arrivés à échéance. Un pays où le taux d’exécution du budget 2016 était de 22%, au 31 Juillet dernier, ce qui en dit autrement long sur l’état réel des finances publiques. Un pays où les marchés publics et les terrains sont distribués en prébendes, histoire de faire taire, dans un même sac, opposants et courtisans. Un pays dont le Président reconnaît qu’on a tenté ouvertement de le soudoyer et qui ne réagit pas. Un pays qui risque de perdre un financement de plus de cent millions de dollars, parce que la société qui a gagné le marché (la ligne haute tension Nouakchott-Nouadhibou) n’a pas choisi le « bon » représentant. Un pays, pris de folie, qui voit tous ses grands projets tomber en faillite ou mourir dans les cartons. Un pays dirigé par un clan qui a fait main basse sur tout ce qui bouge et où les édifices publics se vendent, à coup de milliards, certes, mais… toujours aux mêmes. Un pays où il n’y plus ni école ni santé publiques. Un pays où l’on s’entête, malgré toutes ces difficultés, à organiser un referendum constitutionnel inutile.  Un pays où le Président se pavane en plein désert, utilisant les avions de l’Armée pour ses besoins personnels.
En France, il y a deux ans, Manuel Valls, alors Premier ministre, fut obligé de payer, au Trésor public, 5000 euros, pour avoir utilisé un avion du gouvernement, histoire d’amener ses deux enfants à la finale de la Ligue des champions de football, à Munich. Et, aux Etats-Unis, Bush-père s’est vu contraint de payer 10 000 dollars pour avoir « emprunté » un hélicoptère, le temps d’un weekend. Chez nous, lorsqu’un député de Tawassoul a évoqué l’utilisation, par le Président, des avions de l’Armée, les députés de la Majorité ont fait mine de n’avoir rien entendu. Ils n’entendent d’ailleurs jamais rien. Et ce ne sont pas les terrains qu’on s’apprête à leur offrir gracieusement qui leur déboucheront les oreilles ! Si le législatif n’exerce plus son rôle de contre-pouvoir, l’exécutif peut aisément empiéter sur les lois et faire ce que bon lui semble des deniers publics. C’est ce que nous subissons depuis 2008. La démocratie militaire, vous dis-je, n’a que faire des lois et règlements. Le chef est le chef ! Un tel veut tel poste, un autre tel marché ? Qu’on les leur donne ! Qu’ils ne soient ni les mieux formés ni les moins disants, ils obtiendront satisfaction. Le cursus administratif ou les procédures sont faits pour être violés, non ? Alors, quels vœux pour 2017 ? Je ne sais pas, moi… Un bon coup de vent ? Une grâce divine inattendue ? Une subite et providentielle prise de conscience ? Tout arrive, mon bon monsieur, tout arrive… même le Nouvel An !
                                                                                Ahmed Ould Cheikh

vendredi 6 janvier 2017

Editorial: Indécent ? Non, non, pas vraiment…


Ould Abdel Aziz l‘a dit à des sénateurs qui, eux, n’ont pas manqué de le répéter : «Vincent Bolloré m’a proposé dix millions d’euros pour que je lui confie la gestion du Port autonome de Nouakchott et j’ai, bien entendu, refusé ». Alors qu’il parlait du referendum et de la suppression du Sénat, notre guide éclairé est sorti brusquement du sujet. Pour dire combien le pouvoir est tentant ? Ou pour démontrer qu’il est, lui, incorruptible ? Ses interlocuteurs, qui ne savaient pas quoi en penser ni dire, restèrent cois. Mais, dès la fin de l’audience, l’information se répandit comme une traînée de poudre, la discrétion n’étant pas le fort de nos parlementaires. Comment un homme d’affaires, fût-il français, peut atteindre un tel degré d’arrogance, jusqu’à proposer ouvertement à un président, fût-il africain, de le soudoyer ? Pourquoi le Président n’a-t-il sévi, automatiquement, contre l’impudent, pour le punir selon les lois anti-corruption ? Pourquoi l’a-t-il poliment éconduit ? S’il ne savait pas que c’était possible, Bolloré aurait-il tenté cette opération ? Celui qui écume les palais présidentiels africains et traite, parfois directement, avec leurs locataires est tout, sauf un enfant de chœur. C’est un homme averti qui ne s’embarrasse pas de faux-semblants. Il s’est certainement beaucoup renseigné sur nous et sur notre président dont le goût prononcé pour les affaires n’est plus que secret de Polichinelle. Un député libyen n’a-t-il pas affirmé qu’en échange de Senoussi, son pays a versé 200 millions d’euros à la Mauritanie et 25 millions à la présidence de la République, devenue, du coup, une institution indépendante qui reçoit des fonds en dehors des circuits officiels ? C’est dans ce créneau que Bolloré a sans doute voulu s’engouffrer. 
Dans un pays où tout se monnaye, où n’importe quel marché, petit ou grand, donne lieu à des commissions occultes, versées toujours aux mêmes ; où, pour s’implanter, il faut être adossé à un membre du « clan », rien de surprenant à ce qu’un homme d’affaires, étranger de surcroît, se risque à proposer de l’argent frais à son président. Il n’est pas passé par quatre chemins, le Bolloré : directement à la source, squeezant tous les sous-fifres ! Les Français ne disent-ils pas qu’il vaut mieux avoir affaire à Dieu qu’à ses saints ? Sous d’autres cieux, où dignité et respect de la chose publique veulent encore dire quelque chose, cette affaire ne se serait pas arrêtée là. Elle aurait donné lieu à un scandale et des poursuites judiciaires seraient automatiquement engagées contre l’auteur de la proposition. Pas si indécente que ça, au final. Sinon, elle n’aurait jamais été formulée.  Cherchez la faille !
                                                                                                    Ahmed ould cheikh 

dimanche 25 décembre 2016

Editorial: Suivez mon regard!


Il était une fois, dans une lointaine contrée, des hommes et des femmes, convertis à l’islam, dont le souhait le plus ardent était, pour chacun(e) d’entre eux, d’accomplir, au moins une fois, le pèlerinage à La Mecque, cinquième pilier de leur sainte religion. Mais l’éloignement et la faiblesse des moyens, combinés aux dangers de la route, rendaient toute tentative extrêmement périlleuse. Un, parfois plusieurs, coupeurs de routes écumaient la zone, délestant les candidats au voyage de tout ce qu’ils possédaient, s’ils n’attentaient pas, tout simplement, à la vie des récalcitrants. En fin de compte, plus personne ne se hasardait à braver le danger. Mais un jour, un homme, intrépide, las d’attendre d’hypothétiques compagnons, décida de partir seul, contre vents et marées, et tenter de passer entre les mailles du filet. Malgré les conseils, il prend son baluchon, quelques provisions et le peu d’argent qu’il réussit à économiser et se lance dans l’aventure.
Après une semaine de route, le voilà affalé, exténué, au pied d’un arbre, le temps de souffler, avant de traverser la zone de tous les dangers. Et le prévisible s’accomplit : un homme trapu déboule, sabre au poing, le déleste minutieusement de ses provisions et de la petite somme d’argent qu’il détenait. Ne sachant plus quoi faire, notre voyageur infortuné demande au brigand de l’héberger au moins pour la nuit, le temps de voir un peu plus clair dans une situation qui ne s’annonce pas sous de bons auspices. Bon prince, le voleur accepte. Les voici dans sa cabane et une conversation s’engage. De fil en aiguille, on en vient à parler religion, bonnes et mauvaises actions, et miracle : le bandit se prend de contrition ! « Le temps du repentir est arrivé », se dit-il et, au petit matin, il réveille son hôte pour l’informer de sa décision de l’accompagner à La Mecque.
Quelques semaines plus tard, ils arrivent dans une belle et rayonnante ville. Alors qu’ils en franchissent le seuil, une nouvelle se répand comme une traînée de poudre : le roi est mort ! Avec cet extraordinaire corollaire : sans descendance, il a formulé le vœu que ce sera le premier entré dans la ville après son décès qui sera automatiquement proclamé roi. Or ce sont précisément nos deux voyageurs qui sont entrés, de concert, en derniers dans la cité : il faut donc choisir l’un d’entre eux. Le premier candidat au pèlerinage décline poliment l’offre : Il est sorti de chez lui avec un objectif précis, il lui faut à tout prix l’accomplir, et propose que son compagnon, dont il a cependant pris soin d’informer les sages du village de son parcours très peu orthodoxe, soit intronisé. Conformément à la volonté imprescriptible du défunt roi, le voilà souverain alors que rien en l’y préparait.
Après avoir accompli le pèlerinage et séjourné quelques années en Arabie, l’honnête voyageur prend le chemin du retour, en passant par la ville de son ami. Mais, avant d’entrer au palais royal, il prend la peine de demander aux passants ce qu’ils pensent de leur nouveau roi. Tous lui en disent le plus grand mal. Heureux de retrouver son ancien compagnon, le monarque le reçoit cependant avec tous les égards et le couvre de présents. « Mais pourquoi », lui demande celui-ci avant de prendre congé, « tes sujets te vouent-ils tant d’aversion, te considérant comme le plus mauvais roi que la ville ait connu ? – Ils n’ont eu que ce qu’ils méritent », répond le brigand, sourire en coin, « si ces gens avaient été plus sensés et pourvus de la moindre capacité de discernement, ils t’auraient préféré à moi. »
                                                                                    Ahmed Ould Cheikh

lundi 19 décembre 2016

Editorial: Rectificateur ''flagorné''?

 A Akjoujt – cité abritant, pourtant, la société MCM qui (sur)exploite un énorme potentiel minier – la situation de l’unique lycée est dramatique. Quatre classes, construites au début des années 80, ne peuvent plus recevoir d’élèves : leur toiture est partie au vent. Deux laboratoires ont donc été transformés en salles de classe. Cette année, il a fallu délocaliser les trois cents nouveaux élèves reçus au concours d’entrée en sixième. Les voilà logés en dehors du lycée, à l’école 2, faute de places. A quelques kilomètres de là, Bénichab a été doté, lui, d’un collège flambant neuf. Qui n’a pu être ouvert. La faute à qui ? Aux élèves. Il n’y en avait, tout simplement, pas assez. Dans quelques semaines, lorsqu’Ould Abdel Aziz foulera le sol d’Akjoujt, il se trouvera des hommes, leaders, chefs de partis et intellectuels qui prendront la parole pour lui dire que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Que le lycée n’a aucun problème, que les populations se portent comme des charmes. Que l’eau coule à flots. Que les délestages d’électricité ne sont plus qu’un mauvais souvenir. Que la route est bonne. Que les produits de première nécessité se bradent à vil prix. Que l’hôpital régional offre les meilleurs soins. Et que ceux qui disent le contraire sont des ennemis de la Nation et de la…Rectification. Un discours ouï en plusieurs régions et qui vient de nous être réchauffé au Tagant et en Adrar. Où le conseiller politique du Premier ministre (la voix de son maitre ?), accessoirement professeur d’université, s’est fendu d’une déclaration qui sent la flagornerie à mille lieues, invitant le Président à ne pas « nous abandonner ». Allusion à peine voilée à ce troisième mandat dont on n’a toujours pas fini de parler. Malgré la mise au point qu’Aziz a lui-même établie, lors de la clôture du dernier dialogue, mais à laquelle ses soutiens ne croient apparemment pas beaucoup. A moins qu’ils ne veuillent être des premiers à avoir enfourché ce cheval, si leur guide éclairé se décide à changer d’avis. Seule bonne note, au cours de ces deux visites carnavalesques : une jeune fille d’Atar est allée complètement à contre-courant, démentissant tous ceux qui, avant elle, avaient pris la parole pour brosser un tableau reluisant de la situation. En quelques mots, et devant une assistance médusée par tant de courage, elle a mis le doigt sur non pas une mais plusieurs plaies : l’eau, l’école, la santé, les prix, le chômage… Un discours qui devait être la règle mais qui est devenu l’exception, tant les éloges, les dithyrambes, les envolées si peu lyriques, les mensonges et les bêtises ont fait florès devant ces visitations. En quelques jours, Khdeija mint Kleib, c’est son nom, a fait un tabac sur les réseaux sociaux. Elle est devenue le symbole de cette Mauritanie qui souffre en silence et qu’Ould Abdel Aziz, pourtant élu sous le slogan « président des pauvres » ne veut, désormais, ni voir ni entendre. Que nous disait-il, en 2009, lors de sa première campagne électorale : « En Mauritanie, quand un président est élu, il fait un mandat puis deux. Les flagorneurs lui font alors croire qu’il est devenu indispensable et que le pays ne peut plus se passer de lui. Et le voilà à s’incruster au pouvoir, avec les conséquences que l’on sait ». Sept ans plus tard, « flagorné » ou pas, l’irremplaçable Rectificateur ?
                                                         Ahmed Ould Cheikh